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La pandémie n’a fait qu’aggraver les conditions de vie des Indiennes qui fabriquent nos vêtements, alerte une ONG
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La pandémie n’a fait qu’aggraver les conditions de vie des Indiennes qui fabriquent nos vêtements, alerte une ONG

Beaucoup de marques occidentales sous-traitent auprès d’usines indiennes la fabrication de nos vêtements. Les complications économiques provoquées par la pandémie de Covid ont intensifié les violences sexistes et sexuelles systémiques dans ces ateliers de misère.

C’est mignon de vouloir s’habiller bio, mais on en oublie parfois de s’intéresser aux personnes qui font littéralement les vêtements. L’association de lutte contre les abus professionnels Business & Human Rights Resource Center a publié le 21 avril 2022 un nouveau rapport concernant les conditions de travail des ouvriers textile en Inde, qui sont surtout des travailleuses.

Le titre veut déjà tout dire : « Harcèlement insupportable : l’industrie de la mode et les abus généralisés des travailleuses du vêtement dans les usines indiennes ». Car, sans surprise, la pandémie n’a fait qu’aggraver les choses.

Un rapport accablant sur les conditions de travail des ouvrières textile en Inde

Celles qui confectionnent à l’autre bout du monde une grande partie des vêtements que nous portons en Occident affrontent davantage d’abus sur leur lieu de travail qu’en 2020. Ce, notamment puisque les marques de mode internationales les mettent davantage sous pression depuis la pandémie qui a tout compliqué.

Le rapport se base sur les témoignages de 90 travailleuses du vêtement réparties dans 31 usines (soit des dizaines de milliers de travailleurs, dont une écrasante majorité de femmes) des trois plus grosses régions productrices de vêtements en Inde :

« Chaque femme à qui nous avons parlé a signalé soit directement vivre ou être témoin de Violences basées sur le genre dans leurs usines, perpétrées par des superviseurs et des managers masculins qui conduisent à atteindre des objectifs de production déraisonnables fixés par les marques de mode. »

Toutes ou presque racontent des abus physiques et verbaux, des heures supplémentaires forcées, des accidents dûs à l’épuisement, un manque de sécurité face au Covid, des refus de pauses toilettes et de pause déjeuner, ou encore des violences sexuelles. Ce, pour fournir des vêtements et accessoires à des marques internationales comme American Eagle, C&A, Carrefour, H&M, JD Sports, Levi Strauss & Co., Marks & Spencer, Primark, VF Corporation (cette dernière détient Van’s) :

« Ce rapport montre comment le modèle économique de la mode, qui privilégie le profit à court terme, combiné à une réglementation gouvernementale inadéquate et des normes patriarcales préjudiciables, crée et maintient des conditions favorables à des violences sexistes et sexuelles systémiques sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement. Une dynamique de pouvoir inégale et insoutenable entre marques et fournisseurs permet aux marques de dicter les conditions de production, souvent aux dépens des travailleurs qui produisent les vêtements que nous achetons. »

Et ces violences sexistes et sexuelles ont été considérablement aggravées par le contexte pandémique, puisque les marques internationales en question ont voulu compenser des problèmes d’approvisionnement, annuler ou reporter des commandes, ou encore en accélérer la production et la livraison. Ces chamboulements ont résulté en des pressions intenables, des retards et suspensions de salaires, à l’encontre des premiers maillons les plus faibles de la chaîne : les travailleuses textile.

