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« La mode est politique », écrit Melody Thomas
Actualité mode

« La mode est politique » affirme la journaliste Mélody Thomas dans un livre illustré

15 avr 2022
Dans un court essai illustré par Eloïse Heinzer, la journaliste mode française Mélody Thomas décrypte 27 notions clés pour mieux comprendre la mode, ses progrès, ses dérives, et ce qu’elle raconte de notre société.

Après avoir taillé sa plume sur la mode auprès de magazines comme Modzik, Glamour, ou encore Jalouse, Mélody Thomas officie depuis l’été 2018 sur le site de Marie Claire. La journaliste vient de sortir le 13 avril 2022 La mode est politique, un court essai sur l’industrie de la mode, ses avancées, ses dérives, et surtout sur ce qu’elle raconte de nos sociétés occidentales.

S’il se présente comme un lexique, l’ouvrage s’attache davantage à réfléchir à une liste de 27 notions clés (âgisme, appropriation culturelle, body positive…) durant quelques pages chacune qu’à les définir brièvement (ce qui reviendrait à les limiter, comme dirait Oscar Wilde). Éclairant, ce livre de décryptage particulièrement incarné s’accompagne à chaque entrée d’illustrations d’Eloïse Heinzer, ce qui le rend encore plus accessible.

« La mode est politique » affirme la journaliste Melody Thomas dans un livre illustré
Mélody Thomas, photographiée par Adeline Rapon. © Éditions Les Insolentes

La mode est politique, de Mélody Thomas, aux éditions Les Insolentes — 22,50€ les 288 pages

Interview de Mélody Thomas, autrice de La mode est politique

Dans les remerciements, tu écris que « La mode est politique est aussi un reflet de qui je suis et d’où je viens, et mon amour pour la mode a pour berceau le goût de ma mère pour le vêtement ». Comment es-tu devenue journaliste mode, concrètement ?

Si j’ai toujours été intéressée par la mode et le vêtement, cela a toujours été plus personnel qu’une ambition professionnelle. J’ai fait un stage à Paris dans un magazine indépendant du nom de Modzik, c’est là que j’ai fait mes premiers pas dans le journalisme mode. Ce que j’aimais, c’était la transversalité des sujets. Utiliser la mode pour parler de musique et vice-versa. Aujourd’hui encore, ça m’est resté.

Comment vis-tu l’écart entre ce que les gens imaginent de ton métier et la réalité de ton quotidien ?

C’est assez fascinant. Parfois je rechigne à dire mon métier car on sent l’attitude des gens changer. Il y a ceux qui immédiatement disent « je n’ai pas un super style », d’autres qui déclarent d’emblée ne pas être intéressés par le sujet qu’ils jugent trop superficiel. On rassure souvent les uns, on prend parfois le temps d’expliquer aux autres pourquoi on fait ce métier, en quoi il consiste… On rappelle notamment que le « glamour » (au sens propre) de la mode dissimule de vrais sujets de conversations.

C’est plus difficile quand il s’agit de jeunes, des étudiantes et étudiants, qui veulent faire ce métier. On doit alors leur rappeler qu’on peut être passionné mais que c’est avant tout un travail. Que derrière les dîners, les fashion weeks, il y a de véritables enjeux commerciaux et que Carrie Bradshaw nous a quand même un peu joué du pipeau (rires).

Tu fais partie des rares femmes noires à commenter la mode en français et depuis la France aujourd’hui. Dans quelle mesure cette place singulière nourrit ton point de vue et tes analyses d’une industrie occidentalo-centrée qui a surtout tendance à valoriser des femmes blanches jeunes et filiformes ?

Je pense que c’est une question de regard. Parce que nos expériences de vies sont différentes, notre attention va se porter sur des détails que certaines et certains ne remarquent pas où qui ne les intéressent pas, notamment parce qu’ils trouvent le sujet trop « niche ».

Comme beaucoup de personnes minorisées dans la culture, j’ai dû apprendre à assumer ma manière de voir les choses, à trouver des arguments pour soutenir les raisons qui me font me pencher sur un sujet… Et puis il faut avoir conscience qu’il y aura toujours des gens pour trouver cela dérangeant, pour qui la mode c’est plus de la forme que du fond.

Je dis souvent qu’un jour adviendra peut-être où les rédactions ne voudront plus entendre parler de ces sujets, revenir au bon vieux temps où l’on ignorait ces problématiques. Cela me pousse d’autant plus à raconter ces histoires maintenant.

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Exemple du début d’un des mini-essais de définition qu’on trouve dans La Mode est politique de Mélody Thomas. © Éditions Les Insolentes

Pourquoi être passée de l’écriture d’articles au quotidien à un livre ? Dans quelle mesure les magazines de presse féminine te limitaient, en terme d’espace, mais aussi de liaisons dangereuses avec les annonceurs, notamment ?

Les thématiques qui traversent le livre sont pour la plupart des thématiques que je traite depuis mes débuts dans la presse mode. Je ne peux pas dire que celle-ci m’a limitée dans le sens où j’ai commencé dans la presse indépendante — qui laisse une liberté d’écriture quasi totale — et que j’ai eu la chance d’avoir des rédactrices-en-chef qui m’ont fait confiance, permis d’explorer les sujets qui m’intéressent. La majorité des « entrées » du livre auraient donc pu être écrites sous la forme d’un article, hormis le sujet sur le voile qui, comme je l’explique d’ailleurs, déclenche des réactions violentes autant au sein des rédactions que parmi les lectrices et lecteurs.

