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Deux femmes qui portent le foulard, souriantes et bien habillées. Crédit Gabriella Csapo de la part de corelens via Canva
Féminisme

La tendance mode du fichu sur la tête éclaire le double-standard islamophobe autour du foulard

Sur les défilés automne-hiver 2021-2022, plusieurs mannequins portaient un fichu sur la tête. Une tendance bientôt reprise par de nombreuses modeuses pas forcément musulmanes, et qui permet aussi d’attirer les clientes de modest fashion. Cela illustre aussi le double-standard en matière de foulard, en fonction de si l’on est perçue comme pouvant être musulmane ou non…

On l’a vu couvrir la tête des dernières collections Dior, Casablanca Paris, Maison Rabih Kayrouz, Max Mara ou encore Versace : le fichu y était tellement incontournable que le Vogue britannique se demande si « le foulard est le nouveau headband ? » et que des modeuses commencent déjà à le porter.

Fichus sur la tête présentés dans les collections automne-hiver 2021-2022 de Versace, Casablanca, Christian Dior, et Maison Rabih Kayrouz
Fichus sur la tête présentés dans les collections automne-hiver 2021-2022 de Versace, Casablanca, Christian Dior, et Maison Rabih Kayrouz

Être ou ne pas être perçue comme musulmane en France

Pourtant, ce retour de tendance — déjà portée aux nues par l’actrice Grace Kelly dans les années 1950 par exemple — revêt une connotation particulière dans le contexte français actuel. Parce qu’elle montre bien toute l’ambivalence de la France en matière de couvre-chef pour les femmes, en fonction de si ces dernières sont perçues comme musulmanes ou non.

Djeinabah, bénévole au sein de Lallab, association féministe et antiraciste dont le but est de faire entendre les voix et défendre les droits des femmes musulmanes, nous explique combien elle se sent d’ores et déjà « mitigée » face à cette tendance :

« D’un côté, je me dis que c’est cool le fait de revisiter la mode perpétuellement avec toujours une touche “moderne”. De l’autre, je suis assez perplexe face au foulard “trendy”, connaissant tous les débats sur le corps des femmes qui portent le voile en France… »

Car qu’on l’appelle fichu ou foulard, ce tissu pourrait être tout aussi bien passer pour un hijab, d’un point de vue strictement formel. Pour rouler en décapotable d’Hollywood à Monaco sans finir ébouriffée ok, mais dans l’espace public, ce n’est plus ok si vous êtes un peu trop basanée ? L’écart de traitement vient surtout du regard, qui projette un imaginaire différent en fonction du corps des femmes qui portent le foulard, poursuit cette Lalla fan de mode :

« Le grand public aura tendance à considérer les “femmes perçues comme non-musulmanes” libres de penser par elles-mêmes et donc de porter un fichu sur la tête. Cela va être interprété comme une tendance de grandes marques qui surfent sur sur un style glamour. Alors que le hijab, porté par des femmes musulmanes, est connoté de façon péjorative, comme un symbole d’oppression.

Ce qui est faux ! Des femmes musulmanes peuvent couvrir leurs cheveux pour différentes intentions. »

À lire aussi : Halima Aden a-t-elle quitté les podiums à cause de l’islamophobie ?

Les hijabis sont (presque) des modeuses comme les autres

Et ces motivations ne regardent qu’elles. D’ailleurs, les femmes musulmanes aussi peuvent jouer avec leur foulard au gré des tendances, nous rappelle Djeinabah :

« Certaines récupèrent des codes de la mode, se les réapproprient et lancent leur propre marque de “modest fashion” comme Gulshaan ou certaines blogueuses de mode musulmanes [comme @assiarabian et @taqwabintali, réunies dans le post Instagram ci-dessous, ndlr]. Ce n’est pas tant le vêtement qui est différent, mais la symbolique sexiste, raciste et islamophobe qu’on y associe dans certains cas quand ce sont des femmes musulmanes qui portent un foulard sur leur tête. »

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Les modeuses @assiarabian et @taqwabintali.

À lire aussi : Assiarabian, la youtubeuse mode qui nous fait voyager avec style en Corée

En France, 60% des femmes qui portent le foulard ont subi des agressions islamophobes

Ce double-standard s’avère d’autant plus criant face au climat d’islamophobie grandissante en France.

D’après une étude publiée en 2019 par l’Institut français d’opinion publique (Ifop), 42% des musulmans ont déjà été victimes au moins une fois d’une forme de discrimination liée à leur religion, y compris de la part de services publics (18% à l’école, 15% par l’administration publique, 12% par des professionnels de santé).

