« Derrière nos écrans de fumée » : les réseaux sociaux modifient ce que vous pensez


Derrière nos écrans de fumée est un documentaire Netflix qui se penche sur les dérives des réseaux sociaux. À voir absolument !

« Derrière nos écrans de fumée » : les réseaux sociaux modifient ce que vous pensez

The Social Dilemma (Le dilemme social), c’est le titre originel d’un documentaire Netflix joliment traduit en VF par Derrière nos écrans de fumée, qui fait beaucoup parler de lui — ce 16 septembre 2020, il est 5e du top France. Le sujet ? Les réseaux sociaux et la façon dont ils participent à changer nos pensées, nos opinions, jusqu’à nos actions, sans que nous ne nous en rendions compte…

Se démarquant quelque peu des autres enquêtes du genre, par son fond comme par sa forme, Derrière nos écrans de fumée est à voir absolument, car il fait la lumière de façon très didactique sur des mécanismes dont il faut prendre conscience pour pouvoir s’en protéger.

Derrière nos écrans de fumée, le documentaire Netflix

Netflix a choisi la forme du docufiction : pour illustrer les propos des experts et expertes interviewées, le réalisateur Jeff Orlowski met en scène une famille aux proies avec les réseaux sociaux. La plus jeune, une collégienne, est accro aux likes et à son smartphone ; le fils d’environ 15 ans est happé par une alt-right fictive baptisée « Extrême Centre » ; la fille aînée n’a pas de téléphone et tente désespérément de désintoxiquer ses proches.

Les algorithmes sont représentés sous la forme de trois cyniques bureaucrates qui envoient des notifications, pubs et suggestions de contenu à l’avatar du fils, qu’ils manipulent comme un pantin. Ce n’est pas subtil, mais au moins c’est limpide.

En parallèle à cette fiction, Netflix fait intervenir des personnes fort pertinentes : elles ont toutes été haut placées chez Google, Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest.

Le Français Guillaume Chaslot, un ancien employé ayant bossé sur l’algorithme YouTube, côtoie l’Américain Tristan Harris, un ex-ingénieur de Google qui lutte contre les dérives des réseaux sociaux, ou encore Justin Rosenstein, créateur du like sur Facebook.

Ces repentis tentent d’alerter la population sur les dérives de leurs propres créations. C’est ce qui rend Derrière nos écrans de fumée particulièrement intéressant : nul doute que les personnes interviewées savent très bien de quoi elles parlent !

Au-delà de l’aspect addictif des applis qui sollicitent sans cesse nos cerveaux à coups de notifications et de gratification éphémère, nous poussant à scroller frénétiquement pour reprendre un fix de validation sociale, le documentaire se penche sur la façon dont les réseaux sociaux modifient littéralement nos pensées, nos valeurs, nos croyances et donc nos actes. Aussi glaçant qu’édifiant.

Comment les réseaux sociaux changent nos pensées

Cela fait plusieurs années que nous connaissons le problème des « bulles de filtre » : les algorithmes encouragent la tendance très humaine à s’entourer de gens qui nous ressemblent. Aidés par ces robots, nous finissons par évoluer dans des sphères virtuelles peuplées d’opinions similaires et quelque peu dénuées de diversité.

Il y a fort à parier que selon vos timelines, Internet semble rempli de femmes ayant au moins intégré les bases du féminisme, engagées, connectées, bienveillantes, intéressées par l’écologie et le zéro déchet, parfois végétariennes ou vegan, qui ont applaudi « La honte ! » d’Adèle Haenel et attendent impatiemment le retour de The Handmaid’s Tale. À croire qu’elles forment la majorité de la population française ! C’est une bulle de filtre qu’on pourrait considérer inoffensive, mais même quand on est « dans le camp du bien », évoluer dans un monde factice dénué de contradiction n’aide pas à voir les choses de façon réaliste.

Et ce problème rejoint le sujet le plus inquiétant évoqué par Derrière nos écrans de fumée : la façon dont les réseaux sociaux changent notre façon de penser — et donc d’agir. Ce qui est monétisé, selon le philosophe de l’informatique Jason Lanier, c’est « le pouvoir de modifier, de façon presque imperceptible, [votre] comportement ».

En lisant ceci, vous pensez peut-être aux publicités les plus classiques visibles sur les réseaux : ces posts Insta sponsorisés qui vous font acheter des chaussettes en dropshipping, ces vidéos Facebook qui vous présentent un coquetier rigolo, ces épuisantes pubs pour un certain VPN sur YouTube. Mais la méthode va bien plus loin que la consommation d’objets et de services plus ou moins utiles.

Les réseaux peuvent aussi influer sur nos opinions politiques, nos valeurs, nos votes. Le jeune Jonah tombe dans une spirale de vidéos façon alt-right ; puis les algorithmes enchaînent les vidéos similaires, ayant remarqué qu’elles captent l’attention de l’adolescent.

Ce n’est pas du hacking, ce n’est pas de la publicité abusive, ce n’est pas une faille du réseau qui a été exploitée : c’est exactement ainsi que les algorithmes ont été pensés. Ils ne savent pas différencier le vrai du faux, le bien du mal ; si vous vous intéressez au bodypositive et aux combats pour les droits des personnes LGBTQ, vous en verrez beaucoup. Si vous vous intéressez au fantasme raciste du « grand remplacement » et que vous craignez « l’ensauvagement » de notre société, vous serez bombardée de faits divers, articles et vidéos allant dans votre sens.

