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Santé

Comment les contenus « pro-ana » se réinventent pour continuer de pulluler sur les réseaux sociaux

Plusieurs États — dont la France — ont tenté d’interdire l’existence d’espace en ligne dits pro-anorexie. Mais la réalité s’avère bien plus complexe que de se limiter à l’apologie de l’anorexie.

« J’ai été impressionné par une patiente dont la conduite anorexique a démarré avec le confinement et qui m’a dit : “j’avais davantage de temps pour me scruter et me trouver des défauts”.

Effectivement, tout d’un coup, les adolescentes avaient plus de temps seules dans leur chambre pour se regarder. Leur chambre devenait leur lieu de vie et leur exil. »

C’est ce que raconte — au sujet des confinements — le pédiatre Jean Wilkins, spécialisé en médecine de l’adolescence et troubles des conduites alimentaires, auprès du média The Conversation. Tania Lemoine, fondatrice et directrice générale de la clinique privée des troubles anorexie et boulimie BACA de Montréal, confirme une explosion internationale de ces troubles depuis la pandémie, parlant d’un doublement des personnes concernées, auprès de la chaîne d’information canadienne TVA Nouvelles.

S’il est sûrement encore trop tôt pour chiffrer précisément le phénomène, nombreux semblent les spécialistes à s’accorder sur l’explosion de troubles des conduites alimentaires chez les jeunes depuis la pandémie. Ce, notamment à cause du stress qu’elle a pu susciter, mais aussi le rôle d’Internet, les réseaux sociaux, et de socialisations plus virtuelles que jamais.

Le-A4-Challenge-consiste-à-prouver-quon-est-aussi-mince-quune-feuille-A4-et-pullulait-sur-les-réseaux-sociaux-chinois-Capture-décran-Weibo
Le A4 Challenge consiste à prouver qu’on est aussi mince qu’une feuille A4 et pullulait sur les réseaux sociaux chinois. © Capture d’écran Weibo.

Qu’est-ce que le mouvement pro-ana et ses contenus ?

Sont notamment pointés du doigt les sites, blogs, forums, et profils de réseaux sociaux dits « pro-ana ».

Il s’agit d’espaces en ligne où des personnes partagent des photos et vidéos d’inspiration pour devenir et rester mince (elles peuvent alors porter le hashtag « #thinspo » pour thin inspiration : source d’inspiration minceur), mais aussi des témoignages, conseils, et conversations.

Ce type d’espace existait évidemment bien avant la pandémie — depuis au moins le début des années 2000. En réalité, les contenus pro-ana n’ont de cesse de se reconfigurer au fil des usages et tendances en ligne, des Skyblogs d’hier aux TikToks d’aujourd’hui.

Mais il serait faux de croire que ces communautés virtuelles auto-gérées entre personnes concernées pourraient « rendre anorexique » une personne n’étant pas spécifiquement vulnérable, puisqu’il s’agit d’un trouble mental aux causes multifactorielles, non d’une maladie contagieuse qu’on pourrait attraper en ligne, faut-il le rappeler.

L’anorexie, définition — selon le Dr. Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre, dans son ouvrage Pop & psy :

« Du point de vue médical, le diagnostic d’anorexie mentale repose sur quatre types de symptômes : la restriction alimentaire, les stratégies de perte pondérale, les distorsion cognitives, les signes physiques.

L’anorexie mentale et la boulimie nerveuse sont de complexes et graves maladies. L’une et l’autre touchent 1% de la population générale, majoritairement des femmes. Il s’agit de pathologies potentiellement létales : l’anorexie multiplie par exemple le risque de décès par cinq, ce qui en fait le plus mortel des troubles psychiques. La majorité des décès est d’origine organique, contre un sur cinq par suicide. »

Partager son anorexie en ligne pour susciter la fascination

En réalité, ces espaces se veulent le plus discrets possible. Leurs membres s’expriment de façon volontiers codée, cryptique, pour prévenir toute censure et protéger leur confidentialité. Elles veulent généralement rester entre personnes concernées car elles racontent beaucoup de leur intimité et de leurs vulnérabilités.

Donc on tombe rarement dessus par hasard, mais plutôt parce qu’on est déjà attiré par ce type de contenus, voire qu’on les cherche, souvent parce qu’on a déjà un terrain favorable.

