Cette tribune signée par 150 intellectuels relance le débat sur la cancel culture

Des militants, militantes, auteurs et autrices mondialement connues ont signé une tribune contre la cancel culture, appelant de leurs vœux une préservation de la liberté d'expression.

Cette tribune signée par 150 intellectuels relance le débat sur la cancel culture

Comment préserver le débat démocratique dans un contexte social tendu et alors que la justice institutionnelle ne tient pas ses promesses ?

Voilà une des nombreuses interrogations auxquelles sont actuellement confrontés les milieux qui souhaitent faire progresser les idées vers plus d’égalité et de respect des humains.

Depuis plusieurs mois, des débats font rage autour de la pratique du call-out et de la cancel culture. Ils débordent désormais dans la sphère publique en posant des questions fondamentales sur le droit à la justice.

Mais avant toute chose, resituons le contexte.

Call-out et cancel culture, deux pratiques différentes mais liées

C’est quoi le call-out ?

Le call-out consiste à dénoncer publiquement des comportements ou discours d’une personne considérée comme « problématique » ou « dangereuse ».

Cette pratique s’est démocratisée ces dernières années en résonance avec le mouvement #metoo et a pour objectif de libérer la parole de victimes dont la voix porte moins que les personnes qu’elles accusent.

Les personnes called-out font souvent figure d’autorité dans des milieux intellectuels : ce sont des comédiens, des enseignantes, des journalistes, des politiciennes ou des militants d’une cause progressiste.

Les personnes called-out sont souvent considérées comme influentes et en position de pouvoir, d’où une volonté de les empêcher de nuire à l’avenir.

Le call-out a des objectifs louables : il a pour but d’éviter que d’autres personnes soient victimes de méfaits, il appelle à faire preuve de distance et d’esprit critique vis-à-vis de personnalités influentes et il porte la parole de personnes qui n’ont en général pas accès à un porte-voix pour se faire entendre.

En juin, des personnalités haut-placées de l’entreprise de jeux vidéo Ubisoft ont fait l’objet de call-outs sur Twitter, ce qui a déclenché un travail d’enquête journalistique (glaçant) chez Libération ou encore Numerama.

Dans une enquête en deux parties, Numerama met au jour des agissements intolérables au sein d’Ubisoft, que dénoncent une trentaine d’employés et anciens salariés.

Harcèlement sexuel, tentatives d’agression sexuelle, protection d’hommes haut placés : nos témoins parlent d’une ambiance non seulement toxique pour les femmes, mais aussi largement tolérée par un pôle RH souvent impuissant, parfois volontairement silencieux.

C’est quoi la cancel culture ?

Cancel une personne, c’est appeler à son boycott tout en la condamnant publiquement. On invite alors à ne plus la suivre, à ne plus l’inviter, à ne plus regarder, lire, écouter ou acheter ce qu’elle produit.

Récemment, l’autrice de la saga Harry Potter, J.K. Rowling, a été canceled en raison de propos transphobes tenus publiquement sur Twitter : parce qu’elle a nié l’identité des personnes trans, des dizaines de milliers d’internautes ont appelé à ne plus la suivre et ont fermement condamné ses propos.

Cet épisode a donné lieu à un cyberharcèlement massif, mais il a aussi et surtout été l’occasion de faire de la pédagogie sur les questions de transidentité, à travers des prises de parole très pertinentes, comme dans la tribune de Daniel Radcliffe.

Dans certains milieux, le cancel est insidieux et fonctionne par « bouche-à-oreille ».

« J’ai entendu dire que cette personne avait des sales casseroles, ne l’invite pas. »

« Il ne faut pas faire intervenir cette personne parce qu’elle est proche de telle personne problématique. »

« Il ne faut pas donner la parole à cette personne car en 2012, elle a fait une blague raciste. »

Les intentions des personnes qui pratiquent le call-out et le cancel ne sont pas mauvaises, bien au contraire. Elles sont portées par l’envie de voir émerger un monde plus juste, plus sain, plus épanouissant et plus égalitaire.

Pour des victimes souvent impuissantes et démunies face à une justice défaillante, face à l’indifférence vis-à-vis de leurs expériences et ressentis, ces outils sont parfois le dernier recours pour se faire entendre.

Ces méthodes, néanmoins, posent de nombreuses questions.

