Pourquoi l’instrumentalisation médiatique des femmes noires dans le débat anti-raciste est malsaine


Après les débats autour des réunions en non-mixité racisée sanctionnées d'un « amendement UNFEF », c’est le port du foulard qui est banni par le Sénat. Pendant ce temps, les médias mainstream, incapables d’interroger le fond du problème, s’agitent autour de Mélanie Luce, Audrey Pulvar, Pépita et Rachel Khan.

Rokhaya Diallo, Audrey Pulvar et Rachel Khan sous les feux des projecteurs médiatiques et politiquesRokhaya Diallo (Brigitte Sombié) ; Audrey Pulvar (Librairie La Galerne) ; Rachel Khan (Marianne TV / Youtube)

Si elles sont rares à être invitées dans les débats médiatiques, les personnalités racisées cristallisent beaucoup l’attention et les polémiques malgré elles ces dernières semaines, avec des femmes noires en tête.

Comme d’habitude, les premières personnes concernées par une discrimination sont bien souvent absentes des plateaux télés et de radios qui se font alors sur leur dos. Depuis quelques jours en particulier, la présidente de l’UNEF Mélanie Luce, la candidate PS aux régionales d’Île-de-France Audrey Pulvar, l’autrice Rachel Khan, ou encore l’ancienne animatrice télé Pépita captent l’attention de façon disproportionnée, qu’elles le veuillent ou non.

Elles sont mises en lumière au cours de ce qu’on pourrait appeler une séquence médiatique qui va à l’encontre de l’anti-racisme, semblant servir d’écran à bien des lois inquiétantes, aux relents racistes, sexistes, et islamophobes, en train d’être votées actuellement au Sénat.

Un énième déchaînement médiatique autour des réunions en non-mixité

Tout a (re)commencé par une prise de parole de la présidente de l’UNEF, Mélanie Luce, mesurée et réfléchie, au micro d’Europe 1 le 17 mars 2021 :

«Quand on est une femme, on subit des discriminations. Donc on organise des réunions pour permettre aux femmes d’exprimer les discriminations qu’elles peuvent subir. »

Jusque là, tout va bien. Après avoir pris le soin d’expliquer l’intérêt que cela peut représenter pour lutter contre le sexisme, l’étudiante en droit a enchaîné sur le fait que cet outil était également mobilisé, parfois, par l’UNEF « pour permettre aux personnes touchées par le racisme de pouvoir exprimer ce qu’elles subissent. »

Il n’en fallait pas plus pour que de nombreux médias mainstream fassent des réunions en non-mixité racisée leur nouvelle obsession, tandis que Mélanie Luce essuie cyberharcèlement et menaces de mort. Invitée en tant que candidate PS pour les régionales en Ile-de-France, Audrey Pulvar a ainsi dû s’exprimer sur le sujet au micro de BFMTV le 27 mars 2021.

Loin de constituer la majorité des réunions de l’UNEF, voilà qu’elles focalisent l’attention. D’autant qu’au milieu d’une crise sanitaire et sociale, qui impose à beaucoup de personnes l’isolement, ces réunions se tiennent sans doute encore moins souvent.

C’est pourquoi le déchaînement médiatique et politique à l’encontre de cet outil de lutte contre le racisme paraît plus que disproportionné, selon Marie-France Malonga, sociologue des médias et des minorités, qui explique à Madmoizelle :

« C’est complètement monté en épingle. Les principales concernées, Mélanie Luce ou Audrey Pulvar, ne sont pas tellement invitées, mais les médias glosent quand même sur leur prise de parole. Des commentaires de commentaires qui déforment complètement le propos d’origine, et éloignent surtout de la réalité de ces réunions, et de leur motivation : lutter contre le racisme.

On en parle comme s’il s’agissait d’une pratique hyper courante et majoritaire à laquelle se consacrerait exclusivement l’UNEF. Alors que ce n’est pas du tout la réalité. Tenir des réunions en non-mixité n’est pas incompatible avec la tenue de réunion en mixité par ailleurs. »

S’offusquer sur la forme pour ne pas reconnaître le fond du problème : le racisme

En fait, une grande partie des médias semblent davantage choqués par l’anti-racisme que le racisme lui-même, poursuit la docteure en sciences de l’information et de la communication :

« On s’offusque sur la forme pour ne pas avoir à reconnaître le fond du problème : les inégalités racistes structurelles contre lesquelles les réunions en non-mixité veulent réfléchir et lutter.

Si cette idée heurte autant la classe médiatique et politique française, c’est bien parce qu’elle ne veut pas admettre cette dimension systémique. Ils le résument à un problème interpersonnel, racontant leur sentiment d’exclusion à longueur de plateaux télés, de façon auto-centrée, comme s’ils étaient finalement les principales victimes du racisme.

