D’Angèle à Audrey Pulvar, pourquoi demande-t-on des comptes aux femmes proches d’agresseurs ?


Pourquoi s'intéresse-t-on autant aux compagnes, aux ex, aux sœurs de ceux qui sont accusés de violences sexuelles ? Décryptage de la façon dont la société regarde ces femmes, entre haine et fascination.

D’Angèle à Audrey Pulvar, pourquoi demande-t-on des comptes aux femmes proches d’agresseurs ?Angèle (Balance ton quoi), A. Pulvar (librairie La Galerne), C. Chazal (L'Express)

« On ne va pas faire comme si de rien n’était » annonce tout de go Sonia Devillers en préambule de son interview avec Claire Chazal le 4 mars dernier à l’antenne de France Inter. Quelques semaines après la plainte de Florence Porcel contre Patrick Poivre d’Arvor pour viols, la petite phrase laisse entendre qu’il est impossible d’évacuer le sujet et qu’il faudra bien questionner la journaliste — laquelle fut non seulement la collègue, mais aussi la compagne du célèbre présentateur du 20 Heures.

Comme Claire Chazal, mais aussi comme Audrey Pulvar et comme Angèle, les femmes proches d’hommes accusés d’être des agresseurs sont sans cesse prises à partie. Pourquoi intéressent-elles autant les médias ? Pourquoi sont-elles elles aussi sous le feu des projecteurs ? Et surtout que révèle cette attention sur notre conception des violences sexuelles et notre vision de ceux qui les commettent ?

Les femmes à la rescousse des agresseurs

Pour parler de PPDA et des accusations qui pèsent sur lui, Claire Chazal convoque l’intime, la romance pour réhabiliter le journaliste :

« Ce qu’il aime avant tout c’est séduire, convaincre, convaincre par la parole, par ce qu’il est, par son charme, par sa position aussi, pourquoi ne pas le dire… Mais l’amour est mystérieux. »

S’adresser à Claire Chazal sur le sujet n’est pas « illogique », tient à rappeler Valérie Rey-Robert. Quant à sa défense de PPDA, l’autrice d’Une culture du viol à la française : Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner » souligne qu’étant liée à lui, la journaliste est peut-être dans « un conflit de loyauté » et veut « préserver l’image » du père de son enfant, même s’ils sont aujourd’hui séparés.

« Il y a aussi le fait que Claire Chazal fait partie de cette génération de femmes qui ont exercé des métiers d’hommes, qui ont dû passer par des choses très compliquées, qui ont intériorisé certains comportements sexistes et considèrent que cela fait partie du parcours d’une femme. On ne se plaint pas, on fait avec. »

De façon plus générale, dès lors que des accusations de violences sexuelles sont rendues publiques, l’attention portée à la compagne de l’accusé a pour but de savoir si celle-ci le savait ou l’ignorait. Mais d’un côté comme de l’autre, qu’elle ait su et n’ait rien dit, ou bien qu’elle n’ait rien vu, elle sera toujours perdante.

« Finalement, c’est presque pire d’être la femme d’un violeur que d’être l’homme qui viole », analyse Valérie Rey-Robert. « Elle est forcément coupable : et si elle aussi a été victime de violences, pourquoi n’a-t-elle rien dit ? Et pourquoi le défend-elle ? » L’essayiste féministe rappelle aussi que le reproche fait à ces femmes est aussi très essentialisant :

« Le fait d’être une femme ne donne pas une expertise sur les violences sexuelles. Les femmes qui entourent les violeurs sont vues comme davantage coupables, car le fait d’être une femme devrait leur donner un super-regard pour voir toutes les choses sexistes. »

Les violences sexuelles à travers le filtre de la romantisation et de l’intime

« Il y a encore une sorte de réflexe chez certains journalistes, celui d’aller solliciter les femmes quand on est en temps de crise, de conflit », estime Charlotte Buisson. Cette chercheuse travaille actuellement sur la médiatisation des affaires de violence sexuelle au sein du champ politique. Ses observations l’ont amenée à constater combien la question des violences est systématiquement ramenée au privé :

