Dropshipping ou contrefaçon ? On a enquêté sur la robe de Jeanne Damas et son équivalent AliExpress

Jeanne Damas, créatrice de la marque française Rouje, a récemment été soupçonnée de dropshipping. Caroline a enquêté afin de comparer les produits en question et de rétablir la vérité...

Dropshipping ou contrefaçon ? On a enquêté sur la robe de Jeanne Damas et son équivalent AliExpress

Du rififi au pays des influenceuses. Rappelez-vous, en juillet dernier, la célèbre modeuse parisienne Jeanne Damas s’était retrouvée sur le gril des réseaux sociaux suite à une polémique liée à une robe sa marque de prêt-à-porter Rouje.

En cause ? Des soupçons de grand méchant dropshipping

Jeanne Damas et Rouje

Pour rappel, le dropshipping, voilà ce que c’est d’après Definitions marketing :

Le dropshipping est une forme de e-commerce par laquelle le site vendeur ne possède pas de stocks et fait livrer le client final directement par son fournisseur sans, le plus souvent, que le client ne le sache.

Sur Twitter donc, des personnes ont fait remarquer que Rouje vendait des robes similaires à certains modèles que l’on peut trouver sur AliExpress, une plateforme sur laquelle se vend de nombreux produits de consommation, et qui propose des articles à très bas prix, souvent fabriqués en Chine.

Le thread qui a lancé les accusations et fait beaucoup de remous a depuis été supprimé par son autrice, mais il reste des traces de cette polémique sur le fameux réseau social.

Cette suppression est peut-être due au fait que beaucoup d’autres internautes ont apporté des réflexions pertinentes sur pourquoi AliExpress et Rouje vendent des modèles qui semblent en tous points similaires.

Ces personnes ont donc un minimum enquêté avant de questionner l’honneur de Jeanne Damas. Habile.

En effet, les images produit que proposent les robes similaires à celles de Rouje et qui sont vendues sur AliExpress sont clairement celles que l’on trouve sur le site de Rouje.

Jeanne Damas défend sa marque Rouje

De son côté, Jeanne Damas a rapidement réagi à la polémique concernant sa marque par le biais de sa story Instagram, affirmant que ce serait effet AliExpress qui l’aurait copiée et qui lui a donc sans aucun doute volé ses photos.

Jeanne Damas, la « Parisienne » par excellence

Mais pourquoi tant de barouf ?

Parce que Jeanne Damas, au cas où son nom ne vous dirait rien, c’est LA parisienne telle que le mythe le veut ; grande, mince, blanche, brune, lèvres maquillées de rouge, d’une élégance teintée de nonchalance…

D’abord mannequin qui s’est fait connaître en tant que blogueuse mode, elle s’est ensuite rabattue sur un Tumblr (qui n’est plus alimenté depuis quelques années) pour devenir aujourd’hui influenceuse de poids sur Instagram.

Au fil des années, la jeune femme a rapidement gagné en popularité. Ce qui veut dire, dans le milieu, collaborations avec de grandes marques françaises telles que Jacquemus et Comptoir des cotonniers, avec statut de it-girl parisienne de renom à la clé.

Tout cela s’est matérialisé, il y a quelques années, en marque de prêt-à-porter dont Jeanne Damas est à la fois créatrice et égérie : Rouje.

« Rouje, c’est la nonchalance parisienne, le chic féminin, le charme rétro », clame fièrement ladite boutique de vêtement sur son site.

À priori, la parisienne est donc une femme qui fait une taille 34 à 42. Les autres n’ont pas accès au chic et à la nonchalance française, navrée.

Quoiqu’il en soit, certains indices mènent à penser que les créations de Jeanne Damas ne sont peut-être pas SI parisiennes que ça.

Tout sur la polémique Jeanne Damas et AliExpress

Comme cette affaire me trottait dans la tête, j’ai décidé de mener l’enquête, en commençant par comparer les robes par lesquelles le scandale est arrivé.

À bien regarder les photos des deux sites, il est évident que c’est AliExpress qui a volé les photos de Jeanne Damas.

 

J’ai acheté une robe Rouje et son équivalent AliExpress pour les comparer

Pour avoir le cœur net sur la similarité entre les produits Rouje qui semblent se vendre également sur AliExpress, j’ai décidé d’enquêter en me procurant les deux robes, en apparence tout à fait similaires.

J’ai donc acheté une robe Rouje, vendue 170€, et la même robe sur AliExpress, vendue 12€, en la choisissant parmi les nombreux modèles AliExpress qui reprennent donc des photos Rouje et dont le prix est beaucoup plus bas.

En effet, en tapant « Rouje » ou « Jeanne Damas » sur AliExpress, ce n’est pas le choix qui manque ! On tombe sur plein de robes du même acabit et sur des photos tout droit récupérées sur le site de Rouje.

Cela dit, il n’y en a pas autant qu’il y a un mois. Jeanne Damas semble se tenir à ce qu’elle a annoncé sur Instagram et prendre en effet des mesures pour éviter ces activités malhonnêtes.

Après avoir passé ma commande, j’ai attendu. Encore et encore. Quelques millénaires plus tard, j’ai enfin reçu les deux robes.