Les mécaniques de la cancel culture décryptées

Il y a quelques mois, je t’expliquais les mécaniques et étapes de la cancel culture grâce à l’excellente vidéo de la créatrice ContraPoints : Natalie Wynn

Natalie Wynn est une vidéaste trans de 31 ans, proche des cercles universitaires américains, passionnée de philosophie et de sociologie. Son dada : analyser et décrypter avec empathie les mécaniques à l’œuvre dans des cercles militants et politiques.

Les principes et les biais de la cancel culture sont de plus en plus étudiés ; ContraPoints les résume ainsi :

  • avec les réseaux sociaux, les faits sont interprétés, raccourcis et déformés
  • les personnes sont redéfinies et réduites à un acte ou un propos
  • le cyberharcèlement et la violence sont cautionnés, pour le bien commun
  • la rédemption et le pardon sont impossibles pour la personne canceled
  • le cancel éclabousse tout l’entourage de la personne condamnée
  • le cancel oblige les gens à prendre position pour ou contre une personne ou une idée, de façon manichéenne
  • les personnes canceled n’ont pas le droit à la présomption d’innocence
  • l’humanité des personnes canceled est effacée et on moque leur souffrance

En ce moment, le débat sur la cancel culture prend un autre tournant aux États-Unis.

Une tribune sur la cancel culture co-signée par 150 personnalités

Des licenciements récents ont donné lieu à une tribune publiée dans le Harpers’s Magazine, co-signée par 150 personnalités, et traduite par Le Monde.

Les signataires de la tribune sont des intellectuels et intellectuelles très influentes, aux bords politiques divers : Gloria Steinem (une des féministes américaines les plus connues), Margaret Atwood (l’autrice de La Servante Écarlate), Noam Chomsky (un linguiste et activiste de gauche universellement reconnu), de nombreux professeurs, journalistes et essayistes primés, etc.

Ces signataires ont un statut privilégié car ils et elles bénéficient d’une parole publique largement écoutée et relayée.

Parmi elles et eux, il y a J.K. Rowling, ainsi que d’autres personnalités accusées de transphobie ou d’entretenir des discours de haine.

C’est le jeu des tribunes, on y trouve parfois des personnes dont nous condamnons les propos ou les actes, et d’autres que nous admirons pour leurs accomplissements et leurs valeurs.

Que les choses soient très claires : réfléchir à leur propos dans cette tribune ne revient en rien à cautionner TOUT ce que font ou disent ses signataires !

Selon les principes de la cancel culture, je ne devrais pas donner de la visibilité à cette tribune parce qu’elle est signée par plusieurs personnalités considérées comme « problématiques ». Elle est pourtant un point d’entrée très intéressant vers un débat riche, qui peut nous amener à prendre du recul, que l’on se positionne pour ou contre. 

Des mouvements politiques et militants peuvent très bien défendre des causes louables sans être réduits aux actes ou discours d’une personne dans le groupe. Il s’agit de ne pas essentialiser ou faire abstraction, et surtout de ne pas prêter des intentions aux co-signataires qui, eux, ne véhiculent pas de discours de haine.

Au contraire même, cela peut même nous interroger. Pourquoi des personnalités aussi différentes s’expriment-elles par le même canal ? Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?

La cancel culture, contre le droit à l’erreur ?

Si beaucoup de choses les éloignent, ces signataires ont un point commun : ils et elles craignent pour un principe fondamental de la démocratie.

La cancel culture les enjoint à remettre en question leur liberté d’action et d’expression : aucun droit à l’erreur n’est admis, aucune maladresse n’est permise, et le timing très serré imposé par les réseaux sociaux mène parfois à des conséquences aussi graves qu’expéditives.

Évoluer dans un milieu militant, intellectuel ou journalistique expose aujourd’hui les personnes au risque de voir chaque acte ou parole décortiqué sur la place publique, ce qui peut les inciter à s’autocensurer, empêchant tout débat de prendre place sereinement autour de questions sociétales pourtant d’intérêt public.

« L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts.

Or, les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies. »

Peut-être te dis-tu : tant mieux ! Que ces pommes pourries dégagent du panier, elles ne méritent que ça ! Il faut les faire taire, qu’elles n’aient plus d’influence avec leurs idées nauséabondes !

Mais est-ce que les rayer de la carte va régler le problème ?

La cancel culture menace-t-elle le débat démocratique ?

Au-delà des mécaniques que détaillait ContraPoints dans sa vidéo de février dernier, les signataires de la tribune s’alarment des risques que ces méthodes font courir sur les processus démocratiques.

