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Culture

Les livres et moi : ode à la bibliophilie

Certaines personnes, dont Mircéa Austen, se découvrent d’étranges réflexes de poule couveuse… Envers leur bibliothèque.

Dans les tests de personnalité, on retrouve souvent cette question : « S’il y avait un incendie chez toi, qu’est-ce que tu sauverais en premier ? ». Et elle me posera toujours autant de problèmes : en cas d’incendie, je sauverais sans hésiter ma bibliothèque. Autant vous dire que mon instinct de survie n’est pas vraiment mis à l’honneur…

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Concrètement, je meurs entre la rangée 2 et la rangée 3.

Pourquoi est-ce que je lui voue cet amour viscéral, qui me motive à la dépoussiérer tous les jours, à la classer et reclasser chaque année par genre, par époque, par nationalité mais aussi par ordre alphabétique ?

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Où l’art du rangement par le vide 

Une bibliothèque retrace l’histoire de son propriétaire

À travers une bibliothèque, on voyage à travers des souvenirs, mais aussi à travers sa propre histoire familiale.

Les livres du collège consciencieusement protégés par leur couvre-livre de plastique, les grands classiques du lycée, ceux, maltraités par mes mains nerveuses, de prépa et ceux bardés d’annotations de la fac forment une chronologie qui retrace mon parcours intellectuel.

Plus encore, ils retracent mon parcours sentimental : il y a ce livre que je dois à mon ex et que je n’ose pas encore jeter, celui que m’avait offert mon premier petit copain en économisant précieusement son argent de poche, et cet autre, que je n’ai jamais osé donner à ce crush du lycée

En fait, il n’y a aucun moment de ma vie dont ma bibliothèque ne porte pas la trace.

Allons plus loin : j’ai hérité d’une partie de la collection familiale. Ces livres hippies édités dans les années 60, qui détaillent avec précision les effets de diverses drogues, ont bien dû appartenir à mon père ou à ma mère… Et ce livre de lycée au nom de mon frère, dont on voit bien qu’il n’a jamais été ouvert ? C’est un peu comme si à travers ces ouvrages, j’avais accès à une part de leur intimité.

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Aaaah, les tranches des pages colorées des Poches des années 60… Mes préférés.

Les livres de ma bibliothèque, et de toutes les bibliothèques familiales ou personnelles, ne racontent pas seulement les aventures rédigées par leurs auteurs :

 ils sont des objets rattachés à une histoire particulière, dont la bibliothèque est le témoin discret par effet d’accumulation. Il faut donc en prendre soin, car un jour je la léguerai à mes enfants… et en regardant mon Gaffiot (dictionnaire franco-latin) rempli d’annotations cochonnes, je me demande bien ce qu’ils penseront de leur môman chérie !

Une bibliothèque fait la richesse de son propriétaire

Bien sûr, il y a la question de la richesse matérielle. Des années de collection font d’une bibliothèque un véritable bien qui vaudrait évidemment très cher si on devait tout racheter en librairie, d’un coup. Mais ce n’est pas la question.

C’est une richesse aussi parce que cette bibliothèque, j’ai pris soin d’en diversifier au maximum les collections, comme on fait fructifier un investissement. Toutes les sciences sociales sont représentées : économie, histoire, philosophie… Mais aussi toutes les époques, de l’Antiquité à nos jours. Enfin, j’ai longtemps mis un soin maniaque à ce que les plus grands auteurs se retrouvent tous dans mes rayons, mais après avoir nerveusement cherché tous les Zola, j’ai fini par me rendre compte de la prétention de ma mission.

Alors en bonne névrosée de l’opuscule, j’ai reporté mon avidité de collectionneuse vers les différents pays du monde : Japon, États-Unis, Italie… La tâche est sans fin et je n’ai finalement que deux étagères IKEA pour contenir mon orgueil, mais en 12 ans, depuis que je dévorais mes premiers Alice Détective avant de découvrir Harry Potter, je n’ai jamais renoncé à ma quête.

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Journal intime du Che, acheté à Cuba

Quand on se rend compte que la tâche est infinie, on peut contempler avec modestie la prodigieuse vitalité de la production intellectuelle de l’humanité. Ouaip. Rien que ça.

Parce qu’elle est le résumé de l’histoire des hommes et des cultures, une bibliothèque, aussi modeste soit-elle, rend assurément plus riche. Tous ces livres représentent des siècles de recherches scientifiques, philosophiques ou artistiques ; des gens sont allés en prison pour en rédiger certains, d’autres ont vu leur art les consumer jusqu’à la folie, à l’image de Nerval…

Avoir une bibliothèque et en prendre soin, c’est humblement reconnaître que les vies de ces auteurs et leurs oeuvres méritent notre respect. C’est être le dépositaire de leur travail : on ne possède pas une bibliothèque, on l’emprunte tout juste.

Une bibliothèque apporte de la vie à un intérieur

Une bibliothèque n’est pas qu’un élément snob au sein d’un intérieur, ou une décoration à bon prix. C’est un poumon vivant au coeur du foyer.

