« Je suis d’origine sud-coréenne, et j’ai grandi en France dans un monde qui ne me représente pas »


Cette lectrice est née en Corée du Sud, et a été adoptée par une famille française. Elle nous raconte la difficulté de grandir en tant que femme asiatique dans un monde qui ne la représente pas, notamment dans le monde du cinéma.

femme devant un miroirCottonbro / Pexels

Enfant, lors d’une réunion à l’école primaire, ma professeure m’a demandé si j’avais une idée du métier de mes rêves. J’ai pleuré en expliquant que c’était d’être maîtresse, comme elle, mais que je ne pouvais pas le devenir car j’étais asiatique. Je n’avais jamais vu d’institutrice asiatique, et je n’avais jamais osé l’imaginer.

Je suis née en Corée du Sud, et j’ai été adoptée

J’ai été adoptée à l’âge de 6 mois. Il m’arrive de sourire en pensant que, plutôt que d’être déposée par une cigogne comme on le conte aux petits, j’ai été ramenée sur terre par un Airbus. Les vidéos de ma « naissance » sont celles d’un bébé qui arrive sur le tapis roulant de l’aéroport dans les bras d’une parfaite inconnue et qu’on dépose dans ceux d’un couple qui, déjà, au loin, me regardent avec les yeux bienveillants qu’on poserait sur son propre enfant.

Je grandis à la campagne, où moi et mon frère, lui aussi adopté, sommes les seules personnes racisées à des kilomètres à la ronde. Nous sommes une famille mais, je ne peux éviter de le remarquer : sur les photos accrochées dans le salon, je vois que nous avons les yeux en amande alors que Papa et Maman sont blancs de peau.

Très jeune, on m’a fait remarquer ma « différence »

Quand nous allons au supermarché, des gens s’arrêtent pour dire à Maman combien ils me trouvent mignonne, ils me touchent les cheveux, ils demandent systématiquement : « C’est votre fille ? ».

Moi-même, je peinais à comprendre qui j’étais : Pourquoi étais-je née dans ce corps si différent ? Pourquoi les gens me remarquaient autant ? Pourquoi mes camarades de classe tiraient leurs yeux en gloussant « chinetok » ?

Mes parents ont toujours été très fiers de moi, et je pense qu’ils ont déployé énormément d’énergie, d’empathie, d’humilité, comme pour combler quelque chose là où ils avaient la peur de ne pas être suffisants. Ils ont eux aussi subi des remarques désagréables quand ils ont fait le choix d’adopter. Des remises en question de notre famille (« Est-ce que vous êtes sûrs que vous pourrez l’aimer comme si c’était votre enfant biologique ?»), des commentaires peu respectueux (« Pourquoi est-ce que vous adoptez un enfant asiatique et pas un enfant noir ? »), comme si nous n’étions que des pages de catalogue. Et puis des questions maladroites et intimes, qu’on ne poserait pas à une femme enceinte.

Ils m’ont donnée la liberté immense de ne jamais avoir d’attentes particulières à mon égard et de me laisser faire mes propres expériences, malgré la détresse et le chagrin que j’ai pu ressentir, adolescente. Face à certains propos racistes qui pouvaient m’être adressés, ils restaient impuissants et dans l’incompréhension totale : en vérité, je pense qu’ils n’ont intégré que très récemment que j’étais bel et bien une personne racisée, que c’est ainsi qu’on me voyait, quand eux ne voyaient en moi que leur enfant.

De l’importance d’avoir un entourage bienveillant

L’adoption est un acte controversé, qu’il est intéressant de déconstruire (des ouvrages et études sociologiques permettent aujourd’hui d’en comprendre certains mécanismes), mais dans mon cas, je n’exprime que de la gratitude d’avoir pu commencer une vie nouvelle avec eux et qu’ils aient tenté, du mieux qu’ils le pouvaient, d’éduquer la petite fille pleine de sensibilité que j’étais. Je suis consciente cela dit que la vie de beaucoup d’adoptés ne commence pas de manière aussi douce, et j’envoie beaucoup d’amour et de courage à celles et ceux qui encore aujourd’hui ne peuvent pas faire confiance à leur famille.

Du côté des camarades, j’ai aussi été bien entourée. Mes copines d’école ne m’ont jamais notifié que j’étais une personne d’origine asiatique. C’était un fait, elles le savaient, mais n’en faisaient pas d’histoires et me laissaient être n’importe quelle sorcière de Charmed quand on jouait dans la cour de récré – même si aucune d’entre elles ne me ressemblait.

Quelles représentations pour les personnes perçues comme asiatiques ?

J’ai eu la chance d’avoir eu un entourage proche qui m’a toujours regardée de manière bienveillante, sans me faire ressentir ma différence. Néanmoins, j’ai toujours été confrontée au manque de diversité et de représentations de personnes de mon ethnie.

