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Photo fournie par Juliettz Cazes
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« Travailler sur la mort, ça me connecte aux vivants » : avec le Bizarreum, Juliette Cazes vulgarise le funéraire

À quoi ça ressemble, de faire des recherches sur la mort tous les jours de sa vie ? Juliette Cazes est chercheuse indépendante en thanatologie et créatrice du site le Bizarreum, où elle décortique les rites et coutumes qui entourent le funéraire. Interview. 

Madmoizelle. Dans votre métier, vous portez plus d’une casquette. Comment vous présenteriez-vous en quelques mots ?

Juliette Cazes. Je suis Juliette Cazes, j’ai 32 ans et au quotidien, je suis chercheuse indépendante en thanatologie… En plus d’autres missions assignées qui me permettent de me nourrir et de loger ! Mais la majeure partie de mon travail et de ma réflexion se portent sur la mort et sur certaines sciences qui gravitent autour comme l’archéologie, l’anthropologie et bien sûr, l’histoire de façon plus générale.

Madmoizelle. Comment êtes-vous arrivée à ce secteur qu’est la thanatologie ?

Je suis passionnée de funéraire depuis que je suis petite. Comme beaucoup d’enfants, j’ai commencé à m’intéresser à l’archéologie classique et cet intérêt m’est resté au fil des années ! J’ai fait des études en conséquence, en archéologie et en anthropologie, parce que ça m’intéressait de savoir comment les anciens enterraient les autres par exemple, comment lire des squelettes et des os… Arrivée au bout de ces études, j’ai compris qu’au vu de l’état actuel de la recherche, particulièrement en sciences humaines, ce serait compliqué pour moi de poursuivre en tant que chercheuse. Juste après, j’ai donc passé un diplôme de tourisme et j’ai exercé dans ce domaine pendant cinq ans. 

Sur mon temps libre, en parallèle, je continuais à faire ce qui me passionnait : travailler sur le funéraire, mais je n’étais plus dans le milieu universitaire. J’étais un électron libre, ce qui n’est pas toujours facile en termes de reconnaissance, mais c’était ce que je voulais faire !

Madmoizelle. Comment est né le Bizarreum ?

À la toute base, le Bizarreum, c’était une page Facebook privée pour mes amis. J’avais travaillé dans des musées, fait des stages et j’avais envie de partager ce que je voyais, mais mes amis n’étaient pas très réceptifs ! Je me suis dit en 2017 : « Pourquoi pas essayer une chaîne YouTube ? ». Je n’avais jamais envisagé de devenir vidéaste, mais je savais que la vidéo me permettrait de toucher un public large. Je me suis renseignée sur ce qui existait en France, j’avais envie de créer un média français qui parlait de la mort, avec de l’archéologie et de l’histoire.

Petit à petit, c’est devenu un transmédia avec des vidéos, des articles, des podcasts, un site… Le tout, sur la mort et les rites qui l’entourent.

En 2020, quand la crise Covid a touché de plein fouet l’industrie du tourisme, j’ai perdu mon job. Pour rebondir, j’ai concilié mes deux métiers : j’ai créé une agence de travel planning, et je me suis mise à mon compte pour mes activités de thanatologie en freelance. Le Bizarreum, qui était le nom de mon site, est devenu une marque déposée. J’ai orienté mon travail sur l’écriture de livres ou de contenus spécifiques, j’interviens en tant que chargée de cours en université, et pour le grand public, je propose des podcasts, des cours en ligne, des vidéos…  

Il m’a fallu longtemps pour créer mon identité : le fait de parler de la mort fait que les gens s’attendaient à voir de l’occulte, du voyeurisme, des choses sombres dans mes vidéos. Mais aujourd’hui, les choses sont claires. Le Bizarreum, c’est de l’anthropologie, de l’histoire, de l’archéologie, et une pointe d’actualité autour du funéraire !

Madmoizelle. Les sujets du funéraire ou la mortalité peuvent être un support d’angoisses, de projections. Comment est-ce que vous vivez le regard des autres sur votre profession ?

La question de mon métier, c’est souvent celle que je redoute le plus et d’ailleurs, je suis assez contente quand on ne me la pose pas !

Il y a différents types de réactions quand j’en parle. Il m’est arrivée de subir des moqueries assez lourdes, il y a aussi des gens qui ont peur de ma proximité avec le sujet de la mort, ça dépend de chacun et de ses croyances. Parfois, on me pose aussi des questions très personnelles comme « Est-ce que tu as déjà vécu des expériences traumatisantes ? » pour expliquer mon intérêt pour ces questions. C’est extrêmement déplacé ! Les chercheurs et chercheuses ne sont pas toujours intimement liés à leur sujet de recherche. J’ai connu le deuil difficile, mais je n’ai jamais envisagé la thanatologie pour me soulager d’une douleur, je sépare recherches et vie personnelle. Mon expérience et mon affect n’ont pas vocation à justifier l’existence de mon travail. 

Il y a aussi des gens qui se font une image très fausse de moi : ils pensent que je suis hyper dark, que j’ai des goûts très macabres, alors qu’en fait, pas du tout ! Ce n’est pas parce que je bosse sur la mort que je suis quelqu’un de sombre. C’est un travail constant de montrer qu’il n’y a rien de bizarre ou de malsain à traiter du funéraire, et que c’est un sujet relativement classique en sciences humaines.

Mais la plupart du temps, ça se passe très bien : j’essaie de jauger si les gens ont envie d’en parler ou pas, je désamorce en faisant des blagues ou à l’inverse, en les écoutant. 

J’ai été élevée par des parents qui m’ont beaucoup soutenue, quels que soient mes intérêts, et qui m’ont surtout appris à ne pas m’inquiéter de l’avis des autres. J’y suis assez hermétique, même si je tolère mal la méchanceté gratuite. Et puis, je ne peux pas en vouloir aux gens d’être curieux ou effrayés : ce sont des sujets où il y a une grande part d’affect.

