Je dévalorise mon propre travail en permanence… mais je me soigne !

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Parfois, on est tellement conscient•e d'un problème qu'on ne se rend pas forcément compte qu'on en est « victime ». Ici : comment, en conseillant aux autres de ne pas se dévaloriser, Sophie a passé sa vie à rabaisser son travail.

Je dévalorise mon propre travail en permanence… mais je me soigne !

Je pensais être parée. Je pensais qu’en étant bien au fait du syndrome de l’imposteur et en travaillant un peu dessus, je n’avais pas à m’inquiéter plus que ça.

Que j’étais bien lotie, qu’entre l’éducation que mes parents m’ont donnée et ma connaissance du sujet avec tout ce que j’avais lu dessus, bon, j’étais immunisée.

Et puis cette semaine, il s’est passé un truc. Un petit truc.

Je ne sais pas si tu es au courant, mais depuis le printemps dernier, j’ai une chaîne YouTube.

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Au début, j’y postais une vidéo tous les mois, parce que je me mettais des barrières du genre :

  • mon texte n’est pas assez prêt
  • j’ai pas assez d’illus (c’est comme ça que j’appelle les petites scènes humoristiques que j’utilise pour détendre l’atmosphère et rythmer les vidéos)
  • j’ai un peu grossi et je ne veux pas que ça se voit à l’écran
  • j’ai tout tourné mais en regardant les rushs, je trouve que cette peau morte, là, bah on dirait une crotte de nez.

Je pense tout simplement que je n’étais pas rodée à l’exercice solitaire de l’écriture, de l’installation du matériel, du tournage, du dérushage et du montage en solo. Et comme je postais peu de vidéos, la chaîne ne décollait pas.

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Ma chaîne YouTube refusant de décoller.

Ma réussite n’est ni une erreur ni un hasard

Et à l’automne, je me suis sentie plus en confiance et plus libre dans mes mouvements pour faire un peu ce que je voulais dessus. J’ai commencé à travailler pour sortir une vidéo toutes les deux semaines, puis j’ai rajouté des vlogs hebdomadaires.

Bim, une à deux réalisations toutes les deux semaines.

Et deux de mes publications YouTube se sont retrouvées dans les vidéos recommandées en page d’accueil de pas mal de monde, triplant en quelques jours mon nombre de vues, et doublant presque mon nombre d’abonné•es.

Là, j’aurais dû me dire : « Mon travail paye, les gens ont l’air de plutôt bien aimer ce que je fais, bravo moi-même et on ne s’arrête pas là, AU BOULOT ».

Ce que je me suis dit, pourtant, ça a été : « Boh, tout ça c’est grâce aux recommandations, c’est sûrement une erreur ».

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C’est comme si j’avais oublié mon implication dans l’affaire. Si mes vidéos s’étaient retrouvées recommandées, ce n’est pas un hasard, c’est parce que j’avais choisi les bons mots-clés, parce que j’avais travaillé mes textes et le montage, sorti mes doigts de mon fion pour faire plus de vidéos… J’ai bossé, quoi !

J’ai réussi à sortir l’idée que j’y étais pour rien de ma tête. Ça m’a rappelé un autre truc : un jour, j’avais un rendez-vous professionnel, et avant que j’y parte, mon mec m’a dit : « ne dévalorise pas ton travail, hein ».

Il m’a dit ça hyper spontanément, comme si c’était une évidence. J’ai rigolé en disant « Bah attends, pourquoi je ferais ça ? Ça n’a aucun sens ! », et il a répondu sérieusement « c’est pas ce que tu fais genre, tout le temps, par hasard ? ».

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Moi m’en payant une bonne tranche juste après avoir entendu ce conseil.

Se dévaloriser, de l’école à la vie active

Et j’ai réfléchi. J’ai repensé, quand j’étais à l’école, au collège ou au lycée, à toutes les fois où j’avais rejeté les compliments ou les réussites. Une très bonne note ? « Oui, mais ce n’est pas moi qui ait la meilleure alors ça n’a aucune valeur ». « J’ai vraiment trouvé ça trop facile, c’est suspect ».