En témoigne notamment la créatrice de contenus Dahlia Lou dans une vidéo YouTube baptisée J’ai été pro-Ana, publié en septembre 2021. Elle reconnaît d’abord qu’elle avait déjà une santé mentale fragile avant de tomber à l’adolescence sur ce genre de contenus. Ceux-ci ont alors pu contribuer à ce qu’elle développe des troubles du comportement alimentaire :

« Le mouvement pro-Ana, c’était très populaire il y a dix ans. Ce mouvement glorifiait l’anorexie et la faisait passer pour une personne : Ana. Ce n’était plus une maladie, ce n’était plus quelque chose qu’on voulait éviter, ce n’était plus quelque chose de dangereux. Ana, c’était devenue une amie. Du coup, il y avait énormément de blogs de jeunes filles atteintes d’anorexie qui parlaient à Ana, cette personnification de l’anorexie. […]

Plus je regardais ces images de thinspiration, plus je me sentais énorme. Or, je voulais ressemblais à ces filles-là. Je voulais être aussi fine qu’elles, pouvoir faire le tour d’une jambe avec une main, pouvoir prendre ce genre de photos et les poster également, je voulais que les gens m’envient, que les gens repostent mes photos. Je voulais que les gens m’admirent pour ma maigreur. »

https://www.youtube.com/watch?v=DxHoRDttsl4

Les réseaux sociaux, un amplificateur de l’anorexie ?

Ce témoignage illustre ce que décrit notamment le Dr. Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre, dans son ouvrage Pop & psy :

« La fascination pour les silhouettes faméliques, le déni faisant passer la maladie pour un mode de vie et l’obsession pour des défis repoussant les limites de ce que le corps peut endurer ont trouvé un amplificateur sans précédent avec les réseaux sociaux. L’anorexie touche particulièrement les adolescentes, puisque la moitié des patientes atteintes développe ce trouble avant 18 ans. À un âge, donc, où l’influence des pairs – et l’usage des réseaux sociaux – est maximale. […]

Les études montrent que regarder des contenus pro-ana détruit l’image corporelle et augmente la restriction alimentaire et les émotions négatives des personnes fragiles. »

C’est de ce genre de site qu’émanent des challenges censés prouver sa minceur, comme le #A4Challenge (montrer que le ventre de face ne dépasse pas la largeur d’une feuille A4, soit 21cm), le #ThighGap (montrer que, debout pieds joints, jambes tendues, les cuisses ne se touchent pas), ou encore le #CollarBoneChallenge (montrer qu’on peut faire tenir des pièces de monnaie dans le creux de clavicules saillantes).

Forcément, ce genre de défi favorise l’esprit de comparaison, particulièrement malsain dans ce contexte… même si l’on peut aussi y trouver une forme ambivalente de soutien, comme le développe Dahlia Lou :

« C’était affreux de faire partie d’une communauté comme ça, qui s’encourageait autant à être malade. Tu trouvais du soutien, mine de rien, parmi ces filles qui comprenaient cette haine viscérale que tu avais pour toi-même. C’est ça qui fait qu’au final, tu avais envie de rester dans cette bulle de gens qui se comprennent. »

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Le collarbonechallenge a connu une vague de popularité sur les espaces pro-ana. © Capture d’écran Weibo.

Pourquoi les contenus pro-ana ne sont pas interdits sur les réseaux sociaux ?

Pour conclure sa vidéo, l’ex-anorexique estime que ce genre de sites et contenus soient bannis des réseaux sociaux, ou qu’une modération plus importante soit à l’œuvre.

Justement, à plusieurs reprises, des gouvernements ont voulu légiférer à ce sujet. En France, en 2008 puis en 2015, des propositions de lois pour définir une sorte de délit d’incitation à l’anorexie ont été proposées — sans finalement aboutir. En revanche, un certain Olivier Véran a fait adopter en 2015 un amendement interdisant l’exercice d’une activité de mannequin à toute personne dont l’indice de masse corporelle serait jugé trop faible, afin de lutter contre l’anorexie…

Car les images de mode, incarnées par des mannequins, comptent parmi les contenus qui circulent le plus parmi les sites dits pro-ana. Que ces modèles le veuillent ou non, leur corps sert souvent de mètre étalon auquel se compare beaucoup de jeunes femmes.

Cette influence avait été particulièrement évidente en 2009 lorsque Kate Moss avait déclaré dans les colonnes du magazine WWD : « Nothing tastes as good as skinny feels ». Cette phrase, qu’on pourrait traduire par « Rien n’est aussi délicieux que d’être mince », est aussitôt devenue une forme de mantra sur plein de sites dits pro-ana — et l’est encore aujourd’hui, alors que la mannequin regrette maintenant ce propos.

Plusieurs raisons peuvent en partie expliquer pourquoi ces espaces dits pro-ana n’ont pu être interdits jusqu’à maintenant (notamment parce qu’ils ne suffisent pas à rendre anorexiques et qu’ils ne sont pas toujours publics, ce qui pose des questions de confidentialité, en plus de liberté d’expression).