Madmoizelle. Vous étudiez les rites funéraires du monde entier. Est-ce que cela vous amène à questionner le rapport à la mort que nous entretenons aujourd’hui en France hexagonale, et peut-être plus largement en Occident ?

Les études comparées sont au cœur de mon travail, et c’est très important de ne pas être ethnocentrée. Ça amène à questionner beaucoup de choses ! 

En Occident, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on s’est mis à parler beaucoup moins de la mort : autrefois, le deuil faisait partie de la maison, du cercle social, du village. Il y a eu une transition qui a rendu l’hôpital bien plus présent par la suite, dans les années 60, et qui a mis la mort à distance. C’est relativement récent alors que dans l’histoire funéraire de l’Occident, la mort est très présente dans la vie quotidienne, et de manière naturelle. 

Aujourd’hui, on a aussi une image des pompes funèbres gérées par des hommes. Mais quand on creuse un petit peu, on se rend compte que dans l’histoire funéraire, en France en particulier, les femmes avaient un rôle très important dans les rites en milieu rural par exemple  !

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Capture d’écran du site le Bizarreum

Madmoizelle. Vous avez aussi un diplôme en conseil funéraire ?

Oui, tout à fait. J’ai passé mon diplôme national de conseiller funéraire et maître de cérémonie en 2020. On me répétait souvent que je devrais travailler dans les pompes funèbres, puisque mon travail touchait au funéraire, et j’ai décidé d’aller voir à quoi ça ressemblait !

J’ai beaucoup apprécié cette expérience, et surtout, j’ai énormément appris sur le terrain. Même si je n’ai pas eu envie de devenir conseillère funéraire à plein temps, travailler ainsi a complété mes études d’archéologie : faire certains gestes, comprendre la manière dont on manipule un corps ou comment le tourner délicatement en étant seule, ça m’a ouvert des axes de vision et de réflexion sur des gestes techniques qui n’ont probablement pas bougé depuis 3 000 ans et plus ! 

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Photo fournie par Juliette Cazes

Madmoizelle. Est-ce que vous vous reconnaissez dans le mouvement Death Positive aux États-Unis ?

Le mouvement death positive est né dans les années 2010, et a été popularisé par Caitlin Doughty. C’est quelqu’un de très présent en ligne qui travaille dans le milieu des pompes funèbres aux États-Unis. Elle a dit un jour dans un tweet que la mort était aussi tabou que le sexe, et qu’on parlait bien de sexe positive. Pourquoi ne pas parler de death positive ? C’est comme ça que le mouvement est né, et il accumule des millions de vues partout sur Internet.

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Tweet de Caitlin Doughty mentionnant le death positive

Quand j’ai découvert l’existence de ce mouvement, je me suis demandé si il n’allait arriver en France quelques années plus tard. Dans une certaine mesure, j’y ai participé puisque mon travail parle de la mort, et que je trouve important de sortir du tabou qui l’entoure.

Mais aujourd’hui, aux États-Unis, j’ai l’impression que ce n’est pas que du positif : derrière le terme, il y a tout un nouveau terreau d’injonctions, mais aussi l’objectif de vendre des services commerciaux. Cela a fait naître des nouveaux métiers de la mort, pas forcément légiférés, et c’est compliqué… Parce qu’on parle quand même d’une clientèle en souffrance, en deuil, ou en perte de repères totale. On commence à voir les prémisses de cela en France aussi. 

Je ne m’en revendique pas parce que quoi qu’il arrive, l’histoire funéraire américaine est très différente de l’histoire funéraire française. Les enjeux de société, les lois, le contexte sont très différents. 

Madmoizelle. Est-ce qu’il y a des sujets qui vous touchent particulièrement dans vos recherches ?

Juliette Cazes.Avec le Bizarreum, j’essaie avant tout de proposer des choses à découvrir. Je mets en avant un ton assez neutre et scientifique, mais j’essaie, à ma façon, d’être engagée. Par exemple, quand je fais des travaux sur le sujet des peuples autochtones, j’essaie de sensibiliser à des cas comme au Canada, où on a retrouvé des dépouilles d’enfants autochtones dans un pensionnat. Ce sont des sujets importants, et souvent, les gens ont peur de les aborder en vulgarisation grand public. 

Madmoizelle. Comment est-ce que vous décririez le fait de travailler sur le funéraire et la mort ?

Parfois, il y a des histoires affreuses que je dois traiter et qui me font me dire que l’humanité est horrible. Mais je lutte contre ce sentiment parce qu’au fil des sujets, même s’il n’est pas facile de parler de la mort au quotidien, je vois beaucoup de beauté dans les gestes de soin, dans des gens qui ont des attentions envers les morts, dans toutes les expressions de sentiments très fortes, même si elles sont parfois diamétralement opposées aux nôtres.

Certaines histoires sont hors du commun, d’autres sont tout à fait banales, mais ce que je dis souvent, c’est que même si je travaille sur la mort, pour moi, je suis entourée de vivants : même si ces personnes ne sont plus là, leurs vies ont bien existé et continuent d’exister à travers la recherche. Ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on existe plus, et je sais qu’avec ce travail-là, je me connecte aux autres, bien plus que dans un autre métier peut-être. 

À lire aussi : Qui va hériter de vos nudes et de vos DM ? Voici comment préparer votre mort numérique

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Les Commentaires

1
Avatar de Endless
15 août 2022 à 19h08
Endless
J'aime tellement ce qu'elle fait <3 merci pour cette interview ! J'invite vraiment tout le monde à découvrir sa chaîne YouTube, qui est passionnante !
2
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