Des témoignages alarmants de violences sexistes et sexuelles au travail

Parmi elles, Smita témoignent notamment sur le harcèlement moral qui rythme ses journées de travail :

« [Subir du] harcèlement verbal fait partie de ce travail – à mesure que les objectifs de production augmentent, le harcèlement augmente. Chaque jour est stressant – les superviseurs vous traitent de « salope », « crétine », « idiote » si vous n’atteignez pas vos objectifs. Nous devrions apprendre à l’ignorer, mais parfois nous n’en sommes pas capables et commençons à pleurer. Le harcèlement est moindre dans les unités qui produisent pour les marchés intérieurs [de l’Inde comparés à celles qui produisent pour des marques internationales], mais le salaire est également plus bas. »

Une autre travailleuse textile, baptistée Sheeba, pointe les évidentes inégalités sexistes dans ce genre d’ateliers de misère :

« Le harcèlement verbal est insupportable. Les surveillants nous crient constamment dessus – c’était le cas avant la pandémie et perdure aujourd’hui. Ils traitent les travailleurs masculins et féminins différemment. Les travailleurs masculins sont amis avec les surveillants, qui sont tous des hommes. Pour une petite erreur, le superviseur criera après une ouvrière… Si un homme travailleur ne parvient pas à atteindre les objectifs de production pendant plus d’une semaine, il ne recevra qu’un avertissement. »

Quand le viol fait partie du travail quotidien des ouvrières textile indiennes
Crédit photo : pexels-rahul-1009918

Quand le viol fait partie du travail quotidien des ouvrières textile indiennes

Dans ce climat également favorable aux violences sexuelles, certaines travailleuses se soumettent à des rapports complètement biaisés par la dimension hiérarchique des relations, afin de tenter d’améliorer leurs conditions de travail, comme le rapporte Suneeta, une autre ouvrière indienne :

« Les femmes qui offrent des faveurs sexuelles aux managers et aux superviseurs – y compris en leur permettant de toucher leurs seins, le ventre et les hanches ou avoir des relations sexuelles – sont récompensées. Elles s’en tirent avec des objectifs de production inférieurs, peuvent prendre plus de congés et ne pas faire l’objet de harcèlement verbal. »

En droit français, obtenir des rapports sexuels par contrainte ou menace, peut être considéré juridiquement comme un viol. Mais dans bien des usines de fabrication de vêtements en Inde, c’est la banalité du mal quotidien. Business & Human Rights Resource Center rappelle également une affaire effroyable et pourtant si tristement représentative : l’histoire de Jeyasre Kathiravel, une ouvrière textile retrouvée morte à seulement 20 ans le 5 janvier 2021.

Elle était dalit (également appelé « intouchable », soit dans le système de castes d’Asie du Sud le plus bas niveau de l’échelle sociale, donc reléguée aux métiers jugés impurs) et travaillait pour un fournisseur d’H&M à Tamil Nadu (un État de l’Inde du Sud). Quelques jours après la découverte de son corps, son superviseur a avoué aux autorités qu’il l’avait tuée et violée. Ce, après des mois de harcèlement sexuel.

Et c’était loin d’être un cas isolé : l’usine regorgeait de violences physiques et sexuelles, comme bien d’autres encore. Si la famille de Jeyasre Kathiravel n’a pas obtenu justice (les hommes de l’usine ayant intimidé sa mère pour la forcer à signer des papiers les disculpant, en résumé), H&M a fini par signer en avril 2022 un accord pour lutter contre les violences sexistes dans l’industrie du vêtement en Asie.

Des violences qui existaient avant le Covid et n’ont fait que s’intensifier

Comme un concentré de ce qui peut arriver de pire dans les milieux professionnels avec peu d’hommes à la tête pour gérer une multitude de femmes, les usines textile indiennes regorgent donc de violences professionnelles sexistes et sexuelles, comme le résume Smita, l’une des ouvrières :

« Le harcèlement verbal, physique et sexuel existe dans chaque usine de confection – pas seulement la mienne. Il existait avant le Covid, ça existe pendant Covid, et ça existera après le Covid…»

Citées dans le rapport, plusieurs marques qui sous-traitent auprès de ce genre d’usines ont bien évidemment communiqué pour dire qu’elles faisaient déjà et allaient faire encore plus d’efforts pour lutter contre ces violences sexistes et sexuelles en milieu professionnel.