Leurs réactions complètement épidermiques me paraissent irrationnelles. Et même indécentes, pour reprendre le philosophe Avishaï Margalit, tant cela révèle de leur incapacité à reconnaître les souffrances et humiliations vécues par bon nombre de citoyens français, trop souvent vus comme extérieurs à notre société, alors qu’ils en font indéniablement partie. »

Cette polémique construite par déformation des médias autour des réunions en non-mixité racisée a sans doute fait le lit du Sénat qui vient d’adopter dans le plus grand des calmes un « amendement UNEF » permettant de dissoudre les associations faisant des réunions non-mixtes racisées, comme vient de le rapporter Le Monde.

En parallèle, deux autres figures ont beaucoup cristallisé l’attention médiatique : Rachel Khan et Pépita. La première est athlète et juriste de formation, également autrice et actrice, et a fait partie du livre collectif Noire n’est pas mon métier en 2016. Mais c’est en tant que voix dissidente du reste du mouvement anti-raciste que les médias l’invitent pour parler de son nouvel ouvrage Racée. Elle y fustige notamment la réalité sociologique de la racisation (développée par Colette Guillaumin depuis les années 1970), et toute grille de lecture intersectionnelle ou décoloniale de la société.

La course à la prise de parole choc pour faire de l’audience

Bien évidemment que toutes les personnes racisées ne sont pas toutes forcément d’accord entre elles, et que Rachel Khan a bien le droit de penser et exprimer ce qu’elle veut. Mais la place qu’elle occupe dans cette actualité médiatique éclaire autrement les aboutissants du débat sur l’anti-racisme, d’après Marie-France Malonga :

« Son discours conforte beaucoup les personnes dominantes, parce qu’elle dit ce qu’elles n’osent plus dire. Parce qu’elle peut se permettre en tant que personne directement concernée. Quand David Pujadas l’invite sur le plateau de LCI à débattre face à Rokhaya Diallo, on peut se demander s’il n’y avait pas une recherche de clash, qu’elles n’ont pas servi. Parce que cela fait partie du modèle économique des chaînes d’information en continu : cette course aux prises de parole choc qui vont servir de petite séquence à tourner en boucle. Et Pujadas est loin d’être le pire ! »

D’ailleurs, l’émission d’infotainment (contraction d’information et divertissement) Quotidien sur TMC illustre bien comment les médias peuvent capitaliser sur ce genre de séquences capables de susciter des reprises par d’autres médias, voire du buzz sur les réseaux sociaux, justement.

Pour promouvoir Canap95 (une émission dérivée d’une chronique de Quotidien), la chaîne a compilé une sorte de best-of des moments les plus sexistes et racistes de la télévision d’il y a trente ans. Avec Pépita, la coanimatrice de l’émission Pyramide, le 30 mars, puis des footballeurs noirs descendant d’arbre dans Téléfoot, le 31 mars.

Depuis, Pépita l’animatrice a expliqué qu’elle n’a ressenti aucun sexisme, ni racisme à l’époque, et qu’elle est surtout en colère contre Canap95. Auprès du Parisien, elle a ainsi résumé :

« Les conséquences sont extrêmement violentes, pour moi, comme pour mes proches. Se servir de moi pour ça, avec les tensions actuelles dans le pays autour de ces questions, je ne suis pas d’accord. Ils m’ont manqué de respect. Ils ont voulu faire le buzz, c’est tout. C’est scandaleux. »

Alimenter les polémiques racistes à des fins électoralistes

Capitaliser sur le racisme pour faire du buzz, c’est peut-être bien là l’innovation des médias, face à la viralité des horribles vidéos de la mort de George Floyd ou du passage à tabac de Michel Zecler. Marie-France Malonga relie cela à l’ultra-concurrence pour capter l’attention au milieu de l’infobésité :

« Il y a tellement d’informations, qu’on peut être tenté de vouloir se démarquer par des propos ou images chocs. C’est effroyable que le racisme participe de ce phénomène. Si cela a permis d’énormes mobilisations autour de Black Lives Matter, cela peut également avoir comme effet paradoxal de banaliser ces violences, en désensibilisant ceux qui ne se sentent pas concernés, tout en traumatisant ceux qui s’y identifient le plus. »

La capitalisation sur les traumas des personnes minorisées est un risque qui avait déjà alerté Laurence Meyer, juriste au sein du Digital Freedom Fund. Face à l’insoutenable vidéo de la mort de George Floyd, elle avait écrit une tribune sur Le Bondy Blog, titrée « Aucune lutte ne réussit dans l’humiliation ». Auprès de Madmoizelle, elle nous explique comment l’actuelle séquence médiatique illustre malheureusement le nouvel opportunisme autour du racisme :

« En plus de l’enjeu des audiences, ces polémiques ont aussi un intérêt électoraliste. C’est un pari fait par la majorité actuelle, En Marche, pour les élections de 2022, afin de se positionner sur le terrain du Rassemblement national tout en s’en distinguant. Il y aussi un but de silenciation et d’intimidation des mouvements anti-racistes. Et sans le verbaliser, bien sûr.

