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Je suis arabe et je ne vous veux aucun mal.

Derrière le pseudonyme de Jack Parker, se cache une demoiselle kabyle, qui s’appelle Taous et qui a un nom qui fleure bon le Maghreb. Les événements du jour lui ont mis les nerfs en pelote. Témoignage.
Cet article a été publié en mars 2012, au moment de « l’affaire » Mohamed Merah. Malheureusement, en ce 7 janvier 2015, au vu de l’attaque meurtrière perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo et des amalgames nauséabonds qui fleurissent déjà sur la Toile, il est temps de le (re)lire. Ne laissons pas cette tragédie être récupérée à des fins politiques par ceux qui pensent qu’« arabe » et « musulman » riment avec « danger ».

Je suis arabe (non en fait, techniquement, je suis kabyle – mais l’heure est au rassemblement et non à la division, alors on va pas commencer à chipoter) et je ne vous veux aucun mal.

Aujourd’hui, avec l’histoire du tueur au scooter qui s’avère être un français d’origine algérienne et se réclamant d’Al Qaïda, je constate que les choses ne sont pas prêtes de s’arranger pour nous. Marine Le Pen se fait une joie de rappeler à tout le monde qu’elle nous avait prévenu des dangers de “l’islamisme”, parle de rétablir la peine de mort, et à nouveau, on va pointer maghrébins et musulmans du doigt.

J’ai eu de la “chance”, mes origines ne se voient pas sur ma gueule. Mon prénom est trop peu connu pour résonner comme un Rachida, un Fatima ou un Leila – mais mon nom de famille en revanche, ne laisse plus aucun doute.

J’ai grandi dans un entre-deux, avec des grands-parents musulmans, une mère née en France mais dont le teint trahit immédiatement les origines – et ma gueule de blanche, éventuellement méditerranéenne (espagnole, italienne, quelque chose dans ce goût-là peut-être). Du coup, peu importe où j’allais, la question de mes origines ne se posait pas, jusqu’à ce que je décline mon identité. Là, immédiatement, le regard changeait – pas chez tout le monde hein, fort heureusement – et les remarques se mettaient à fuser.

Délit de sale nom

Entre les blagues de mauvais goût, les questions maladroites de gens mal informés, les “Ah…” lorsqu’on entendait les sonorités arabisantes de mon nom de famille et les mouvements de recul soudains, on peut pourtant dire que j’ai échappé au pire. Je n’ai jamais été traitée de sale arabe dans la rue, je n’ai pas été rejetée d’emblée par des gens qui se basaient sur mon apparence. J’ai pu m’infiltrer, m’intégrer, me faufiler, tant qu’on ne connaissait pas mon nom, la question ne se posait pas.

Si mon père m’avait transmis son nom de famille et que ma mère m’avait donné un prénom français, mes origines auraient pu passer inaperçues toute ma vie. J’aurais pu faire semblant. Pour éviter de faire des vagues, pour éviter les “j’adore le couscous”, les “il paraît que les algériennes sont des chaudasses”, les “mais euh… vous… vous êtes euh… musulmane ?” ou encore les imitations d’accent foireuses.

“Va fire la visselle ma fille, alli, dipiche toi !”

Combien de fois, après avoir raconté un truc que ma mère m’avait dit, j’ai vu des gens répéter la même phrase avec un accent arabe, pour se mettre dans l’ambiance, en rigolant. Ma mère est d’origine algérienne, donc elle a forcément l’accent de Jamel Debbouze. Si je disais “putain, hier, ma mère m’a répété vingt fois d’aller faire la vaisselle, ça m’a saoulée”, on me disait “ah oué lol, “va fire la visselle ma fille, alli, dipiche toi !” hahaha”. Et si j’avais l’audace de montrer mon agacement face à ces réactions, on me répétait que j’en faisais trop, ça va, c’est bon, c’est pour rire putain.

Ça va, c’est bon, on dédramatise, c’est pour rigoler. “LOL écoute c’est Faudel, vas-y, fais-nous la danse du ventre !”, “- Je mange chez ma mère ce midi – Ah, tu vas te péter le bide au couscous ?”, “Comment on dit, chez vous ?”, “Comment on fait, chez vous ?”, “Passe le bonjour à Mohammed et Fatima !”, “Bon on va rentrer dans un magasin, mais attention hein, tu voles rien LOL”. C’est pour rigoler.

Chez nous, c’est chez vous !

“Chez nous”, c’est chez vous,

on n’est pas tous venus avec un plan démoniaque en tête – s’infiltrer, s’intégrer, puis voiler/violer vos femmes, convertir vos enfants et transformer l’Elysée en mosquée. Mes grands-parents en ont chié, ont bossé comme des chiens toute leur vie pour offrir à leurs enfants toutes les chances qu’ils n’ont pas eues. Leurs enfants en ont chié aussi pour nous offrir à nous, enfants de la 2ème génération, encore plus de chances. On va pas non plus se tricoter des djellabas en jambon pour rassurer tout le monde.

