Idriss Sihamedi, ce « musulman normal » qui « ne serre pas la main des femmes »

Ne pas serrer la main des femmes, ce n’est pas être un musulman normal. Merci de respecter la moitié de la population mondiale, et les millions de croyants qui n’adhèrent pas à cette pratique misogyne rétrograde.

Idriss Sihamedi, ce « musulman normal » qui « ne serre pas la main des femmes »

Dimanche 24 janvier, Najat Vallaud-Belkacem était l’invitée du Supplément, pour parler des actions de l’école au sujet de l’éducation à la citoyenneté, et plus particulièrement dans le cadre de la lutte contre la radicalisation.

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Un reportage souligne, à raison, que l’Éducation Nationale est loin d’être la seule à oeuvrer pour la cohésion sociale, y compris dans les quartiers les plus en marge de la République. Des associations locales se mobilisent aussi pour favoriser la mixité et le vivre ensemble. Jusque là, tout va bien.

Idriss Sihamedi répond à Ali Baddou

Puis vient un sujet sur Moussa, cet humanitaire emprisonné au Bengladesh depuis un mois : un comité de soutien s’exprime en son nom pour demander sa libération (#FreeMoussa).

Moussa effectuait une mission pour le compte de l’ONG BarakaCity, qui défend les Rohingyas, une minorité musulmane persécutée en Birmanie. Le comité de soutien, représenté sur le plateau du Supplément par sa porte parole Fathia Khettab, travaille en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères pour hâter la libération de Moussa.

Et si le soutien des autorités publiques a été un peu lent à arriver, c’était apparemment à cause de la réputation de l’ONG BarakaCity, surveillée et perquisitionnée dans le cadre de l’état d’urgence. Pour tenter de comprendre ce qui a fondé cette méfiance envers l’organisation, Ali Baddou interroge son président, Idriss Sihamedi. Ses réponses sont surréalistes.

La séquence est à 33 minutes dans le replay de l’émission du 24 janvier

« Je ne serre pas la main des femmes »

Voici la retranscription du tout début de l’échange entre Ali Baddou et Idriss Sihamedi, à la virgule près :

« – Vous, vous vous présentez comme « musulman orthodoxe » ?
Musulman normal
– Normal ?
– Ouais, musulman normal.
– Vous serrez la main des femmes, par exemple ?
– Non, comme certains rabbins, je ne serre pas la main des femmes.
– D’accord »

Inutile d’aller plus loin : les questions suivantes porteront sur la position de M. Sihamedi par rapport à Daech, et je ne vois vraiment pas l’intérêt de nourrir plus loin une polémique qui n’a pas lieu d’être.

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Refuser de serrer la main des femmes est un tel mépris pour la moitié de l’humanité, que se désolidariser ou non de Daech deviendrait presque une question subsidiaire

Quand une personne me dit qu’elle refuse de serrer la main des femmes, je n’ai pas besoin de savoir si elle condamne ou non le meurtre au nom de la religion, à vrai dire. Mépriser la moitié de l’humanité au point de refuser tout contact physique avec elle, ça me suffit : c’est une infâmie qui ne se rachète pas à travers la compassion pour les morts.

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Être misogyne n’est pas être « un musulman normal », non

Je me demandais pourquoi tant de gens confondent encore « les musulmans qui pratiquent leur foi en paix » avec « les idéologues dangereux qui véhiculent des valeurs totalement opposées au vivre ensemble ».

Mais c’est parce que les seconds se font passer pour les premiers ! Je viens de comprendre, avec l’exemple d’Idriss Sihamedi, qui se présente comme « un musulman normal », et qui « comme certains rabbins », déclare sans ciller que non, il « ne serre pas la main des femmes ».

On a bien compris que le « comme certains rabbins » veut dire que « vous tolérez déjà des gens qui font ce que je fais, alors pourquoi vous ne me tolérez pas ? ».

Ne pas serrer la main des femmes n’est pas une pratique acceptable en 2016, peu importe votre foi ou votre culture

Les temps changent, M. Sihamedi, et je peux vous assurer que je me fous pas mal du clocher pour lequel prie celui qui m’annonce « ne pas serrer la main des femmes ». J’ai suffisamment pris la plume contre l’intégrisme religieux à peine dissimulé dans l’agenda des partisans de La Manif Pour Tous pour l’affirmer sans rougir : ce n’est pas parce que l’Islam souffre d’une réputation plus négative qu’il faut s’abstenir de dénoncer ceux qui l’instrumentalisent à l’encontre des droits des femmes.

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La misogynie n’est pas une pratique religieuse

Le piège de ce discours maquillé de « musulman normal », c’est de faire croire que la pratique « normale » de la religion perpétue la discrimination des femmes par les hommes. Or c’est une pratique extrême et une interprétation biaisée, motivée, une instrumentalisation de la religion au profit d’un agenda politique qui perpétue cette discrimination.