En réalité, la robe Rouje est arrivée en une semaine environ, et j’ai reçu le modèle AliExpress un mois plus tard. 

Assoiffée de réponses, je me suis jetée sur les paquets telle une bambine énervée le matin de Noël.

Dès que j’ai déballé les robes, j’ai pu m’apercevoir que ce n’était pas les mêmes : le modèle acheté sur AliExpress présente de nombreux défauts, semble être de moins bonne qualité que le modèle Rouje, les matières et les couleurs sont différentes…

Les photos de la robe AliExpress ne correspondent pas au modèle reçu, mais bel et bien en tout point au modèle Rouje.

Pour vérifier d’où venaient les différences de matières, je me suis référée aux étiquettes, et voici ce qu’elles indiquent :

  • La robe AliExpress est en coton et polyester, et celle de Rouje en rayonne et en viscose.
  • La robe Rouje est fabriquée en Roumanie, la robe AliExpress en Chine.

Voici des photos des deux robes côte à côte, afin de comparer les détails et les finitions. À gauche, c’est le modèle Rouje ; à droite, c’est le modèle AliExpress.

J’ai pris une taille 34 chez Rouje et une taille S chez AliExpress.

L’imprimé et la couleur

J’ai tout de suite remarqué une différence de couleur et d’imprimé. La robe Rouje est plus pâle, plus terne comparée à la robe trouvée sur AliExpress qui est d’un jaune plus vif.

Les motifs Rouje sont également plus précis, quand les autres semblent presque légèrement flous, comme si le motif avait été photocopiés de la robe d’origine, ou repris sur une photo trouvée sur Internet, par exemple !

A gauche, la robe Rouje. A droite, celle d’AliExpress.

Les différences de coupe

Comme le montrent ces photos de moi posant telle la Parisienne par excellence (heureusement que vous n’avez pas vu les photos supprimées sur lesquelles je ressemble à un tyrannosaure car je ne sais jamais quoi faire de mes mains), il existe une différence de coupes entre les deux modèles.

La robe Rouje est plus courte, et elle taille plus petit. À dire vrai, j’étais presque serrée dedans. Et je rentre dans du 12 ans. La Parisienne a la vie dure.

J’ai aussi remarqué que l’emmanchure n’était pas la même, et la couture d’épaule ne tombe pas aussi bien sur la robe AliExpress.

La pince de poitrine n’est également pas exactement placée dans la même direction sur les deux modèles.

Les différences de finitions

La ceinture est conçue différemment. La robe Rouje propose un passant pour y glisser le cordon de l’intérieur vers l’extérieur, quand la ceinture AliExpress est simplement prise dans une couture côté.

Ce passant assure à la robe Rouje d’accrocher les deux parties de la robe ensemble façon cache-cœur et de cintrer le tout ; sur la version AliExpress, le cintrage est assuré par un bouton à l’intérieur.

Le cordon AliExpress est tout effiloché, contrairement à celui de Rouje, plus propre. À l’intérieur, il y a également de nombreux fils qui s’effilochent et les coutures ne sont pas toujours très droites.

Et la liste n’est pas exhaustive, de nombreux autres détails diffèrent sur les deux robes.

Tout cela laisse à penser que c’est bien le modèle vendu sur AliExpress qui a copié Rouje, puisque c’est la même chose, en moins qualitatif.

Étrangement cela dit, je crois que je dois avouer avoir une petite préférence pour la robe AliExpress… Elle se froisse moins et la couleur me va mieux au teint. Mais dans tous les cas, les deux imprimés font un peu trop toile cirée à mon goût.

Au final, comme les deux robes présentent des différences, il ne peut pas s’agir de dropshipping de la part de l’un ou de l’autre. Peut-être que de l’un des cotés, le patron a été modifié légèrement, afin de s’éviter justement des problèmes légaux.

Malgré ces petites différences, la robe Rouje n’est pas sans défauts aucun. Certes, elle présente beaucoup moins de petits ratés de coutures, mais la matière ne semble pas tellement plus solide que celle vendue par AliExpress.

Quoiqu’il en soit, rien de tout cela ne suffit selon moi pour expliquer cette si grande différence de prix.

Ce qui ne veut pas dire que c’est la robe Rouje qui est trop chère… Aucune robe ne devrait couter 12€, et le prix pratiqué par AliExpress ne peut que cacher de mauvaises conditions de fabrication.

Différentes marques peuvent vendre les mêmes modèles

Maintenant, ce n’est pas aussi simple que ça : il est en fait possible que la robe AliExpress ne soit pas une contrefaçon, mais que les deux marques ce soient en fait approvisionnées au même endroit.

Rouje a beau se revendiquer comme la marque de la parisienne par excellence, les pièces proposées ne sont pas made in France. Elles sont indiquées comme fabriquées en Chine, en Tunisie ou encore en Roumanie. Oui oui baguette.

Il est donc en effet possible d’envisager que certaines marques vendues sur AliExpress se fournissent au même endroit que Rouje.