Depuis mon plus jeune âge, je regarde beaucoup de films et de séries — j’ai eu la chance d’avoir le câble. Enfant, chaque fois que j’apercevais un asiatique (je trépignais à l’idée de lui trouver des similarités physiques avec moi, comme un échantillon rare), c’était un personnage secondaire qui opérait comme gérant de bar tabac dans un téléfilm, un cuisinier de restaurant chinois, une courtisane, une prostituée, ou bien un geek/hacker informatique.

Si le rôle était plus important, c’était l’acolyte d’un blanc dans un film d’action qui maniait le kung-fu comme personne. L’héroïne de comédie romantique, l’espionne badass ou l’adolescente en pleine découverte d’elle-même ? Elles étaient toutes blanches, également. C’était comme si les personnes asiatiques (ou, de manière plus générale, racisées), quand elles étaient représentées dans le cinéma, étaient forcément :  1) au service de quelqu’un, 2) incapables d’aligner trois mots en français, 3) au second plan.

Ces stéréotypes ont joué sur ma construction de moi

J’ai intégré ces aspects là inconsciemment, en grandissant. Par exemple, je me sens le devoir d’être la plus serviable possible, quitte à me compromettre. J’ai souvent peur de déranger, je m’efforce d’être la plus docile possible, peut-être pour coller à l’image physique « mignon » qu’on m’attribue.

J’ai beaucoup de mal à exprimer mon mécontentement ou ce qui me touche car je sens qu’on ne m’attend pas sur ce registre-là. On assimile tellement l’image de la femme asiatique comme étant « kawaii » et soumise que je me suis moi-même parfois enfermée dans ce stéréotype. Je ne sais pas vraiment si c’est un trait de personnalité qui m’est propre, ou un conditionnement. Déconstruire toutes ces représentations que j’ai intégrées est un véritable travail, chaque jour qui passe.

Et puis, il y a la question de mon identité qui est omniprésente.

« J’ai l’impression d’être dans un entre-deux constant »

Auparavant, lorsque je me regardais dans le miroir, je ne me voyais ni totalement comme une personne asiatique, ni comme une personne blanche. J’avais l’impression d’être dans une sorte d’entre-deux constant.

J’ai une culture totalement française, je ne parle pas le coréen. Mon entourage est principalement blanc, et pourtant, je n’ai pas l’impression de faire entièrement partie des leurs : je n’ai pas les mêmes privilèges qu’eux. Pour autant, je ne me sens pas légitime d’être « complètement » asiatique, car je ne possède pas de codes culturels de mon pays d’origine.

Pourtant, au fond de mes entrailles, j’avais une curiosité immense à satisfaire. Je souriais à chaque personne venant de mon pays d’origine, comme si j’attendais un signe de leur part qui me fasse sentir que je faisais partie de leur communauté. Désormais, il m’est plus simple d’assumer qui je suis.

Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, j’ai découvert beaucoup de femmes asiatiques dont les voix m’ont touchée, m’ont donné du réconfort et m’ont motivée à aller au bout de mes envies. J’avais besoin de personnes qui me ressemblent et qui m’inspirent, qui traversent des expériences similaires aux miennes, pour me sentir comprise.

Ma vie professionnelle a été marquée par mon identité

J’ai toujours été perdue quant à mon orientation professionnelle, j’avais l’impression de ne trouver ma place nulle part, d’être constamment attendue sur certains points de par mon physique et non de par mes compétences. À l’école, j’entendais « Tu devrais être bonne en maths si tu es asiat’ ». Quand j’avais un job de serveuse dans un resto français : « J’espère que vous n’allez pas nous servir des sushis », et aujourd’hui, dans mon métier de vendeuse, on me demande : « Vous êtes sûrs que vos produits sont made in France ? » avec suspicion. On souligne aussi régulièrement mon absence d’accent asiatique et combien je parle français mieux que de « vrais français ».

En réalité, c’est ma légitimité à être qui je suis qui a toujours été remise en question. Ma légitimité à devenir qui je veux être, quant à elle, a toujours été limitée par le manque de rôles « exemples » dans la culture en général. Et ce, en tant que femme racisée.

Il y a quelques temps, j’ai eu l’opportunité d’être choisie pour interpréter un rôle dans un long-métrage. Avant de candidater, je suis passée par un million de questionnements : je ne m’étais jamais essayée à cet exercice, j’avais peur de sortir de ma zone de confort, tout simplement. Pourtant, je fantasmais ce métier, un peu honteusement, depuis toute petite. J’ai décroché le rôle, j’ai rencontré des personnes bienveillantes et pédagogues, et le projet est magnifique.

J’ai été contactée pour le casting du rôle d’une princesse… chinoise

Après cette expérience, je pense que j’ai été intégrée à certaines bases de données dans le monde du cinéma. Un jour, j’ai reçu un appel pour passer le casting d’une grosse production française. Ils étaient à la recherche de quelqu’un pour le rôle d’une princesse chinoise. Interloquée, je leur ai précisé immédiatement que j’étais Sud-Coréenne, et que ça allait poser problème. L’assistante de la directrice de casting m’a répondu que cela n’avait pas d’importance, que c’était un conte, toutes les libertés pouvaient être prises.

