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illustration médicale d'une femme noire enceinte
Société

Une femme noire enceinte dans un manuel médical, ça reste si rare que ça fait le tour du monde

Un schéma médical montrant une femme enceinte à la peau noire et son fœtus est devenu viral en quelques jours à peine. Car la représentation, c’est important.

Le 21 décembre 2021

Vous avez peut-être vu passer sur les réseaux sociaux une illustration médicale montrant, en tranche, une femme enceinte et son fœtus. Sa particularité ? La mère a la peau noire, et l’enfant à naître aussi.

Un étudiant en médecine nigérian illustre des personnes noires

Sur chaque réseau social où cette illustration est postée, les réactions sont intenses. Des médecins demandent à l’acheter pour l’afficher dans leurs bureaux, d’autres s’exclament « Voir cette image a fait du bien à mon âme » ou « Grâce à ce genre d’images, je pourrais bien avoir envie de me lancer dans des études de médecine ».

Pour la plupart des milliers de personnes ayant commenté ce schéma devenue viral, le constat est le même : c’est la première fois qu’elles voient une femme noire enceinte sur de l’imagerie médicale.

Derrière cette illustration, il y a le travail d’un étudiant en médecine nigérian nommé Chidiebere Ibe. À 25 ans, il explique à NBC avoir appris à illustrer des schémas médicaux tout seul, en autodidacte. Un passe-temps qui ne vient pas du hasard, mais bien d’un déséquilibre constaté : l’absence de représentation des corps noirs dans les illustrations médicales contemporaines.

« Je ne m’attendais pas à ce que ça devienne viral. Je ne faisais que défendre ce en quoi je crois, l’égalité dans la santé à travers des illustrations médicales. J’ai fait le choix délibéré de constamment m’engager pour l’inclusion des personnes noires dans la littérature médicale. »

Chidiebere Ibe pour NBC news

Et si l’inclusivité des supports d’apprentissage est un tel enjeu dans le monde médical, ce n’est pas seulement parce que la représentation compte. C’est aussi parce que, dans certains cas (notamment en dermatologie), ne pas voir la manière dont une pathologie se présente sur une peau noire peut déboucher sur un mauvais diagnostic ou un retard de prise en charge, et mettre la vie des patients en danger.

Ainsi, aux États-Unis, des statistiques indiquent un taux de survie après 5 ans au cancer de la peau (mélanome) à 92% pour les personnes blanches, et 67% pour les personnes noires.

Le diagnostic des personnes noires en France

En France, en raison de l’encadrement très strict des statistiques dites ethniques, de tels chiffres sont introuvables. Pour autant, certaines personnes ont du mal à se fier au jugement des praticiens et praticiennes de santé quand il s’agit de diagnostiquer des maladies de peau sur leur carnation. Amélie*, 26 ans, témoigne :

« Quand j’ai une éruption cutanée, je m’inquiète toujours de ne rien voir qui y ressemble sur Internet, puisque tous les exemples sont sur des peaux blanches. Et avec les médecins, j’ai parfois l’impression que c’est au petit bonheur la chance : si celui sur lequel je tombe a l’habitude des peaux noires, il saura rapidement, sinon… c’est la galère. »

Amélie, 26 ans

Un constat auquel a été confronté Thibaut*, étudiant en 3e année d’internat en médecine générale. Il explique :

« Un jour, j’ai reçu en consultation un enfant noir qui avait la varicelle, et j’ai douté de mon diagnostic. On ne prend pas l’habitude de voir toutes les lésions sur les peaux foncées, pendant nos études, et la plupart de mes patients, dans ma zone géographique, sont blancs.

C’était la première fois que je voyais une varicelle sur une peau noire, et je ne l’avais jamais vue dans mes supports de cours. J’ai préféré appeler un médecin avec plus d’expérience que moi pour confirmer. »

Trop blancs, les supports de cours de médecine ?