« Quand on pense privé, on pense parfois – malheureusement encore – femmes. Donc on sollicite les femmes sur les questions privées, sur les questions de famille. Pourtant, on le sait et ça va, je l’espère, se démocratiser de plus en plus : les violences de genre sont éminemment politiques et publiques. »

Charlotte Buisson renvoie aux réflexions de Frédérique Matonti sur l’affaire Dominique Strauss-Kahn en 2011, notamment sur la façon dont la presse féminine s’est intéressée à Anne Sinclair, son épouse. Cette tendance médiatique à rendre compte de l’intimité des politiques a été analysée à travers ce que Frédérique Matonti a nommé le « cadrage Harlequin ».

« Le soutien qu’elle a apporté à son mari a été très romantisé, avec des tournures qui rappellent les romans à l’eau de rose des collections Harlequin » explique Charlotte Buisson. À l’époque, les médias sont fascinés par Anne Sinclair et louent son soutien indéfectible, son courage, sa dignité, sa combativité, la qualifient de bouée de sauvetage de DSK. Et surtout, elle est montrée comme une femme amoureuse.

Dans ses travaux, Charlotte Buisson s’intéresse en particulier à l’affaire Baupin. En 2016, Mediapart et France Inter publiaient une enquête sur Denis Baupin, député EELV, dans laquelle quatorze femmes témoignaient d’agressions sexuelles et de harcèlement.

Depuis les révélations jusqu’à l’issue en 2019 du procès en diffamation que l’homme politique a intenté contre les deux médias et les femmes qui l’accusaient, son épouse, Emmanuelle Cosse, ex-ministre du Logement, a été scrutée :

« Dans cette affaire, on a différentes lectures, moins romantisées que celles d’Anne Sinclair, mais définitivement genrées. Il y a eu Emmanuelle Cosse, porte-parole de son époux, qui le défend, puis Emmanuelle Cosse “l’amie trahie” en référence aux témoignages [contre Denis Baupin, NDLR] de Cécile Duflot et de Pierre Serne. Ici, on la rappelle à sa vie privée, ses amitiés, ses trahisons.

Et enfin, Emmanuelle Cosse, la féministe “épouse du violeur”. Pour rappel, EELV est un parti qui se revendique féministe et paritaire, donc le fait qu’elle défende son mari a beaucoup été mis en regard avec son engagement féministe. »

Une manière de décrédibiliser les féministes

Car cibler ces femmes proches des accusés d’agressions sexuelles est aussi une occasion en or pour ceux qui cherchent par tous les moyens à décrédibiliser les féministes.

C’est ce qui est justement arrivé à la chanteuse Angèle. Alors que son frère, le chanteur Roméo Elvis, était accusé d’agression sexuelle en septembre 2020, c’est à sa sœur que certains ont cru bon de réclamer des comptes. Comme si se présenter en tant que féministe la rendait encore plus responsable des actes de Roméo Elvis…

La circulation du hashtag #BalanceTonFrère a montré à quel point il était facile de s’en prendre à Angèle elle-même pour des actions qui ne la concernent pas. « C’est là qu’on voit que les gens n’en ont rien à faire des violences sexuelles », déplore Valérie Rey-Robert.

« Les gens étaient presque contents de pouvoir lui taper dessus. C’est du masculinisme à l’envers : une instrumentalisation des violences sexuelles pour taper sur les féministes, sans jamais se préoccuper des victimes et de pourquoi elles ont parlé. »

Le cas d’Angèle illustre aussi l’attente envers les féministes d’avoir tout vu, tout analysé, tout dénoncé : « On exige des féministes qu’elles soient exemplaires, qu’elles réagissent à tout, tout de suite, ne commettent aucune erreur, n’aient aucune émotion, sous peine d’être vues comme incohérentes ou accusées, comme Angèle, de duplicité » expliquait alors à Madmoizelle Louise Delavier de l’association En Avant Toute(s).

