Ma fille, l’algorithme YouTube et un Petit Ours Brun psychopathe


Chloé Genovesi, notre hilarante contributrice qui sévissait initialement chez Rockie, est de retour chez Daronne pour vous parler de l'algorithme YouTube, qui peut emmener vos enfants très très loin de l'innocente comptine devant laquelle vous les aviez installés.

Enfant regardant une vidéo de petit ours brunPatricia Prudente / Unsplash / Capture écran YouTube

La célèbre plateforme de vidéos YouTube répond à un algorithme aussi cryptique qu’obscur. Si on le laisse tourner sans intervenir, on enchaîne des vidéos de plus en plus déconcertantes. Ma fille et moi en avons fait l’amère constatation et je témoigne aujourd’hui de cette expérience troublante. Attention, la chronique ci-dessous peut choquer les lecteurs sensibles !

18 h 42 – Plongée dans les eaux troubles de l’algorithme YouTube

Contrairement à ce que prétend la légende, il n’est absolument pas impossible de prendre un bain relaxant lorsqu’on est mère. Il faut juste savoir qu’à un moment de la manœuvre, ma fille de 3 ans va se radiner entièrement à poil en hurlant « MAMAN, ON DIRAIT QUE CE SERAIT LES VACANCES ET QU’ON SERAIT À LA PISCINE ! » avant de se hisser sur le bord de la baignoire pour me sauter dessus.

Elle veut des vacances et de l’aventure ? Je vais lui en donner des vacances et de l’aventure ! Alors que l’enfant débarque dans la salle de bain et avise mon bouillon d’un air gourmand, je lui tends ma tablette où j’ai déjà lancé une vidéo pour enfant et je décide de laisser l’algorithme YouTube faire le reste.

18 h 43 – La comptine pédagogique entêtante sur YouTube

Depuis ma chambre, les premières notes de la comptine préférée de ma fille retentissent. Défiant l’ordre habituel des choses de la nature, la vidéo met en scène un chat et une souris meilleurs amis qui chantent en cœur la nécessité de bien se laver les dents après chaque repas. Sans m’en rendre compte, je commence à fredonner le refrain devenu si familier qu’il me poursuit parfois jusque dans mes rêves.

Je souhaiterais en profiter pour rendre hommage aux auteurs-compositeurs et autrices-compositrices de comptines YouTube qui parviennent à créer des œuvres de presque dix minutes sur des sujets aussi brûlants que le brossage de dents ou l’importance de faire pipi quand on en ressent le besoin. N’oublions pas que c’est à ces artistes souvent méprisés que l’on doit l’hygiène et la continence de nos enfants.

18 h 49 – Publicité

« Maman regarde, je veux ça, c’est rose ! » : ma fille déboule pour me montrer une publicité vantant les mérites d’un rasoir à paillettes. Je me lance immédiatement dans une tirade visant à déconstruire les stéréotypes de genre et les injonctions corporelles.

Comme à ce moment précis, je suis justement en train de me ratiboiser les gambettes à l’aide de mon propre rasoir rose fluo, la crédibilité n’est pas optimale.

18 h 52 – Le live action sous substances

YouTube est en forme ce soir ! D’habitude, avant de descendre d’un cran dans les profondeurs crasseuses de l’algorithme, nous avons un sursis de deux ou trois petits dessins animés à l’image du précédent. L’incontournable Baby Shark, par exemple, où les membres d’une famille de requins manipulateurs attirent notre sympathie alors qu’ils s’apprêtent à perpétrer un poissonicide d’une cruauté sans nom.

Mais là, au lieu de nous filer le dessin animé, YouTube propose directement à ma fille de regarder la version « live action » de Baby Shark où l’on voit une troupe d’acteurs incarner à la perfection la famille Requins en chantant et en dansant avec un enthousiasme tel qu’on est en droit de s’interroger quant à la prise préalable d’un quelconque produit stupéfiant.