Un vrai encouragement enthousiaste d’un prof ? « Oh, il m’aime bien, je ne sais pas pourquoi, il n’est pas objectif ». Un mec qui veut sortir avec moi ? « Ça doit être une blague, ou un pari ».

À la fac, c’était pire. Une bonne note ? « Oh vraiment, je ne comprends pas, ils ont dû intervertir des copies ». Obtenir ma licence sans devoir aller aux rattrapages ? « Certainement une histoire de quotas, on a dû être une si mauvaise promo qu’ils sont allés chercher les moins pires pour leur donner le diplôme »…

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Et ça a continué, adulte et dans le monde du travail. Je faisais reposer mes succès sur les épaules d’un ou une co-auteur•e, me dédouanant intérieurement de la réussite d’un article en arguant le fait que le thème m’avait été confié en réunion.

Et ça ne s’arrête pas là. Toucher des allocations ? « Oh bah non quand même, j’en ai moins besoin que d’autres ». La sortie d’un livre écrit par moi, avec mon nom d’auteure dessus ? « Super ! Mais ce n’est pas moi qui ait fait les dessins, quoi, donc bon... »

C’est chiant. Chiant, vraiment.

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Viola Davis me jugeant, tellement elle me trouve chiante.

Adopte toi aussi les conseils que tu donnes aux autres

Quand je repense à tout ça, je ne peux pas m’empêcher d’avoir un peu honte. J’ai à peine besoin de concentration pour me souvenir, en trente secondes, de dix exemples de fois où j’ai rejeté les félicitations qu’on me faisait, d’un poli « oh tu sais, je n’y suis pas pour grand-chose ».

Ça me rend dingue.

Je me suis tellement pensée au-dessus de tout ça parce que je donnais des conseils pour lutter contre ce syndrome de l’imposteur, contre cette auto-dépréciation, que je suis passée à côté du cas d’école que j’étais et que je ne croyais plus être.

Je me voyais telle l’amazone, telle la guerrière, cheveux au vent et air déterminé, prête à combattre et à défendre son bout de steak dans la boucherie qu’est la vie. En vrai, j’étais le chiot un peu paumé qui s’excuse de ses propres pets et de ceux des autres (au cas où, hein, peut-être que c’est de ma faute si cet inconnu a pété dans le métro).

Les conseils, ce n’est pas la potion à laquelle on n’a plus droit si on est un jour tombé dedans comme Obélix : on en a toujours besoin.

Alors bordel de merde, maintenant je vais faire gaffe. C’est tout un truc de communication à travailler, de réflexes à perdre, mais ça va se faire, parce que j’en suis capable, et parce que je ne vais pas me laisser le choix.

Et sur cet aveu, j’ajoute un truc. Probablement que la peur d’avoir l’air vantarde m’a conditionnée à agir ainsi, à dévaluer ce que je faisais.

Je n’avais pas à le faire : si les gens ont envie de dévaloriser mon job, qu’ils le fassent mais déjà, je ne vois pas pourquoi ils feraient ça, et ensuite, il y a peu de chance que ça leur vienne à l’idée spontanément…

Alors dans le doute, pourquoi les y inviter moi-même ?

Et j’ajoute également une deuxième chose : n’oublie jamais que donner des conseils sincères, adaptés et appropriés sur un sujet ne te rend pas exempt•e de les appliquer à toi. Les conseils, ce n’est pas la potion à laquelle on n’a plus le droit si on est un jour tombé•e dedans comme Obélix : on en a toujours besoin.

Alors manges-en plein.

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Sophie Riche

Sophie Riche est membre de la rédac depuis 2011, époque à laquelle elle officiait sous le pseudonyme Sophie-Pierre Pernaut. Elle aime manger du fromage et l'humour un peu gras.

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Voici le dernier commentaire
  • LadyCacahuette
    LadyCacahuette, Le 5 janvier 2017 à 19h44

    @Fairies. haha moi aussi c'est sur tous mes bilans de stage !
    Toujours l'impression que tout le monde sait parfaitement ce qu'il fait, alors que moi je me pose 3 milliards de questions...

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