C’est également une manière de détourner l’attention de la gestion catastrophique de la crise sanitaire et sociale depuis le Covid. D’autant plus que la pandémie a visibilisé davantage les dynamiques racistes de notre société, puisque le département de la Seine-Saint-Denis connaît une surmortalité affolante, par exemple. »

Les mouvements anti-racistes mobilisent énormément aujourd’hui en France

La juriste cite alors une étude de l’INSEE qui a chiffré la surexposition au Covid des personnes nées au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Si la pauvreté est un facteur explicatif évident, les discriminations ethno-raciales semblent également avoir un impact sur l’exposition au virus, a complété l’Institut national d’études démographiques (INED).

Laurence Meyer note aussi que les confinements ont peut-être rendu la circulation de ce genre d’informations plus facile et frappante par la voie des réseaux sociaux et des événements en ligne. Et qu’à chaque déconfinement, les manifestations anti-racistes mobilisent des foules, comme cela a été le cas le 2 et le 13 juin 2020 suite à l’appel lancé par le collectif Justice et Vérité pour Adama Traoré.

À l’approche de la présidentielle de 2022, médias et politiques français ont bien compris que les mouvements anti-racistes mobilisent énormément. Ils sautent donc à pieds joints sur cette opportunité pour cristalliser l’attention, selon Laurence Meyer :

« Ce qui a beaucoup contribué à mobiliser les foules contre la proposition de loi sécurité globale, c’est la dimension raciste de ce projet. Le Sénat vient de voter l’interdiction du port du hijab pour les mères accompagnatrices, l’interdiction du burkini dans les piscines et espaces de baignade publics, ainsi que l’interdiction de port de signes religieux pour les mineures dans l’espace public, pendant que les médias s’agitent autour de fantasmes de réunions séparatistes ou tentent de se donner bonne conscience en montrant de vieilles séquences. »

La misogynoir comme générateur de mèmes viraux

Quand Quotidien pointe du doigt ce qu’il s’est passé il y a plus de vingt ans, cela permet aussi de se distancier du problème, de détourner l’attention de ce qui peut se passer ici et maintenant, y compris sur leur plateau (coucou Sarkozy qui n’ose plus dire singes depuis que le n-word a été remplacé d’un livre d’Agatha Christie devant Yann Barthès qui ne pipe mot devant cette comparaison, en 2020, par exemple). C’est ce qu’on appelle du virtue signalling, ou un engagement de façade, performatif. Laurence Meyer conclut ainsi :

« Diffuser le montage autour de Pépita, sans avoir pris la peine de lui demander son accord, ou accompagner cela d’un discours critique qui vienne interroger le système médiatique ayant permis la diffusion de ce genre d’interactions en journée sans que ça n’alerte personne, c’est la traiter uniquement comme un objet pour faire de l’audience.

Nos traumatismes servent de capital dont on ne profite pas nous, d’accélérateurs de visibilité, mais en aucun cas ici servent-ils la lutte antiraciste.

La façon dont les mèmes sont remplis de réactions de femmes noires montrent bien aussi comment les femmes noires sont toujours perçues comme un élément perturbateur obsédant, un éternel objet de distraction, d’amusement et de projection. »

Autrement dit, c’est peut-être aussi par misogynoir que les histoires, réactions et expressions faciales des femmes noires deviennent si facilement des mèmes viraux. Parce que notre société a tendance à les percevoir comme une figure de l’altérité par excellence, qu’on utilise comme masque qui nous permet de vivre ce qu’on n’ose pas vivre ou fantasme de vivre, résume Laurence Meyer.

La façon dont le visage de Rokhaya Diallo a été capturé et scruté sous les moindres détails par un certain nombre de twittos au moment où Pépita s’exprimait par téléphone sur le plateau de TPMP le 1er avril atteste de cette propension à considérer un peu trop facilement les femmes noires comme des mèmes ambulants. Comme un parfait paratonnerre pour concentrer l’attention médiatique et politique, pendant que d’autres choses bien plus inquiétantes se trament sous nos yeux.

À lire aussi : Pourquoi les luttes anti-racistes françaises doivent tout aux femmes noires

Anthony Vincent

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Commentaires

Assault

Merci pour cet article et pour l'intervention éclairante de Marie-France Malonga
 

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