Depuis mon tas de mousse, je râle un peu pour me donner bonne conscience : « C’est débile un peu ça, non ? » Ma fille ne partage pas mon avis et exprime son désaccord par un silence péremptoire.

18 h 55 – Le grand déballage consumériste sur YouTube

Cette fois-ci, nous sommes propulsés dans l’antichambre du capitalisme, alors qu’une personne visiblement majeure depuis bien trop longtemps se filme en train de déballer des figurines à l’effigie des personnages préférés de ma fille, offertes gracieusement par une enseigne célèbre.

L’adulte décrit avec entrain et moult détails ses nouveaux jouets favoris. Je dois cependant reconnaître qu’il faut des talents d’orateur et une imagination hors pair pour trouver autant de choses à raconter sur Peppa Pig et ses proches quand on sait que les créateurs du célèbre dessin animés se sont fidèlement inspirés du néant et de la vacuité existentielle pour concevoir leurs héros.

En bonne anticapitaliste de salon, ce genre de contenu me dégoûte, mais pas suffisamment pour risquer d’inonder la salle de bain en sortant de la baignoire en trombe. Je hurle « Chérie, c’est complètement con ce truc, apporte la tablette que maman te mette Baby Shark ! » Elle s’exécute et… Je plaisante, évidemment.

19 h 01 — Publicité

Une voix suave propose à ma fille de gagner facilement un complément de salaire en rejoignant une équipe de digital marketeurs soudés et heureux de collaborer dans une ambiance dynamique et flexible. Elle ne zappe pas la publicité et j’en déduis qu’elle considère l’offre. Après tout, il faut bien réunir les fonds pour se procurer les figurines évoquées dans le paragraphe précédent.

19 h 03 – L’infâme détournement parodique sur YouTube

Quand tu prends un bain, il y a toujours ce moment où tu confrontes l’idée que tu te fais de la chose à la réalité. En l’occurrence, au fait que trois bougies et une boule de bain, ça ne distrait pas bien longtemps, surtout que ma fille détient ma tablette. Heureusement, c’est le moment que YouTube choisit pour mettre l’ambiance.

« MAMAAAAANNN ? ÇA VEUT DIRE QUOI : “JE VAIS TE SAIGNER SAL*PE” ? »

Ni une ni deux, je m’extrais de mon jus et cours m’enquérir de la situation. À l’écran, un Petit Ours Brun photoshoppé arbore deux yeux rouges, des dents acérées, et brandit une hache en gloussant d’un air qui me laisse penser que sa santé mentale n’est pas au beau fixe. À la façon d’un joueur de football américain, je plaque ma fille sur le lit et lui arrache la tablette des mains juste au moment où l’ourson s’apprête à commettre l’irréparable sur Mamy Ours.

Elle râle : elle aimait bien cette nouvelle version qui pimentait un peu la vie soporifique des ursidés les plus célèbres du petit écran. J’approuve en silence, mais quand même, elle a 3 ans. J’en profite donc pour troquer la tablette contre un bain encore chaud. L’enfant capitule et je m’installe sur mon lit avant de lancer une vidéo des 10 chiots les plus mignons de la semaine en me demandant où l’Internet va m’emmener cette fois-ci, et si je ne devrais pas télécharger une bonne fois pour toutes l’application YouTube Kids.

[ndlr : En vrai, on vous conseille très fortement de télécharger YouTube Kids, et surtout de rester à proximité quand votre (jeune) enfant s’aventure dans la jungle d’internet.]

Chloé Genovesi

Chloé Genovesi


Tous ses articles

Commentaires

Jonkille

Pour avoir bosser avec des enfants et en utilisant YouTube pour la musique j'étais aussi complètement sidéré devant les pub associer aux musiques pour enfants... (À base de clamidya et autre joyeuseté absolument pas adapter)... Même en restant à proximité et alerte de se qu'il se passe il faut être extrêmement réactif... :facepalm:
 

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Désactive ton bloqueur de pub ou soutiens-nous financièrement!