Il se trouve que certains détaillants proposent des catalogues de modèles tout faits, et les vendent à plusieurs marques. Parfois, c’est la pièce entière qui est achetée, parfois c’est le patron ou l’idée, et c’est alors à la marque de choisir les matière et détails, et c’est là que la qualité peut varier.

C’est ce qu’on appelle communément le private labelling.

C’est pourquoi on retrouve parfois les mêmes modèles chez des marques différentes, et pourquoi tant d’influenceuses et influenceurs proposent leur propre merch. Ils ont choisi un produit tout fait et y ont affiché leur design, mais n’ont pas fabriqué eux-mêmes leur modèle à partir de rien !

Il est difficile de savoir si c’est ce qu’il s’est passé pour Rouje, ou si une marque l’a en effet copiée et a revendu le modèle frauduleux sur AliExpress.

Mais puisque Jeanne Damas se dit créatrice et vend des robes si chères, j’espère qu’il s’agit de la deuxième possibilité…

AliExpress et le dropshipping chez les influenceuses

Cette méfiance envers Jeanne Damas, et les influenceuses plus généralement, peut s’expliquer par le fait qu’il n’est pas rare que certaines d’entre elles pratiquent le dropshipping et dupent leurs abonnés.

La youtubeuse Emma CakeCup a notamment récemment trempé dans une grosse affaire de dropshipping, en promouvant à ses abonnés des montres à près de 400€ vendues sur des sites louches, dont le prix réel s’est avéré s’élever à une vingtaine d’euros.

Étonnamment, le dropshipping n’est pas illégal. Mais il n’en demeure pas moins questionnable éthiquement parlant et irrespectueux des clients qui pensent acheter une qualité qu’ils n’auront pas.

AliExpress est également connu pour proposer de nombreuses contrefaçons. On peut par exemple y trouver une multitude de lunettes de soleil « Dior » pour une dizaine d’euros.

Rester critique sans tomber dans l’accusation prématurée

De plus en plus d’influenceuses lancent leur merch et se tournent parfois vers des solutions peu honnêtes, profitant de l’admiration qu’ont les abonnés pour leur idole.

C’est pourquoi, sans pour autant voir le mal partout, il est important de rester vigilantes.

Sur Twitter, il n’est pas rare que des utilisateurs tirent des conclusions hâtives lorsqu’ils soupçonnent quelqu’un de s’adonner au dropshipping.

Seulement une fois que la machine est en route, beaucoup d’internautes qui n’ont pas vérifié l’exactitude des informations rejoignent le mouvement à leur tour, sans preuves de ce qu’ils affirment !

Ce genre d’effet boule de neige peut rapidement se transformer en shitstorm, ce qui n’est jamais agréable pour la personne visée, surtout quand elle n’est en fait pas coupable de ce dont elle est accusée.

Si Rouje se sert dans des modèles tout faits chez des revendeurs, c’est décevant pour l’image de la marque. Mais techniquement, pas illégal…

Mais comme me l’a montré ma petite enquête, les choses tendent quand même à prouver que la jeune femme aurait plutôt été victime de contrefaçon.

Maintenant que la vérité a été rétablie, n’hésitez pas à me signaler d’autres activités louches chez les influenceuses. Je serai sur le coup, loupe en main, mode suspicion activé.

À lire aussi : Ce compte te révèle le secret derrière les photos des influenceuses

Caroline Arénas

Caroline Arénas

Carotte est rédactrice Mode. Elle aime tout ce qui est les chiots, les graines et l'automne. C'est aussi elle qui écrit cette description à la troisième personne.

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Commentaires

KittyKiller

qui ne propose de toute façon pas notre taille (alors que Ali oui bizarrement).
Tu as tout dit. Une boîte ne fabriquera pas de modèles dans une taille qu'elle ne met pas en vente. Elle ne fera pas la normalisation des patrons défilés dans des tailles qu'elle ne fabrique pas. C'est donc de la contrefaçon. Après, ça peut très bien être fait par le bureau d'études chez qui ils sous-traitent, ou par le façonnier...

Sur Ali, ça évolue aussi. Il y a de moins en moins d'utilisation des photos issues des collections des marques. Les vendeurs Ali créent de plus en plus leur propre visuel, ne citent jamais les marques et retirent souvent les étiquettes des vêtements expédiés. Pour en avoir discuté avec une amie spécialisée en propriété intellectuelle, la nuance est dans le type de contrefaçon. Il ne s'agit plus de contrefaçon de marque mais de contrefaçon de modèle.
Effectivement, et c'est un terrain glissant, la protection des modèles étant... quasi inexistante ? :lol: Surtout à l'international haha. De plus, la réglementation évolue dans le sens d'une moindre protection des créations. C'est surtout pour les créateurs débutants ou indépendants que c'est un problème, lorsqu'un de leurs designs est copié-collé par un Zara ou autre acteur du même acabit. Mais ça n'a rien de nouveau, c'était le fond de commerce du Sentier dans les années 80-90, et même dans le luxe ça se pratique, de manière plus discrète bien sûr. Au final, la seule question qui importe dans ces affaires, c'est : qui a le pouvoir, qui a suffisamment de tréso et de notoriété pour écraser la vague avant même qu'elle ne se soulève.
 

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