Pour autant, sur la question de la représentation dans les supports de cours, Thibaut explique ne s’être que très rarement posé la question :

« On a très peu d’iconographie dans nos livres de cours en médecine, et on voit souvent l’intérieur du corps. Quand on en a besoin, c’est sur des choses très spécifiques comme les pathologies dermatologiques, ou certaines choses liées au faciès.

Je crois que je ne me suis jamais posé la question parce qu’en termes de pro-rata, mes livres étaient représentatifs de la population que je recevais en tant que médecin.

Il faut savoir que ces iconographies médicales sont les mêmes photos qui sont réutilisées tout le temps : la banque de données n’est pas immense. Et c’est difficile de prendre des photos pour utilisation pédagogique, donc peut-être que par facilité, on a du retard là dessus en France ?

En fonction de l’endroit où l’on exerce, il y peut aussi y avoir des biais de recrutement : des disparités sociales, géographiques, qui font qu’on voit plus de patients à la peau claire…

D’un point de vue médical, pour moi, ça ne change rien. Mais peut-être que je suis biaisé. Cela dit, la médecine n’est pas complètement aveugle à la question [de la race sociale, ndlr] : au-delà de la représentation visuelle, tous les phénotypes sont mentionnés au moins parce qu’il existe des critères de facteurs de risques. Certaines maladies sont plus fréquentes à certains endroits donc on fait des distinctions, on en parle. »

En médecine aussi, la race sociale et le racisme doivent être interrogés

Miguel Shema est étudiant en 2e année de médecine. Il écrit pour le Bondy Blog, et tiens le compte Instagram Santé Politique. Pour lui, l’absence de représentation des peaux non-blanches est criante, dans certains ouvrages d’études :

« Souvent, dans les premières années d’études, on étudie l’anatomie des os, des muscles, et la question de la carnation ne se pose pas. Mais dans certains ouvrages, c’est assez choquant : récemment, j’ai acheté un livre de sémiologie, celui qui recense tous les signes et les symptômes que tout urgentiste doit avoir. Il n’y a aucune photo de peau non-blanche dans ce livre, et ce n’est pas faute d’avoir cherché.

En dermatologie, les photos de corps non-blancs vont être présentées pour parler des maladies dites “exotiques”, mais pas pour celles qui touchent les Français de l’hexagone. »

Selon l’étudiant, cette absence n’est pas seulement dommageable pour les diagnostics. Elle est aussi représentative d’un impensé dans le monde de la médecine, celui de la race sociale :

« Pendant mes stages, la question du racisme s’est vite posée : le syndrome méditerranéen, la manière dont on ne pense pas le racisme et son impact sur les santés…

Et pourtant, il y a une omniprésence de la race sociale dans la prise en charge des patients : qui on croit, qui on ne croit pas… Il y a une division sociale et raciale de la prise en charge de la douleur. Alors que ce qu’on apprend en 1ère année de médecine, quand on fait la physiologie de la douleur, c’est que seul le patient est à même de décrire sa douleur car nous n’avons pas de moyen technique de la mesurer.

Donc toute acceptation ou remise en cause de la douleur d’un patient relève du social et de la manière dont le corps médical perçoit certains corps »

Depuis quelques années, la question du racisme en médecine est soulevée régulièrement en France : l’institution médicale n’est pas exempte des dominations structurelles qui traversent notre société.

Ainsi, sous le très populaire #Balancetonmédecin, nombre de témoignages faisaient état de remarques racistes ou de négligences dont les conséquences peuvent être irrémédiables, comme dans le cas de Naomi Musenga, jeune femme noire décédée après avoir été moquée par les opératrices du SAMU.

Les personnes noires déshumanisées par des siècles d’histoire médicale

Entre ces violences infligées par le corps médical et la question de la représentation dans les supports de cours, il y a un lien historique que souligne Miguel Shema :

« En France, il y a une propension assez forte à faire croire que le racisme n’a plus d’effet, et que les rapports sociaux de race n’existent pas. Mais historiquement, les personnes noires ont longtemps été représentées de manière déshumanisante, animalisante par la médecine.