Et selon la chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Paola Tubaro, c’est peut-être aussi parce que ces espaces sont loin d’être uniquement dédiés à l’apologie de l’anorexie.

Tisser des liens entre personnes concernées aide aussi les anorexiques

Durant plusieurs années (de 2010 à 2015), cette chercheuse en sciences sociales et son équipe ont étudié plusieurs « communautés ana », afin de comprendre les motivations, les comportements et les ressentis de leurs membres, dans une perspective sociologique et anthropologique, plutôt que psychologique et psychiatrique.

Le résultat de ses recherches montre notamment que les liens que tissent les personnes dans ces espaces peuvent aussi les aider, pas seulement les enfoncer dans l’anorexie mentale comme on pourrait en préjuger.Car ces personnes peuvent se sentir marginalisées hors ligne.

Cela leur permet également de compenser des lacunes perçues dans les services de soins, sans pour autant rejeter le corps médical et ses normes, explique Paola Tubaro lors d’un compte-rendu de ses recherches à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en novembre 2016 :

« Les sites “ana-mia” renforcent la sociabilité de personnes autrement très isolées
Ils donnent accès à du soutien, un sentiment d’appartenance, une source d’information, de conseils, d’empathie, de compréhension, et d’encouragement, tout en offrant l’avantage de la confidentialité. Ils permettent de trouver des pairs avec lesquels on aura pas la crainte de se sentir jugé. […]

La critique de la médecine, ou l’éloignement des services de soins standards ne sont pas du tout la norme sur ce genre de sites. Cette posture y existe, mais elle n’y est pas la plus répandue. En fait, ces sites Web auto-gérés peuvent devenir des substituts imparfaits à des services de soins insuffisants ou trop éloignés, tels que des groupes de parole. »

Les espaces ana ne s’opposent pas à la médecine, au contraire

Dans son enquête sur la sociabilité ana-mia (« mia » faisant référence à bulimia, soit la boulimie, qui inspire elle aussi des espaces dédiés en ligne dits « pro-mia »), la chercheuse du CNRS a d’ailleurs relevé que plus de la moitié des membres de ces communautés sont aussi suivis médicalement.

D’après ses recherches, il arrive même souvent que des modératrices cherchent à savoir si les personnes qui veulent rejoindre un forum ana sont suivies médicalement avant d’accepter ou non leur inscription.

En d’autres termes, on ne peut pas résumer ces espaces comme des lieux de conversion à l’anorexie, et ils ne s’opposent pas aux institutions médicales. Au contraire, d’après Paola Tubaro, la création de ces communautés en ligne répond à de nombreux besoins essentiels, à des moments où la condition des personnes malades ne serait pas (encore) jugée comme suffisamment critique pour mériter une hospitalisation.

Justement, pour des personnes malades qui vivraient loin d’espaces physiques de parole, ou auraient peu de moyens d’accéder à des psys, cela peut donc s’avérer particulièrement précieux.

Nuançons tout de même en rappelant qu’on peut aussi s’encourager dans la maladie au sein de ces espaces qui sont loin d’être de simples et sains purgatoires. Mais selon Dahlia, même si les personnes concernées peuvent s’inciter les unes les autres dans l’anorexie, c’est avant tout la preuve d’un profond mal-être :

« Toutes les personnes qui avaient ou qui ont encore ce genre de sites pro-Ana, ce ne sont pas des personnes mauvaises. C’est des personnes en souffrance, qui souffrent tellement que leur exutoire c’est de partager leur souffrance. »

« Les réseaux sociaux ne doivent pas servir de bouc émissaire »

Auprès de Madmoizelle, le Dr. Jean-Victor Blanc souligne également que ce qu’on pourrait observer en ligne survient aussi IRL et n’a clairement pas attendu les réseaux sociaux :

« Les troubles du comportement alimentaires ont toujours existé, on trouve des descriptions de l’anorexie dès le Moyen-Âge avec l’Anorexia mirabilis (des nonnes s’affamaient dans un acte de piété). Dans les hôpitaux où les personnes anorexiques peuvent être soignées, elles se comparent aussi beaucoup entre elles.

Les réseaux sociaux ne créent pas cette pratique, même s’ils peuvent la faciliter et la rendre plus visible. Avant Internet, de telles communautés ana n’auraient que plus difficilement pu se constituer.