Prônant un droit à l’erreur créateur de débats, permettant à toute une société d’avancer et de grandir, ils enjoignent les défenseurs de la cancel culture à laisser les contre-discours exister pour mieux les déconstruire.

« Cette atmosphère étouffante va finir par nuire aux causes les plus vitales de notre époque. Restreindre le débat, que ce soit le fait d’un gouvernement répressif ou d’une société intolérante, nuit immanquablement à ceux qui ne détiennent pas le pouvoir et nous rend tous moins aptes à participer à la vie démocratique.

Pour vaincre de mauvaises idées, il faut les exposer, argumenter et convaincre, et non pas essayer de les taire ou espérer qu’elles disparaissent. »

En effet, la censure des contenus et des discours n’empêche pas leur propagation insidieuse.

Dans une vidéo intitulée Les chemins de la censure, Hacking Social, une chaîne YouTube qui étudie les phénomènes sociaux, analyse les conséquences de la censure et de la silenciation des idées. 

En voulant invisibiliser des contenus, il arrive que nous attirions l’attention dessus. Peut-être as-tu déjà entendu parler de l’effet Streisand ?

En 2003, Barbra Streisand a poursuivi en justice un photographe qui avait pris et diffusé un cliché de sa résidence privée, dans le but d’étudier le littoral. En essayant de faire supprimer cette photo, elle a en fait attiré l’attention, provoquant plus de 420 000 visites sur le site en question.

L’effet Streisand, c’est donc attirer l’attention sur quelque chose en essayant de le cacher.

Le phénomène de réactance a des racines similaires : en condamnant un film et en enjoignant à ne pas aller le voir par exemple, nous déclenchons chez les autres une curiosité qui les incite à vouloir « se faire leur propre avis ». 

Oui, certains discours sont insupportables. Oui, ils sont inhumains. Oui, ils sont haineux. Oui, ils sont blessants. Oui, ils ne devraient pas exister.

Mais les signataires de la tribune rappellent que les débats d’idées sont mouvants, doivent souffrir de contradictions et de remous pour que la pédagogie opère, pour que l’empathie joue un rôle fédérateur.

Derrière chaque idée, il y a une personne, avec son histoire, ses expériences, ses failles, son intégrité et sa capacité à apprendre de ses erreurs.

Si tout le monde n’a pas la même capacité d’évoluer et d’apprendre rapidement, faut-il pour autant partir du principe que personne n’en est capable ?

Le deuxième risque pour la démocratie se situe dans les dérives de l’instantanéité, maîtresse sur les réseaux sociaux.

Alors qu’un audit visant Facebook met en garde le réseau social contre sa propension à polariser les opinions, les internautes doivent veiller, plus que jamais, à prendre le temps de la réflexion avant d’agir. 

Les débats doivent intervenir sur un temps long, pas dans un planning de quelques heures qui impose de condamner immédiatement, arbitrairement, sans qu’aucun principe fondamental de précaution ni de justice ne soit appliqué.

Personne n’est à l’abri d’une erreur de condamnation. Dans le cas de call-out avec de graves accusations, le temps de la justice est aussi nécessaire pour enquêter, croiser les sources, et ne pas condamner sans avoir eu en main tous les éléments. 

États-Unis – France, même combat ?

La cancel culture qui se développe ces dernières années en France vient d’Outre-Atlantique et elle n’est pas nouvelle : Jean-Eric Branaa, un politologue spécialiste des États-Unis, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas, estime qu’elle remonterait même à plus de 400 ans.

Aux États-Unis, la culture de la délation est très présente. A l’image des affiches « wanted » dans les westerns, la conquête de l’Ouest ne s’embarrassait pas de justice : sans vrai procès, sans vraie défense, on était vite pendu.          

Cette pratique ne choque pas outre-Atlantique car elle est intégrée dans une tradition politique et religieuse qui remonte aux origines de la nation américaine, explique le chercheur. À l’arrivée des premiers puritains, la dénonciation était même une vertu. Au sein des gouvernements locaux appelés « caucus », auxquels tous les citoyens participaient, il fallait tout dénoncer en public, par exemple les adultères. C’est dans ce cadre puritain qu’eut lieu le « procès des sorcières de Salem » en 1692 dans le Massachusetts, qui conduisit à l’exécution de 25 personnes, accusées de sorcellerie.

Aujourd’hui encore, considère Jean-Eric Branaa, ce type de réflexe perdure dans le pays avec l’idée que « si vous ne voulez pas qu’on dise du mal de vous, faites le bien tout le temps ». Cette culture de la délation se fonde donc sur « une vertu religieuse de redresseur de tort et sur une dichotomie entre le bien et le mal, qui divise le monde entre les méchants et les gentils.