Loin de se cantonner à l’Inde, les violences et le harcèlement basés sur le genre sont malheureusement communes dans l’industrie de la mode à travers le monde. Mais ce rapport de Business & Human Rights Resource Center illustre donc leur intensification par le contexte pandémique, cette « tempête parfaite » pour que survienne le pire :

« Sur les 12 marques liées aux conclusions de ce rapport, toutes ont des engagements politiques pour s’assurer que les travailleurs dans leur chaîne d’approvisionnement ne sont pas soumis à des mauvais traitements et à des abus.

Certains vont même plus loin en se référant explicitement à l’interdiction des Violences Basées sur le Genre dans leurs codes de conduite et leurs politiques en matière de droits humains.

Cependant, nos découvertes démontrent un écart important entre la politique et la pratique […]. »

Que faire contre la pandémie de violences sexistes et sexuelles dans la mode ?

Le rapport souligne également le double-standard sur lequel capitalisent les marques mode face aux droits des femmes : à la fois en train de célébrer leur autonomisation pour vendre des produits en Occident, à la fois en train d’exploiter celles de pays du Sud global. Vous avez dit purplewashing (ou féminisme washing pour les fans de franglish) ?

Business & Human Rights Resource Center recommande donc que les marques soient tenues comme co-employeur dans les pays où elles sous-traitent afin qu’elles soient davantage tenues responsables. Le rapport suggère également que les pays d’où viennent les marques (souvent d’Occident donc) soumettent celles-ci à une législation les obligeant à respecter les droits de l’homme sur l’ensemble de leurs chaînes d’approvisionnement.

Car tant qu’il n’y a pas d’obligation légale, rares sont les entreprises à vouloir investir dans ce qui pourrait rogner sur leurs bénéfices, le capitalisme, qui repose tant sur le patriarcat, étant loin d’être passé de mode.

À lire aussi : 8 ans après le Rana Plaza, la fast fashion promet à nouveau de protéger les travailleuses du Bangladesh

Crédit photo de Une : pexels-anurag-sharma-2728252

Les Commentaires
6

Avatar de Ornicar
29 avril 2022 à 14h43
Ornicar
@Anthony Vincent peut-être que la phrase d'intro aurait pu être plus nuancée du coup. Évidemment que les marques comme HetM jouent sur cette image (ils font aussi de la promotion de la seconde main et du recyclage d'ailleurs). Mais le fait de vouloir acheter bio je pense que ca part plutôt d'un bon sentiment de la part du consommateur. C'est pour ça que je trouvais cette intro un peu culpabilisante/condescendante par rapport à des personnes qui potentiellement se soucieraient d'acheter bio sans avoir les ressources financières ou de connaissances sur le sujet pour acheter plus éthique. Du coup ça me paraissait peu cohérent cette phrase qui pointe du doigt le consommateur dans cet article alors qu'on lui donne des excuses dans l'article Shein en disant que ce n'est pas les particuliers qui sont les plus fautifs.
J'ai pas vu la vidéo de la mariée, je ne sais pas du coup si on peut la qualifier de précaire mais si elle a fait le buzz, c'est indirectement un coup de pub pour Shein vu qu'il gagne en visibilité. Je ne pense pas qu'une vidéo titrant "comment j'ai pu me marier avec moins de 500 euro" est là pour aider les personnes précaires. J'ai plutôt l'impression qu'elle promotionne le modèle de l'ultrafastfashion tout comme le font les comptes "sheinvszara" dont un autre article parlait en mettant en avant le fait de faire des bonnes affaires.
D'ailleurs rien ne dit que les personnes qui achètent Shein pour leur mariage le font pcq ils n'ont pas d'argent . Ma collègue notamment avait l'habitude d'acheter Shein pour le côté mode et pas cher pour ses tenues de mariage (c'est justement l'offre de l'ultra fashion: des vêtements modes, très peu chers et qu'on mettra très peu), après avoir vu le doc sur les dessous de l'ultrafastfashion elle essaie de revoir son mode de consommation.
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