J’ai réfléchi longuement à cette approche. J’étais tiraillée entre : « Chouette, un film grand public avec des personnes asiatiques dans des rôles importants » et « Mince, on considère encore que la Chine est un continent qui inclut le Vietnam, le Cambodge, la Corée… » Un vrai bazar intérieur. J’avais l’impression que mon identité, mon ethnie, n’était pas prise au sérieux, ou véritablement considérée. Tant que mes yeux étaient bridés, je correspondais au profil physique attendu. Le public n’y verrait que du feu, beaucoup de gens considérant encore qu’on se ressemble tous.

Il y a pourtant des particularités qui nous sont propres, et en ne nous définissant jamais par nos pays d’origine, il est évident qu’on n’éduquera pas l’œil à savoir les apprécier. Je n’ai pas été retenue pour le rôle et j’ai été profondément heureuse et fière qu’ils choisissent finalement une jeune femme chinoise pour celui-ci.

Quelle perception des personnes racisées dans les industries culturelles ?

N’étant absolument pas du milieu du cinéma, mon expérience est probablement le quotidien de beaucoup de personnes racisées. Je me serais sentie usurpatrice, mal à l’aise et encore plus illégitime d’être l’une des seules figures émergente supposée représenter la communauté chinoise.

Depuis, le casting complet a été annoncé et je ne peux m’empêcher de me poser ces questions :

« Si toutes les libertés étaient bonnes à prendre (l’histoire n’étant que pure fantaisie), pourquoi la grande majorité du casting reste-t-elle blanche ? »
« Les libertés bonnes à prendre n’étaient donc finalement seulement basées sur les rôles de personnages chinois ? »

Je ne cherche en rien à discréditer le film de ses bonnes intentions, ou de sa manière bienveillante de représenter ma communauté, mais je m’interroge. Si une femme noire s’était présentée pour interpréter l’un des rôles féminins, lui auraient-ils répondu que les libertés n’étaient pas toutes bonnes à prendre ?

Le chemin est encore long pour l’industrie du cinéma. Je trépigne d’impatience de voir un réalisateur choisir une personne d’origine asiatique pour son talent et pas pour son ethnie, ou bien qu’il puisse être en mesure de se représenter le personnage qu’il a écrit comme une personne racisée  — et pas parce que le rôle a été écrit pour être celui d’une personne racisée. Ce serait un pas important à passer, de pouvoir représenter des personnes minorisées qui ne sont pas définies que par ça.

J’espère qu’avec plus de représentations culturelles des femmes asiatiques et racisées, on pourra ouvrir la voie à toutes les petites filles qui pensent qu’elles ne peuvent pas être ce qu’elles souhaitent. Qu’elles puissent se dire qu’elles aussi, elles peuvent être des héroïnes de comédies romantiques, ou des espionnes badass. Et que les rêves qu’elles taisent et qu’elles dissimulent sont réalisables !

À lire aussi : « Nous, femmes et minorités de genre asiatiques, subissons le racisme au quotidien »

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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Commentaires

Allitché

Je connais malheureusement que trop de personnes asiatiques qui ont dû vivre avec cette obsession autour de leur identité qui dans certaines périodes de vie devient comme un poids ou fardeau très lourd, et le fait de le savoir qu'on le porte sans vraiment le savoir. Je sais que ce qui revient souvent dans nos expériences, c'est ce sentiment ou cette réalisation de dire d'avoir attendu 20 ou 30 ans avant de mettre des mots sur la douleur, mais aussi de se rendre compte à quel point cette obsession nous a pris de l'espace mental et de l'énergie (qu'on aurait pu utiliser à autre chose). C'est un peu tout ce temps qu'on a besoin pour avoir le droit d'être une personne de nouveau, et d'avoir le droit de créer nos propres aspirations; je crois qu'avec du recul, c'est vraiment ça qui me frappe le plus, à quel point je n'étais plus une personne ou un individu, y avait trop de choses à se battre mais surtout ses propres démons et sa haine de soi-même. Dans le même temps, et je ne veux surtout pas sublimer ou exacerber ces expériences douloureuses (je trouve que c'est dangereux), je trouve que ça tend à donner, ou accentuer, une sensibilité humaine qui n'est pas assez mise en avant en général. Et heureusement, ironie mais de belle manière, c'est avec cette écoute, en nous écoutant, que les gens arrivent à s'en sortir. Pour avoir rencontré en ligne et en vrai des personnes racisées m'a vraiment beaucoup aidée, je dois beaucoup à cette communauté de gens que j'ai croisé.e.s dans ma vie, parfois c'était très court mais il y a un tel niveau d'intime que ça a toujours été de très belles rencontres.
J'espère à la madz et aux madz concerné.e.s, de trouver du support aussi, parce que ne pas se sentir seul.e (surtout dans des moments qu'on se rend compte qu'on est isolé.e, ça peut être dans un milieu pro, privé etc.) décharge beaucoup, parce qu'en sortant de l'expérience individuelle, on arrive à mettre des mots sur le collectif (et le politique aussi) <3
 

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