L’Histoire des luttes et des communautés aux États-Unis et en France sont profondément différentes.

Les horreurs de la France de Vichy et de la collaboration sont encore très prégnantes et traumatiques dans la culture française, qui perçoit souvent la dénonciation comme une honte. Nous sommes bien loin de la culture américaine que décrit Jean-Eric Branaa !

Aux États-Unis, la liberté d’expression est un fondement de la Constitution. En France, il faut amener des preuves devant la justice pour chaque accusation.

C’est une des raisons pour lesquelles beaucoup de victimes françaises ne portent pas plainte et aussi une des raisons pour lesquelles les militantes féministes enjoignent à toujours croire le ressenti des victimes.

En France, le débat sur le call-out, la cancel culture et le rôle de la justice n’en est qu’à ses balbutiements. Beaucoup de gens ignorent encore ce que ces termes recoupent et peu de contenus traitent de ce sujet.

Comme tu le vois, la discussion est extrêmement complexe, car le call-out et la cancel culture recouvrent de très nombreuses problématiques et adressent des sujets très sensibles.

Ces deux méthodes naissent en tout cas d’une même réalité : des sociétés où le sexisme, le racisme et autres discriminations systémiques ont confisqué la parole de trop nombreuses personnes, jusqu’à ce que cette parole explose, parfois avec violence.

À ce jour, il n’existe pas de solution simple à un problème si complexe. Voilà pourquoi il est intéressant d’observer la tournure des débats autour de ce sujet aux États-Unis.

Pour anticiper, dialoguer, et développer ensemble des solutions, afin qu’aucune victime ne puisse être niée tout en permettant à chacun et chacune d’avoir droit à une justice impartiale. 

Et toi, que penses-tu de cette tribune ? Parlons-en dans les commentaires.

À lire aussi : « Autant en emporte le vent » a-t-il vraiment été censuré ?

Marie

Marie

Fière Poufsouffle, Marie a mis de côté sa passion pour Daniel Radcliffe afin de t'aider à mieux comprendre ce qu'il se passe dans ton Internet. C'est aussi elle qui s'occupe des box madmoiZelle et des événements IRL.

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Commentaires

Cocoa.

Je vais essayer d'apporter mon humble point de vue ; si c'est pas très clair ou bien formulé pardon d'avance je corrigerai si besoin.
J'ai vu et lu des critiques différentes faites à la cancel culture, et les arguments pour ; de ce que j'en comprends (et bon parfois ça dépend aussi de la définition de la cancel culture qu'en ont les gens qui en parlaient), c'est quelque chose qui a un intérêt quand ça concerne des personnes très connues, qui ont un très large public et beaucoup d'influence, et que ça permet d'interpeller le public et potentiellement d'éviter des victimes.

Mais j'ai l'impression que ça fait aussi beaucoup de mal quand ça concerne des personnes qui ont relativement moins d'influence, comme les créateurs sur Internet, qui militent pour les droits d'une minorité et qui se font cancel par leur propre communauté. Pour le coup, je trouve ça dommage de "cancel" dans ces cas là ; si ce sont des personnes qui ont moins de pouvoir, est-ce que c'est vraiment utile ? Parce que contrairement à des J.K Rowling qui ont des millions pour se payer de bons avocats et se protéger, ça peut avoir un impact très grave sur ces personnes là ; et peut-être que je suis naïve sur ce point là, mais je me dis qu'il serait plus productif d'essayer de convaincre, plutôt que de faire en sorte que la personne en question perde son job, potentiellement son logement, et ainsi de suite...
Typiquement je prends pour exemple ce que je connais, je sais que Natalie Wynn a été "cancel" a plusieurs reprises, que ça a eu des répercussions sur sa vie personnelle, alors qu'elle fait un gros travail pour les droits des personnes trans, pour déconstruire le discours de l'alt-right, entre autres, et qu'elle s'est excusée plusieurs fois et a aussi évoluée dans sa façon de pensée.
Ce que je dis ne s'applique évidemment pas dans les cas où on parle d'actes punissables par la loi, quand il s'agit de viols où d'aggressions sexuelles, où de propos incitant à la haine. Mais si la personne a tweeté un truc qui n'était pas intentionnellement blessant, mais qui est considéré comme problématique... Peut-être que la discussion est plus utile, et que ça ne vaut pas le coup de détruire sa vie ?
 

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