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Besson / Depardieu // Source : Madmoizelle
Culture

Depardieu, Besson : pourquoi les hommes accusés de viol parlent toujours de leur mère ?

Luc Besson ne peut pas mentir parce qu’il a été « élevé par sa mère et sa grand-mère », Gérard Depardieu affirme qu’agresser une femme serait comme frapper « le ventre de ma mère »… Et nous, on se pose la question : pourquoi les hommes accusés de viols évoquent leur daronne comme totem d’impunité ? Éclairages avec l’autrice et militante Rose Lamy.

Cette semaine, Luc Besson était invité par France Inter pour parler de son nouveau film, le très problématique Dogman. Pendant l’entretien, il a été question des accusations de viol qui pesaient sur le réalisateur, dont la justice française a estimé qu’il était innocent. Quand Sonia Devillers lui a demandé si cette affaire « l’empêchait de dormir », Luc Besson a donné une réponse qui a particulièrement attiré notre attention :

« Non car je ne suis pas coupable (…) C’est mon éducation, j’ai été élevé par ma mère et ma grand-mère. Je serais incapable de garder un mensonge comme ça pendant des années. »

« Trois règles : on ne touche pas aux enfants, aux femmes et aux animaux« 

Cet argument a beau avoir de quoi interroger, le réalisateur semble en être familier. Inutile de chercher bien loin : la veille, il confiait déjà sur le plateau de Quelle Époque ! :

« J’ai été élevé par des femmes, par ma grand-mère et ma mère. Il y avait trois règles vraiment essentielles : on ne touche pas aux enfants, on ne touche pas aux femmes ni aux animaux. »

Moins d’une semaine plus tard, c’est au tour de Gérard Depardieu, également accusé de viols, d’évoquer sa mère dans une tribune dans laquelle il clame son innocence. Dès les premières lignes de cette lettre aux envolées lyriques, l’acteur de 74 ans déclare :

« Jamais au grand jamais je n’ai abusé d’une femme. Faire du mal à une femme, ce serait comme donner des coups de pied dans le ventre de ma propre mère. »

L’occurrence de cet argument dans deux affaires distinctes ne peut relever du hasard. Pourquoi ces hommes pensent-ils à leur mère et l’évoquent comme un argument censé prouver qu’ils ne sont pas des agresseurs et les dédouaner ?

Le « fils à sa maman », par opposition au « monstre »

La militante féministe Rose Lamy, créatrice du compte Instagram Préparez-vous pour la bagarre et autrice de l’ouvrage En bons pères de famille nous a aidé à comprendre les mécanismes sexistes au fondement de cette rhétorique.

Habituée à défaire les stéréotypes du patriarcat, Rose Lamy a observé que cet argument employé par Besson, Depardieu et tous les autres servait à les distinguer des « monstres », ces hommes qui auraient le monopole des violences sexistes et sexuelles, comme elle le théorise dans son livre. Elle nous explique :

« La question des mères est liée à ce que j’appelle les « monstres ». Les monstres, ce sont des hommes qui seraient par définition des étrangers ne s’attaquant qu’à des victimes qu’ils ne connaissent pas et de manière aléatoire.

Entretenir la figure du « monstre » dans l’imaginaire collectif, c’est un moyen de mettre à distance la violence. C’est un argument fallacieux pour dire « puisque je ne pourrai pas faire mal à quelqu’un que je connais, vous voyez bien que je ne suis pas violent ».

Or, la mère est précisément l’incarnation du rapport fondé sur la proximité, l’intimité avec son enfant.

À lire aussi : « Il ne l’a pas violée » « dans une ruelle sombre » : Woody Allen qui défend Luis Rubiales est une masterclass sur la culture du viol

Irréversible de Gaspard Noé, représentation emblématique du "monstre"
Irréversible de Gaspard Noé, représentation emblématique du « monstre »

« Toutes des p*tes, sauf Maman »

Au cours de son analyse, Rose Lamy évoque un titre de Michel Sardou. Dans « Une Fille aux Yeux Clairs », le chanteur mélange une sorte de mélancolie à un érotisme des plus gênants et raconte la prise de conscience d’un homme qui réalise que sa mère a été un objet sexualisé et désirable :

Je n’aurais jamais cru que ma mère / Ait pu faire l’amour / Si je n’avais pas vu cette blonde aux yeux clairs / Cette fille aux seins lourds

Michel Sardou, Une Fille aux Yeux Clairs

Pour la créatrice de « Préparez-vous pour la bagarre », le principe de cette chanson est le même que celui de la question des mères invoquées comme totem d’immunité :

« La mère, c’est la figure la plus pure de l’imaginaire misogyne. Cette figure sacrée est aussi construite par opposition aux accusatrices. À l’exception de « La Maman », toutes les femmes sont potentiellement soupçonnées d’accuser les hommes pour se venger d’avoir été éconduites sexuellement, ou professionnellement. C’est vraiment l’expression « Toutes des p*tes, sauf Maman ».