Ça paraît que dalle, comme ça. Et je sais que ça fait toujours bizarre aux gens, quand je m’énerve, le jour où je finis par dire “bon, là, les blagues foireuses, ça suffit”. Ça passe pour de la susceptibilité mal placée. Mais c’est parce que de l’extérieur, on ne se rend pas compte. Et c’est normal, tout comme je ne suis pas en mesure de comprendre ce qu’un homosexuel vit au quotidien et pourquoi ma blague sur La Cage aux Folles l’a mis dans un tel état d’énervement.

Et je m’empêche d’en parler plus que de raison, parce que j’ai honte. J’ai fait un travail monstrueux ces quinze dernières années pour apprendre à accepter mes origines, ce que ça implique, à ne plus dire mon nom sans rougir de honte.

Dans ma famille, je me sens revivre. On fait la fête, on fait des blagues de merde, on se marre à en tomber de nos chaises, on s’aime tous inconditionnellement malgré toutes les conneries qu’on a pu faire, et si quelqu’un de l’extérieur se retrouve parmi nous, on l’accepte comme l’un des nôtres.

Et je n’arrive pas à comprendre pourquoi ce n’est pas pareil ailleurs. Pourquoi j’ai passé mon enfance à aller dans les familles des copines et à me retrouver seule, assise sur une chaise dans un coin de la pièce sans personne pour me parler. Ou dans le jardin, à huit piges, à jouer à Predator en grimpant à un arbre parce que la famille ne voulait pas “de bougnoule” à sa table. Ou à répondre à des interrogatoires sur mes grands-parents, leur religion, ou notre mode de vie. À ne pas savoir quoi répondre aux plaisanteries grasses des oncles et tantes de mes potes, qui se tapaient les cuisses en disant que, quand même, c’est moche l’arabe comme langue – avant de se lancer dans des imitations exagérées de cette langue que je ne parle même pas.

Pour une poignée de connards arriérés…

Alors aujourd’hui, quand je vois ce que cet imbécile de Mohammed Merah a déclenché – si tant est qu’il soit bien le coupable, j’ai du mal à retenir mes larmes de colère. Parce que je me dis que c’est reparti pour un tour, que c’est pas demain la veille qu’on arrêtera de nous regarder en coin en s’accrochant à son sac à main. Pour une poignée de connards arriérés qui foutent la merde, c’est toute une catégorie de personnes qui trinque – même pas un peuple, puisque l’islam est présent dans tout un tas de pays, souvent très éloignés du Maghreb. Et j’en ai ma claque de devoir me justifier, d’affronter les regards et les remarques de gens – et quand on part en vacances en famille, je vous dis pas la gueule de ceux qui nous voient débarquer dans leur petit village, c’est toujours un régal.

J’aimerais être capable d’en rire plus souvent, mais j’en souffre tellement au quotidien, je vois tellement de potes, de gens de ma famille qui en souffrent tous les jours, que je finis par en perdre le sourire. Et je flippe comme une dinde en voyant les élections arriver à toute berzingue, parce que la campagne de la peur est souvent la plus efficace – les gens qui ont peur réagissent souvent avec leurs tripes. Et j’ai la trouille de voir la situation s’aggraver, encore et encore.

J’aimerais qu’on se bouge le derche, j’aimerais qu’on se secoue un peu la matière grise et qu’on mette fin à toutes ces putains de conneries, j’aimerais que tout ça s’arrête à notre génération. J’en ai marre de chialer sur ma carte d’identité. Marre aussi de ressentir le besoin de me justifier à chaque fois, “non je suis pas musulmane, ma mère non plus, elle est née en France, et d’ailleurs on est même pas arabes, on est kabyles, c’est pas le même peuple, blablabla”. Quand bien même je serais musulmane de mère fraîchement immigrée, qu’est-ce que ça changerait, putain ?

J’en ai marre de me sentir coupable et honteuse. Et j’en ai ma claque d’avoir le cul entre deux chaises, entre le désir de m’affirmer telle que je suis et celui de planquer à tout prix tout ce qui trahit mon ADN.

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Les Commentaires

199
Avatar de Sansaa
12 janvier 2015 à 19h01
Sansaa
"ça peut être difficile à comprendre pour un non croyant" je tenais juste à souligner que c'est aussi difficile à comprendre pour un croyant. Je ne prétends absolument pas être représentative de la communauté catholique mais je pense que je suis loin d'être un cas isolé. Certes chacun est plus ou moins sensible à leurs caricatures mais à titre PERSONNEL je suis assez d'accord avec le texte de soutien que la revue jésuite Etudes a publié sur son site:
"C’est un signe de force que de pouvoir rire de certains traits de l’institution à laquelle nous appartenons, car c’est une manière de dire que ce à quoi nous sommes attachés est au-delà des formes toujours transitoires et imparfaites. L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre."

Et excuse-moi si je me suis mal exprimée, je n'ai pas cherché à t'attribuer des propos qui n'étaient pas les tiens, j'ai seulement développé mon argument qui était que selon moi tant qu'il n'y avait pas d'incitation à la haine, on pouvait rire de tout.
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