Si 38% des hommes en subissent, le chiffre grimpe à 46% pour les femmes. Et celles qui portent le foulard sont 60% à rapporter avoir subi des discriminations islamophobes — sans surprise, l’étude souligne que la visibilité de la religion est régulièrement corrélée au taux de discrimination…

La tendance foulard renforce la violence du double discours islamophobe

C’est ce contexte d’islamophobie décomplexée en France qui permet à Djeinabah d’affirmer :

« Je pense que cette tendance soulève clairement l’hypocrisie de l’islamophobie en France.

Lorsqu’une femme qui se dit musulmane porte un foulard (turban ou voile), elle va tout de suite être catégorisée comme soumise, oppressée ou extrémiste et tous les mots péjoratifs en “iste”. Mais ce même foulard porté par des mannequins comme Gigi Hadid ou Naomi Campbell sera valorisé comme de la haute couture, et renvoyé à Grace Kelly : il devient un accessoire chic et raffiné… Il y a deux poids, deux mesures. »

À l’heure des débats sur le séparatisme, cette tendance du fichu noué sur la tête pourrait-elle permettre aux femmes musulmanes qui portent le foulard de mieux se fondre dans la masse, sans que l’imaginaire collectif ne les catalogue aussitôt comme contraintes et soumises ?

« Là encore, je suis mitigée. D’un côté, ce serait parfait pour les femmes musulmanes qui portent le foulard car elles ne seront plus vues comme des ovnis au sein de la société. De l’autre, je doute que cela règle le problème. Au contraire, cela renforcerait la violence du double-discours sur le corps des femmes. »

La tendance du foulard, loin d’être anodine, agit donc comme un révélateur des inégalités profondes que dénoncent depuis longtemps des femmes musulmanes en France. Car elles savent que ce simple tissu, sur les cheveux de l’une d’entre elles, devient un stigmate.

À lire aussi : La cagoule ou la tendance mode qu’on avait pas vu venir, malgré la pandémie (et le froid)

Les Commentaires
65

Avatar de Fernanda
10 avril 2021 à 09h49
Fernanda
Désolée pour le délai dans ma réponse, je ne me connecte pas souvent.

Je confirme que le problème, c'est le comportement de ces hommes. Il me semble (c'est en tout cas ce que j'ai remarqué dans mon expérience quotidienne) que les hommes auront plus tendance à harceler une femme qui leur paraît "ouverte", et c'est pour cela qu'il est déjà plus "risqué" de sortir en jupe courte + talons qu'en jogging baskets. Je ne dis pas que les hommes n'agressent jamais une femme qui cache ses formes, mais c'est une tendance.
Par exemple, pour sortir le soir, si je sais que je vais rentrer seule (à l'époque pré-Covid), je préférais ne pas porter de talons, si possible porter un pantalon et un haut/manteau qui cache mes fesses.

J'ai passé 2 ans en Espagne, là-bas, les femmes n'hésitent pas à s'habiller court et sexy (à Madrid, Valence, Séville en tout cas), elles semblent ne pas craindre le harcèlement. Et de fait, on ne m'a jamais ennuyée dans la rue lorsque je faisais comme elles. Cela arrive peut-être parfois, mais c'est plus rare car une robe très courte là-bas est totalement normale et qu'au pire les harceleurs "répartissent" leurs méfaits sur un plus grand nombre de femmes.

La manière dont les femmes autour de nous s'habillent et montrent ou pas leur corps, déplace le curseur de ce qui est acceptable (chez les hommes harceleurs), et une robe d'été qui paraissait auparavant tout à fait mignonne et féminine, devient une provocation à leurs yeux, si aucune femme ou presque ne porte une telle tenue dans le secteur.

Je préfère donc qu'autour de moi, il y ait une majorité de femmes qui montrent leur corps sans problème ni complexes, car, tant qu'on n'a pas éliminé ces hommes harceleurs, c'est quelque chose qui me permet de me sentir tranquille et pas "bizarre".

Evidemment, la solution est de sanctionner ces hommes, mais je cherche des solutions applicables dans mon quotidien et au présent.

Evidemment, je respecte complètement le choix des personnes qui portent le voile, je pense simplement qu'un effet indirect est que cela n'aide pas à améliorer ces histoires de harcèlement. Il y a des endroits où on peut se faire traiter de p*te juste parce qu'on ne le porte pas.

Je ne nie pas que les femmes voilées puissent être victimes d'agressions spécifiques liées à leur choix et je condamne ces agissements.
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