Rappelons que Depardieu a écrit dans sa tribune que Charlotte Arnould, 22 ans au moment des viols présumés, « voulait chanter les chansons de Barbaba » sur scène avec lui. « Je lui ai dit non. Elle a déposé plainte. » Pourtant, Rose Lamy n’avait pas connaissance de ce passage de la tribune lors de notre entretien. Comme l’a observé Charlotte Arnould, « ses arguments sont utilisés par de très nombreux agresseurs ».

Ce que la figure du monstre raconte de l’appartenance de ces hommes à la norme

En employant cette rhétorique, ces hommes opèrent le même mouvement : ils se replacent dans la norme de laquelle ils sont arrachés en étant soupçonnés d’être des agresseurs, des « monstres ». Rose Lamy explique :

Selon eux, l’état normal des choses, c’est l’harmonie entre les hommes et les femmes. Il y aurait « une bonne entente » entre les genres. Dès lors, les violences ou les inégalités relèveraient d’exceptions à la norme.

Exceptionnellement, ils peuvent reconnaitre que « ça merde » et parlent alors de « dérapages« , ou de « maladresses« . Mais fondamentalement, ils restent « des bons gars », « des bons pères de famille » qui prennent soin de « leur mères, leurs filles et leur animaux » (cf. Luc Besson) par opposition aux « monstres » qui eux, sont l’incarnation de l’exception : ils en-dehors de la norme.

L’analyse de Rose Lamy est d’autant plus pertinente que dans sa lettre ouverte, Gérard Depardieu a aussi avancé l’argument de se sentir comme un clown incompris. : « J’ai été durant toute ma vie provocant, débordant, parfois grossier. J’ai fait souvent ce que personne n’ose faire (…) rire, faire rire. Tout le monde n’a pas ri. »

Mais peut-on sérieusement croire qu’un homme soit mis en examen depuis 3 ans pour la maladresse de blagues mal interprétées ?

Surprise : les mères (les sœurs, les filles, les cousines…) sont victimes de violence dans leur propre foyer

Cette figure chimérique et dépolitisante du « monstre » ne résiste pas à l’épreuve des chiffres. Rose Lamy le rappelle à ceux qui pourraient encore le nier : les femmes, les sœurs, les mères sont victimes de violence dans leur foyer :

Pour les violences intrafamiliales, les statistiques sont sans appel : on estime qu’il y a 45 interventions de la police par heure.* C’est presque une intervention par minute, et c’est dans les foyers, c’est-à-dire que l’on ne parle pas du tout d’inconnus.

*Le Parisien

Quant à l’argument tacite évoqué par Luc Besson, qui sous-entend qu’un homme élevé par des femmes serait moins violent, Rose Lamy fait remarquer, amusée : « C’est tellement faible. On connait les données sur la charge mentale : statistiquement, on a tous été élevés par nos mères. »

À lire aussi : Dans sa nouvelle BD La ligne Emma s’en prend aux hommes qui pensent être « des mecs bien »

Plus qu’un totem d’impunité : un moyen de ne jamais interroger sa violence potentielle

Concevoir le monde et la société à partir de la figure du « monstre », ou de la mère comme figure sacrée, c’est aller à contre-sens de ce que prouvent toutes les études, les recherches et les statistiques. « L’état permanent est violent et inégalitaire. Les violences sont systémiques et structurelles » rappelle Rose Lamy avec lucidité. Elle conclut :

« Ces hommes se montrent incapables de regarder les choses en face et se dire : « peut-être que moi aussi. »


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Les Commentaires

1
Avatar de Loulouboux
7 octobre 2023 à 17h10
Loulouboux
On ne touche pas aux enfants ? Maïwen et Nathalie Portman seront ravies de le savoir !
9
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