Je pense que j’avais envie de réunir en un seul endroit toutes mes réflexions sur la mode. J’ai voulu essayer de leur donner un sens, de montrer comment l’industrie se saisit — avec plus ou moins de succès — des problématiques sociales actuelles.

Pourquoi as-tu choisi de faire un lexique ? Comment as-tu arrêté la liste des termes que tu as décidé de définir chacun à travers un court essai illustré ?

L’idée de lexique m’est venue assez naturellement. Je voulais un livre qui soit accessibles à toutes et tous, qui puisse se manipuler facilement. Et puis le lexique, c’est aussi donner de l’importance aux mots et je pense que c’est quelque chose qui se perd dernièrement. Notamment au sein du débat public où on peut entendre des propos violents, faux, exagérés sans qu’il ne soit toujours donné l’espace pour les contextualiser.

Chacun des 27 mots qui compose le livre se trouve au carrefour des liens entre femmes, vêtements et pouvoir. La première liste était beaucoup plus longue mais je voulais éviter de me répéter et j’ai préféré me concentrer sur des moments cruciaux de l’histoire récente de la mode. Finalement, c’est l’actualité de ces vingt dernières années qui m’a aidé à définir ces termes. Certains étaient évidents tant ils ont eu un impact dans nos conversations comme Âgisme, Appropriation culturelle, Body positive, Black Models Matter, Mannequins, Me Too, Vêtement Républicain ou Voile… Notamment parce qu’il a pu m’arriver d’écrire sur ces sujets. D’autres, comme Birkin, Coton, Couleur sont plus le fruit de réflexion que j’ai pu avoir sans avoir eu le temps de les traiter au sein d’un article.

Ce qu’il y a de bien avec un livre, c’est qu’on sort un peu du temps, on peut revenir sur des sujets qui ne sont pas dans l’actu à l’instant T. Et puis on peut raconter les choses avec plus de souplesse dans la narration, sans se sentir trop à l’étroit dans les règles d’écriture journalistique.

L’illustration, qui a été faite par Éloïse Heinzer, était impérative pour moi. Il m’est impossible de parler de mode sans la voir, sans m’appuyer sur des images. C’est également la raison pour laquelle on a aussi glissé des QR codes sur certaines pages, afin de pouvoir donner vies aux moments de mode dont je parle.

Est-ce vraiment la mode qui cherche à être opaque ou plutôt le grand public qui ne daigne pas aller au-delà de la jolie surface ? As-tu l’impression que la mode soit de moins en moins jugée futile, et même un sujet féminin, pour devenir un sujet important pour tous les genres ?

Je pense qu’il y a un peu des deux. La mode reste une industrie au même titre que bien d’autres dans son fonctionnement, d’où son opacité.

Après il y a effectivement des gens qui ont beaucoup de dédain pour la mode et on est beaucoup à avoir en tête ce fameux passage du Diable s’habille en Prada à propos du bleu céruléen. Cet extrait est devenu emblématique parce qu’il rappelle qu’on est toutes et tous concernés par la mode même si on prétend choisir des choses au hasard.

C’est un peu ce que j’ai voulu faire avec le livre également, rappeler que la mode est une réalité collective autant qu’individuelle.

Dans ta conclusion, tu écris que « Fustiger les défauts de la mode, c’est fustiger nos propres travers » en tant que société. À ton avis, pourquoi l’industrie de la mode, autant que le grand public, ont tendance à refuser aux vêtements le statut de reflet social et politique ? En quoi cela sert les affaires de ce marché multi-milliardaire ?

Je pense que la mode occupe une place particulière dans nos sociétés parce qu’elle est, à titre individuel, un terrain d’exploration, une salle de jeu. On peut s’amuser avec. Beaucoup dans l’industrie voit avec horreur l’idée qu’on « ramène la mode à la chose politique » qui est souvent perçue comme ennuyeuse.

Et si les articles ne manquent pas sur les problématiques posées par la mode en matière d’éthique, que l’on parle d’environnement ou de droits humains, ils sont généralement traités dans des rubriques « société ».

Nos sociétés font exister deux modes, l’une qui concernerait le business et l’autre le glamour. D’un côté, les maintenir séparées permets à de nombreuses marques et entreprises de continuer à surfer sur l’image cool et élégantes pour faire oublier les aspects plus retors de l’industrie, de l’autre cela permet aussi à certains consommateurs de prétendre que ses achats mode n’affectent qu’eux, qu’ils sont décorrélés de la marche du monde.

Depuis que j’ai commencé à travailler en tant que journaliste, j’ai à coeur de ramener dans la rubrique mode ces sujets parce qu’ils montrent ces deux facettes de la mode et l’une ne peut exister sans l’autre.

À lire aussi : Emmanuelle Sits, influenceuse authentification de luxe : « J’arnaque les arnaqueurs »

Crédit photo de Une : Mélody Thomas photographiée par Adeline Rapon.

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Les Commentaires
1

Avatar de Nastasja
16 avril 2022 à 14h57
Nastasja
Les illustrations sont magnifiques en plus du propos qui m'intéresse grandement.
Soit je l'achète maintenant, soit j'attends mon anniversaire avec le reste de mes cadeaux
0
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