Rendre les femmes responsables des crimes des hommes qu’elles connaissent, c’est encore ce qui est arrivé dans le cas d’Audrey Pulvar. Des accusations d’inceste et de pédocriminalité à l’encontre de son père, Marc Pulvar, figure du syndicalisme en Martinique, ont été révélées en février dernier. Dès lors, la journaliste et femme politique a été associée aux actes de son père, attaquée dans ses engagements.

« Non, il ne m’est pas venu à l’idée de dénoncer mon père », a expliqué Audrey Pulvar à l’antenne de France Inter. Elle poursuit :

« Ce n’était pas à moi de le faire, et je ne savais pas que je savais. Ces choses-là ne se font pas en 24 heures, c’est un peu plus complexe que ça, surtout pour les victimes. Je suis là pour dire à tous ceux qui pensent que l’action de mes cousines serait une manœuvre politique, soit pour m’atteindre moi soit pour abîmer la mémoire de mon père, qu’ils ont tort. »

Faire naître une parole de soutien aux victimes

En prenant la parole pour évoquer les accusations sur son père, Audrey Pulvar a rappelé les difficultés qu’ont les victimes pour parler et dénoncer les violences subies. « Il faut respecter cette parole, il faut l’entendre, il faut l’écouter, la respecter, et non la dévaloriser en la mettant en doute », a-t-elle insisté.

Quelques jours plus tôt, c’était Rose McGowan qui prenait la parole pour soutenir celles des femmes qui accusent le chanteur Marilyn Manson de violences sexuelles : « Quand il était avec moi, il n’était pas comme ça, mais cela n’a aucune incidence sur le fait qu’il soit comme ça avec les autres avant ou après. Il faut du temps pour se manifester. » L’actrice n’a pas balayé d’un revers de main la parole des victimes, ni n’a mis en avant ce qu’elle a vécu avec son ex-compagnon pour affaiblir leur témoignage.

« La violence ne s’exerce pas partout avec toutes les femmes », rappelle Valérie Rey-Robert. Elle cite l’exemple de Johnny Depp, accusé de violences conjugales par Amber Heard et défendu par Vanessa Paradis. Comme si une relation passée au cours de laquelle il n’a pas eu de comportements violents était une preuve irréfutable qu’il n’a pas pu s’en prendre des années plus tard à une autre femme. En disant qu’elle n’a pas subi de violences avec Marilyn Manson, Rose McGowan n’a pas laissé entendre qu’il n’a pas pu commettre celles dont plusieurs femmes l’accusent.

Et tandis que les femmes proches des agresseurs sont toujours observées, la société ne manifeste pas autant d’exigences envers leurs collègues hommes, leurs frères, leurs amis proches, leurs confidents. Ne serait-on pas aussi en droit de questionner ces hommes sur pourquoi ils n’ont rien dit ? Ou bien cet entourage-là aurait-il davantage le droit de dire qu’il n’a rien vu ?

À lire aussi : À la manif #JusticePourJulie : « Ce n’est pas un combat de femmes, c’est un combat de Société »

Maëlle Le Corre

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Commentaires

missaaj

On ne demande aussi des comptes aux familles de gens qui ont commis un crime. On les assimile trop facilement aux actes de leur proche, comme s'ils étaient chacun responsable à tout bout de champ.
L'enfance et la non-éducation peuvent l'être, une part de mimétisme aussi. Mais pas dans 100 % des cas.
Une vidéo très intéressante sur ce que ressentent ces proches et leur amour indéfectible qui peut à juste titre choquer:
Les avocats de la défense disent défendre un être humain qui a commis des actes monstrueux et non un monstre.
Merci pour ce lien ça a l'air tres intéressant
 

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