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Culture

Nos puissantes amitiés, un essai qui replace l’amitié au cœur de nos vies 

Avec ce premier essai, la journaliste Alice Raybaud analyse avec brio les différentes facettes de l’amitié pour en proposer une approche plurielle et surtout politique. Rencontre. 
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Nos puissantes amitiés – Des liens politiques, des lieux de résistance, Alice Raybaud, La Découverte, 320 pages, 20€.

Madmoizelle. Comment t’es venue l’idée de ce livre ? 

Alice Raybaud. Dans mon travail de journaliste au Monde je documente les jeunesses et je m’intéresse aux questions intimes qui traversent les jeunes générations. J’ai vu quelque chose émerger ces derniers temps sur l’amitié avec la volonté de revaloriser ces liens et de repenser le modèle de l’amour romantique dévorant. Pourtant, il existe peu d’ouvrages féministes sur la question de l’amitié, alors qu’on a eu pléthore de livres pour réinventer l’amour romantique, je me suis dit qu’il y avait un mouvement à raconter. 

En quoi l’amitié permet de repenser la question du couple comme ultime horizon d’épanouissement, du “huit-clos romantique” comme tu l’appelles ? 

On nous apprend à l’âge adulte à nous focaliser sur la quête de l’amour romantique qui est censé être prioritaire, avec à la clé la promesse d’un bonheur sans limites. On nous encourage à mettre toute notre énergie et notre temps dans cette recherche, quitte à délaisser les autres liens autour de soi. En réalité, ces mécanismes nous isolent et font reposer sur le couple énormément d’attentes et d’enjeux. Valoriser une constellation d’amours variées autour de nous permet d’avoir d’autres piliers affectifs sur lesquels se reposer. Quand on se donne l’opportunité de voir grandir nos amitiés, on est moins dépendants émotionnellement, mais aussi économiquement du couple. 

À un moment dans le récit, il y a une très belle citation entre deux amies qui est « On s’allume la mèche mutuellement », qu’est-ce que cela veut dire ? 

En construisant des amitiés solides, on développe aussi de l’estime de soi et l’apprentissage de son identité. C’est très présent dans les milieux minoritaires. Il se joue dans cet espace qui n’est pas la famille biologique ou la cellule conjugale quelque chose de l’ordre de l’émancipation. Les amitiés sont des espaces beaucoup moins empreints d’un imaginaire de domination ou de sacrifice de soi. 

Comment peut-on penser une structure familiale avec de l’amitié ?

Il y a plein de chemins, j’ai interrogé des personnes dans le livre autour du concept de famille choisie. On peut s’entourer d’une constellation vaste de solidarités autour de soi, partager l’habitat, créer des communautés militantes, passer ses vieux jours ensemble par exemple. D’un autre côté, il y a des personnes qui repensent la transmission en concevant un enfant entre amis, d’autres qui décident d’être des piliers dans la parentalité de proches. Tous ces contre-modèles sont extrêmement puissants et montrent que tous nos projets de vie ne sont pas obligés d’être conçus dans le cadre unique du couple romantique

Il y a une grande part de témoignages de personnes LGBT+ dans ton livre, en quoi l’amitié représente une safe place pour les queers ?

Les personnes queers expérimentent souvent du rejet et sont amenées à se recréer des refuges, des espaces de soins, de joies et de solidarités. Les communautés LGBT+ ont investi pleinement depuis des décennies les questions de l’amitié et de la famille choisie. Pour ces personnes, l’amitié constitue une véritable source de survie face au stress minoritaire, cette anxiété qui découle des discriminations vécues dans la société. Elles repensent une nouvelle éthique des liens et du care qui portent un idéal politique très intéressant. Ces communautés participent à faire bouger les paradigmes de hiérarchie des relations qu’on nous impose entre l’amour et l’amitié, qui sont construites et non naturelles.

Tu mets en avant la question politique de l’amitié, et son invisibilisation dans l’histoire, pourquoi est-ce qu’on a tendance à l’oublier ? 

On a beaucoup retranché la question de l’amitié du côté de l’intime qui serait secondaire, ce n’est pas supposé être la quête prioritaire de notre vie, ce qui, en réalité, n’a pas toujours été le cas dans l’histoire. Dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, l’amitié était perçue avec beaucoup plus de valeur. Elle a ensuite disparu des textes historiques et philosophiques, notamment les amitiés féminines qui ont été effacées pour asseoir le projet de la famille nucléaire. L’idéal du mariage d’amour, permet de contenir les femmes dans le giron familial, avec le concept de pavillon individuel et ses horizons capitalistes : concevoir des enfants qui seront des forces de travail, démultiplier les ventes d’équipements individuels ou permettre l’exploitation d’un travail domestique gratuit des femmes. Tout ce qui peut les distraire de cet espace-là apparaît comme une menace. 

En quoi l’amitié propose un contre espace aux modes de vies mortifères, travail peu épanouissant, mal-logement, isolement…? 

Décaler la focale de la seule famille nucléaire, c’est aussi pouvoir répondre à de nombreux questionnements du siècle. On peut repenser nos façons d’habiter économiquement écologiquement. Comme l’amitié n’est bornée par aucune institution, elle peut être un endroit privilégié de questionnement des normes, du travail, de cette volonté de ralentir, de sortir des espaces productivistes. L’amitié s’extrait de ces logiques. Ce sont des liens qui ne produisent aucune descendance, aucun patrimoine, aucun travail domestique, c’est en cela qu’ils sont révolutionnaires, ce sont des liens pour eux-mêmes, détachés de toute rentabilité. On gagne à donner de la place à ces liens-là.


Écoutez l’Apéro des Daronnes, l’émission de Madmoizelle qui veut faire tomber les tabous autour de la parentalité.

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