Hasard de l’actualité, Derrière nos écrans de fumée fait parler de lui au moment où Sophie Zhang, une « lanceuse d’alerte », révèle que Facebook, qui l’employait en tant que data scientist, a ignoré des atteintes à la démocratie perpétrées sur le réseau, et ce malgré ses tentatives pour faire changer les choses. En Ukraine, au Brésil, en Espagne, en Italie, en Azerbaïdjan et dans bien d’autres pays, des centaines de milliers de faux comptes ont saturé le débat politique et pesé dans la balance de l’opinion publique.

Facebook a choisi de « ne pas prioriser » le traitement des millions de faux comptes actifs au moment des présidentielles en Bolivie, au Brésil, au Honduras. Les conséquences furent bien réelles, et Sophie Zhang estime qu’elle « a du sang sur les mains » pour ne pas avoir géré ces manipulations de peuples entiers.

Une marque de sacs à dos mignons paie les réseaux sociaux pour aboutir à une action de votre part : vous ajoutez au panier, vous payez le sac. D’autres paient les réseaux sociaux pour aboutir à des actions moins quantifiables. Faire glisser votre perception de la société qui vous entoure, créer des peurs et des espoirs, vous envoyer en manif, vous faire perdre confiance en la politique, vous éloigner de l’isoloir ou tenter de décider quel papier vous y choisirez…

C’est autre chose qu’un sac à dos made in China, en termes d’impact.

Comment régler les dérives des réseaux sociaux ?

En lisant tout ça, vous avez peut-être une pulsion de panique : vite ! Vite ! Il faut que je quitte les réseaux ! Mais il y a de bonnes chances que vous ne le fassiez pas. Car Internet et ces outils, c’est un miracle. Les intervenants et intervenantes du documentaire ne le nient d’ailleurs pas : le Web a créé du lien humain à une échelle inédite dans l’histoire de l’humanité.

La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas obligé de prendre une résolution aussi drastique : contrairement à d’autres contenus sur les dérives des applis, qui posent le problème comme insoluble, Derrière nos écrans de fumée propose plusieurs pistes de solutions, classées en trois rubriques :

  • La fameuse « responsabilité individuelle », à savoir conscientiser et contrôler notre rapport aux réseaux sociaux : en coupant les notifs (toutes les notifs), en décidant de plages horaires « sans smartphone », en ne mettant pas les applis sur la page d’accueil de notre téléphone, en diversifiant nos following pour nous confronter aussi à des gens qui ne pensent pas comme nous…
  • Le levier financier : actuellement, le business model des réseaux sociaux, c’est de vendre notre attention, et d’engranger pour cela un max de données afin de nous connaître mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. Un intervenant imagine par exemple de taxer les données collectées par les entreprises, afin qu’elles aient une raison budgétaire d’en récolter moins, et donc de moins nous connaître.
  • Le levier législatif : de nombreuses lois pourraient limiter le pouvoir des acteurs phares d’Internet et punir plus efficacement ceux qui franchissent les lignes. On pense à la taxe Gafa envisagée par l’Union européenne, au fameux RGPD qui a fait apparaître des pop-ups sur tous les sites que vous visitez, ou le projet français de loi Avia concernant la haine en ligne.

Par ces propositions, la fin du documentaire laisse une place à l’espoir : pas besoin de se débarrasser des réseaux sociaux, il est possible de les améliorer ! D’ailleurs, ironie du sort, les spectateurs et spectatrices sont ensuite encouragées à… parler de Derrière nos écrans de fumée sur Internet, comme le note Marie Turcan chez Numerama.

Le sommet de l’hypocrisie est atteint à la fin du documentaire, qui encourage le public à se rendre sur thesocialdilemma.com, un site internet créé spécialement pour l’occasion, et dont une partie des onglets pousse les internautes à… utiliser les réseaux sociaux pour faire parler du documentaire.

Derrière nos écrans de fumée n’est pas révolutionnaire, mais il propose un tour d’horizon efficace et compréhensible des problèmes que posent les réseaux sociaux, et évoque des pistes de solution. C’est assez pour que madmoiZelle vous le recommande — libre à vous d’en parler ensuite à vos followers… ou de jeter votre smartphone à la poubelle !

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Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

MissMachine

@zazouyeah : je te rejoins tout à fait dans ton analyse, et justement, cette vision plus "optimiste" n'est pas du tout envisagée dans le documentaire, et c'est justement ce que je lui reproche. Le fait que les discours politiques se soient d'avantage polarisés, que les gens descendent plus dans la rue, est présenté comme intrinsèquement négatif, et comme étant forcément le résultat des chambres d’écho et des fake news.

Alors que le fait qu'il existe une chambre d'écho sur tel ou tel sujet sur Internet ne veut pas forcément dire que c'est un sujet de lutte non légitime et qu'il n'y a pas de quoi descendre dans la rue pour manifester son mécontentement. :dunno:

C'est pour ça que je trouve le choix des manifestations de Hong-Kong pour illustrer leur propos particulièrement surprenant. Il me semblait qu'en Occident, c'était vraiment vu comme les manifestations aux revendications légitimes par excellence.
 

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