Ces espaces en ligne d’aujourd’hui ont évidemment des aspects négatifs, mais ce sont aussi des lieux de ressources, d’entraide. Voir quelqu’un faire un challenge minceur sur TikTok ou ailleurs ne suffit pas à déclencher de TCA. La mode et les réseaux sociaux ne doivent pas servir de bouc émissaire, même s’ils peuvent avoir une part de responsabilité. C’est toujours multifactoriel. »

Les réseaux sociaux ont quand même une part de responsabilité

Concernant cette part de responsabilité des réseaux sociaux par rapport aux contenus ana, le médecin psychiatre poursuit néanmoins auprès de Madmoizelle :

« C’est sûr que les gros consommateurs de contenus — notamment autour de la minceur — peuvent avoir des taux plus élevés d’insatisfaction corporelle, voire de dysmorphophobie. Chez les personnes vulnérables, ça peut accentuer une forme de détresse.

Cela pose peut donc poser la question de la responsabilité des plateformes. À part une responsabilisation de ces gros acteurs, et une prise de conscience des usagers, aujourd’hui les médecins sont démunis.

À partir du moment où il y a une souffrance, une détresse, que le poids commence à prendre beaucoup de place, que les pensées deviennent quotidiennes, que l’alimentation devient un écueil à la vie sociale, il faut consulter. »

Et c’est là où les algorithmes s’en mêlent : puisqu’ils se veulent personnalisés afin de nous faire rester sur une plateforme le plus longtemps possible, ils vont avoir tendance à mettre en avant les contenus qui nous fascinent le plus. Et pour les personnes souffrant de TCA, cela peut rapidement se transformer en cercle vicieux.

D’autant plus que des créateurs et créatrices de contenus peuvent aussi se rendre compte de la viralité de tels contenus, et vouloir capitaliser sur la banalisation, voire la glamourisation des TCA….

Comment les réseaux sociaux peuvent agir contre la propagation de contenus pro-ana ?

Afin d’éviter d’enfermer des personnes souffrantes dans des contenus qui favorisent leur TCA, TikTok vient d’annoncer en février 2022 réfléchir à des stratégies :

« Nous censurons déjà les contenus promouvant les TCA, nous allons à présent retirer les contenus autour de l’alimentation perturbée. Nous faisons ces changements en consultant des experts des TCA, des chercheurs, des physiciens.

Nous comprenant que certaines personnes ont des TCA, sans pour autant être diagnostiquées. Notre but est de reconnaître que ces symptômes existent — l’abus d’exercice physique ou le jeûne intermittent — mais ne sont pas fréquemment reconnus comme des signes d’un potentiel problème. »

De belles paroles qui ne racontent finalement pas grand-chose de concret pour TikTok. Quant à Instagram, si certains mots-clés évidents comme #ProAna sont censurés, cela fait belle lurette que les personnes concernées ont déjà appris à contourner le problème en déployant d’autres hashtags tels que le désormais connu #thinspo.

Même chose sur Twitter ou YouTube où d’autres expressions servent de nom de codes à des activités pouvant s’apparenter à des pratiques de personnes souffrant d’anorexie.

La créatrice de contenus Eugenia Cooney est aujourd’hui suivie par 2,14 millions de personnes sur YouTube, 708 000 sur Instagram, 304 000 sur Twitter, et 405 000 sur Twitch. © Capture d’écran Instagram le 23 février 2022
La créatrice de contenus Eugenia Cooney est aujourd’hui suivie par 2,14 millions de personnes sur YouTube, 708 000 sur Instagram, 304 000 sur Twitter, et 405 000 sur Twitch. © Capture d’écran Instagram le 23 février 2022.

Mais ce qui paraît visible publiquement sur les réseaux sociaux, et personnellement recommandé à des personnes déjà sensibles à ce genre de sujet, n’est qu’une partie émergée de l’iceberg des contenus ana-mia en ligne.

Ceux-ci baignent dans un océan d’activités — qui se déroulent hors-ligne aussi, évidemment, et doivent également être prises en compte, plutôt que de seulement diaboliser la pointe visible (et virale) du glacier.

Crédit photo de Une : pexels-cottonbro-4620607


Écoutez Laisse-moi kiffer, le podcast de recommandations culturelles de Madmoizelle.

Certains liens de cet article sont affiliés. On vous explique tout ici.

Les Commentaires

5
Avatar de hellopapimequepasa
27 août 2023 à 12h08
hellopapimequepasa
je suis d'accord pour eugénia et je rajouterai même que la loi visant a interdire les mannequins anorexique me choque beaucoup .Le message qui est envoyé a ces femmes c'est quand même "tu es malade?alors tu dois arrêter l'activité que tu aime et qui te permet de gagner ta vie parce que tu sais tu es dangereuse, tu incite des filles a faire comme toi par ta simple existence, reste bien caché stp" c'est d'une violence...
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Voir les 5 commentaires

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