Intégrer des représentations aux supports de cours, c’est aussi humaniser des personnes auprès des étudiants, leur faire comprendre que leurs futurs patients sont là. »

Car la médecine a longtemps servi de justification à un racisme biologique. À grands renforts de schémas et de théories, on justifiait l’exploitation, l’assujettissement ou l’altérisation des personnes racisées, et notamment des personnes noires.

On pense par exemple à Sawtche, surnommée Saartjie Baartman, femme originaire d’Afrique du Sud citée dans le documentaire de Rokhaya Diallo Bootyful, dont le corps sera exhibé dans les zoos humains européen de son vivant, avant d’être disséqué et exhibé post-mortem dans les musées parisiens et utilisés par des naturalistes tels que George Cuvier comme preuve d’une « infériorité » des personnes noires. Son corps ne sera restitué à l’Afrique du Sud pour y être inhumé qu’en 2002.

Représentation de Sawtche dans le tome II des « illustrations de l’Histoire Naturelle des Mammifères », ouvrage exposant les théories racistes de ses auteurs  Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et George Cuvier
Représentation de Sawtche dans le tome II des « illustrations de l’Histoire Naturelle des Mammifères », ouvrage exposant les théories racistes de ses auteurs  Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et George Cuvier

À l’occasion d’un article pour Slate, la maitre de conférence Mame-Fatou Niang rappelle ainsi :

« En France, l’étude des liens entre race et santé demeurent confidentielles, alors que les sources pullulent. Des Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence), aux fonds de l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire, à Dakar), aux archives des Instituts Pasteur de Dakar, Paris ou Tunis, aux lettres et correspondances entre administrateurs coloniaux, un important fonds de documents dessinent une histoire de la médecine coloniale comme instrument de contrôle des territoires et de progrès médicaux pour l’Occident. »

Mame-Fatou Niang, L’Afrique cobaye ou le corps noir dans la médecine occidentale sur Slate.fr

L’engouement pour le travail de Chidiebere Ibe est donc à la hauteur de ce qu’il propose : une représentation médicale des corps noirs qui ne soit ni altérisante, ni absente. Dans le monde anglo-saxon, cette pratique commence même à se répandre.

Miguel Shema reprend :

« Récemment, j’ai lu un livre qui s’appelle Mind the gap et qui montre comment les symptômes se présentent sur les peaux plus foncées. J’étais très content ! Grâce à ce genre d’ouvrage, on permet aux futurs médecins d’éviter les retards diagnostics.

De manière plus générale, j’espère que la médecine va évoluer vers une vision plus sociologique des choses, pour pouvoir s’adapter aux rapports que les agents sociaux entretiennent avec le monde médical, et comprendre que ces rapports sont différents selon la position qu’on occupe dans le monde social.

Il faut aussi que le monde médical se rende compte que l’histoire sociale et politique des personnes minoritaires a un impact sur la prise en charge de ces patients. »

Comme le dit très bien l’étudiant en conclusion : « Le monde médical faisant partie du corps social, il n’est pas exclu des chaînes de pensées qui le composent ». Et c’est bien pour ça que quand Chidiebere Ibe nous permet de voir une femme enceinte noire sur un schéma médical pour la première fois de notre vie, c’est un événement loin d’être anodin.

À lire aussi : Comprendre le racisme ordinaire en six leçons

Les Commentaires
2

Avatar de KtyKoneko
17 janvier 2022 à 13h57
KtyKoneko
je me rends compte que je suis incroyablement naïve !
je tombe de ma chaise.
Pour moi, qu'il y ait des représentations de personne à la peau noires dans les ouvrages médicaux me semble tellement logique !
Et c'est pareil pour les embryons et foetus à la peau noire ! !
(Pour l'intérieur, bah, on est toustes des mêmes couleurs)
comment faire un bon diagnostic si on n'a pas appris à le faire correctement avec de bons exemples ?
0
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