C’est bien joué, le coup du « musulman normal », parce qu’il n’y a pas dans l’Islam de figure d’autorité, morale ou politique, qui puisse « donner le la » comme peuvent le faire les dignitaires des autres grandes religions monothéistes.

Les musulmans n’ont pas de Pape, et leurs imams n’ont pas l’autorité des évêques, alors n’importe quel croyant peut revendiquer ce qu’il veut, son contradicteur n’aura pas plus d’autorité que lui.

Pourtant, bien sûr que l’Islam est compatible avec l’égalité. C’est compatible avec le féminisme, et ce n’est pas moi qui le dit, c’est Malala Yousafzai, prix Nobel de la Paix, musulmane et féministe, figure de proue de la lutte contre l’intégrisme religieux des Talibans dans son pays natal, le Pakistan.

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Emma Watson lui avait posé précisément la question de la compatibilité entre la religion (et plus particulièrement l’Islam) avec le féminisme. Si on prend l’avis d’Idriss Sihamédi pour celui d’un « musulman normal », on peut bien écouter celui de Malala Yousafzai sur le sujet : elle aussi se bat pour que les musulman•es puissent pratiquer leur foi sans être persécuté•es pour ça. ET elle défend l’égalité entre les femmes et les hommes. Comme quoi, ce n’est pas incompatible…

Sinon, par acquit de conscience, j’ai quand même contacté un ami musulman pour savoir à qui je pourrais demander une citation « d’autorité » sur ce que serait « un musulman normal ». Sa réponse fut sans détour :

« Un musulman normal, c’est un être humain. Les gens qui serrent pas la main aux femmes, c’est juste des beaufs. T’as pas compris que les hommes et les femmes sont égaux, comme beaucoup de Français, ça fait de toi un beauf, pas un musulman. »

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L’égalité n’est pas une idéologie

Refuser de respecter les femmes n’est pas une croyance compatible avec les valeurs de la République, c’est certain. Mais n’allons pas pour autant souhaiter que les tenants de ces idées profondément rétrogrades « retournent d’où ils viennent », et autres conclusions hâtives idiotes dont l’extrême-droite a le secret (je ne connais pas la nationalité d’Idriss Sihamédi, et il y a fort à parier que de nombreuses personnes adhérant à cette idéologie misogyne sont françaises).

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L’objectif du féminisme, c’est que TOUTES les femmes soient respectées partout dans le monde. « Qu’on les expulse » n’est donc pas une réponse à notre problème

Le but des féministes de tous les pays n’est pas de créer une zone « safe » où les droits des femmes seraient respectés, mais bien qu’ils le soient partout dans le monde. Que TOUTES les femmes puissent un jour jouir des mêmes droits, à savoir les mêmes que ceux dont jouissent les hommes. Notre action vise à ce qu’on finisse par traiter les femmes comme les êtres humains qu’elles sont partout dans le monde. Pour que nulle part, jamais, on n’entende quelqu’un déclarer dans le plus grand des calmes qu’il « ne serre pas la main des femmes », recevant pour toute réponse, un sobre « d’accord ».

Au risque de répéter ce que j’ai déjà martelé au cours de notre longue croisade contre la Manif Pour Tous : l’égalité n’est ni une croyance, ni une idéologie. C’est une valeur universelle. Alors à tous les fervents défenseurs de l’égalité, surtout ceux qui se découvrent féministes lorsque ce sont « dézétrangé » ou « le spectre de l’islamisation » qui menace notre liberté de bronzer en maillot de bain, merci de ne pas répondre à ce genre d’affront par « qu’on les renvoie dans leur pays ».

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L’objectif du féminisme™, c’est que tout le monde, partout, respecte les femmes. J’ai mis un trademark sur féminisme, c’est pour que l’extrême-droite arrête de l’instrumentaliser au profit de son agenda xénophobe. C’est une marque déposée par l’égalité entre tous les êtres humains, pas un concept que vous pouvez récupérer pour attiser la haine de l’autre. Bas les pattes, merci.

Non, ce n’est pas être « un musulman normal » que de refuser de serrer la main des femmes. Comme ce n’est pas défendre les droits des femmes que d’imputer ni d’excuser carrément cette pratique en accusant la culture ou la religion de millions de personnes.

C’est fou ce que les discours extrémistes se confondent, dans leur forme et dans leur fond, à jouer sur les amalgames pour provoquer le rejet et la haine… Pour éviter de tomber dans le piège, à l’avenir, voici une astuce : considérez la personne que vous avez devant vous comme un être humain. Une femme est un être humain avant d’être une femme, un musulman est un être humain avant d’être un musulman.

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Clemence Bodoc

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Dans mes messages ici, je pratique les règles de proximité et de majorité dans les accords grammaticaux (parce que les règles actuelles sont encore sexistes, et que fuck patriarchy :rockon:

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Je suis trop jeune pour être déjà blasée de la vie, mais trop vieille pour encore ignorer les conséquences de mes (in)actions. J'ai trop d'énergie à revendre pour n'être que spectactrice, mais j'en ai pas assez pour remplacer Atlas et porter le monde sur mes épaules.

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