Il y a les gens qui, en entrant chez vous, vont tout de suite s’y diriger, faisant de la bibliothèque un excellent sujet de conversation ; il y a ces livres que vous devez rendre, ceux qu’on doit vous restituer… C’est une source inépuisable de partage. Quand mes amis viennent chez moi, j’aime pouvoir leur conseiller des ouvrages, qu’ils puissent les emprunter et peut-être ne jamais me les rendre, tant pis : il faut que ça vive, une bibliothèque, ce n’est pas un monument figé.

Il y a aussi cette odeur organique de papier ancien, celle qui est concentrée dans les éditions poches des années 60, se mêlant à l’odeur du livre neuf aux belles pages dont j’ai eu besoin pour un cours de sociologie.

Impossible de le nier : une bibliothèque joue un rôle social. Elle fait partie de ces éléments de la reproduction sociale que dénoncent des sociologues comme Bourdieu : avoir une bibliothèque chez soi est un privilège. Pas tellement, surtout vu le prix des livres d’occasion, un privilège financier… Mais plutôt un privilège social.

Regardez la photo de nos présidents : l’endroit n’est pas anodin ! Le personnage prétend ainsi hériter d’une culture, mais aussi d’une histoire anoblie par la présence de livres.

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En sociologie, lorsque l’on doit réaliser nos premiers entretiens, les professeurs nous alertent sur ce genre d’indice : la présence d’une bibliothèque dans une maison n’est jamais anodine, elle transmet un message que l’hôte souhaite communiquer à ses visiteurs. Et quand la personne insiste pour se faire interviewer en face de sa bibliothèque, vous avez compris l’idée…

À l’inverse de nos présidents, d’autres personnes font preuve de beaucoup d’imagination. Je me souviens de la maison d’Hemingway à Cuba, où les livres couvrent les pans de chaque mur, jusqu’aux toilettes !

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Bizarrement, on ne trouve pas de photo des toilettes d’Hemingway sur Internet, mais pour les avoir visitées je peux vous affirmer que c’est très cosy. 

Alors quand j’ai commencé à m’intéresser de plus près à ma bibliothèque, j’ai pensé à l’image que je voulais donner de moi à travers elle et j’ai constitué mon annexe spéciale Wall of Fame : les livres de cuisine, mes bouquins préférés, mes éditions rares ou plus luxueuses, les beaux livres d’art, les BD…

Cette partie de la bibliothèque est moins destinée à moi qu’à mes invités à qui je veux faire partager mes passions en mettant à l’honneur de beaux ouvrages, un peu comme les coups de coeur des libraires. Et bien sûr, là aussi, c’est libre service.

walloffame

Mais n’étant pas D’Ormesson qui veut, à ce Wall of Fame correspond aussi un Wall of Shame, comportant ces guides un peu niais de développement personnel, les livres de pseudo-régimes et autres nanars littéraires que, par respect pour les bouquins, je n’ose pas jeter. Loin d’être cachés dans un coin sombre, ils sont assumés et ont leur propre petit coin à eux : c’est le Knot-le-zout de ma biblio !

Je ne peux donc que vous inciter à considérer vos livres sous cet angle de la collection minutieuse et du partage ! Loin d’être prétentieux, cet effort est de ceux qu’on réserve aux objets d’exceptions, à l’image de l’amateur de vin bichonnant sa cave : de quelques ouvrages variés, une collection peut s’étoffer et devenir une véritable création presque artistique, dont la mise en valeur, loin d’être un snobisme, doit être considérée comme la continuité du respect que l’on doit à ces auteurs.

Et vous, elles sont comment, vos bibliothèques ? Utilitaire et studieuse, rêveuse et romantique, éparse et mal-aimée, bichonnée ? Stephen King y règne-t-il en maître, ou êtes-vous plutôt Agatha Christie ? Bernard Werber ou Nietzsche ? En tout cas, lors de votre prochaine visite chez un ami, jetez un regard à ses livres : dis-moi comment est ta bibliothèque, je te dirai qui tu es !


Écoutez Laisse-moi kiffer, le podcast de recommandations culturelles de Madmoizelle.

Les Commentaires

32
Avatar de mann
29 juillet 2014 à 17h07
mann
Je regarde toujours les bibliothèques des gens chez qui je vais. J'aime connaître les goûts littéraires des autres. C'est aussi pour ça que j'observe le gens qui lisent dans les lieux publics et les transports en commun.
Comme beaucoup de mes VDD, j'ai n'ai pas vraiment la place pour une bibliothèque chez moi, ce qui fait que la plupart de mes livres se trouvent chez mes parents et...là non plus, je n'ai pas énormément de place.
Du coup, la majorité sont rangés dans une bibliothèque/bureau et le restant dans des cartons (c'est surtout le cas des livres que je lisais enfant ainsi que de mes thrillers/policiers).
Dans ma bibliothèque le seul véritable classement est du "premier rentré" au "dernier arrivé". Les plus récents sont donc généralement les plus visibles, ainsi que les livres achetés mais non encore lus.
Comme je n'aime pas éparpiller ma bibliothèque, il y en a très peu dans mon appartement (seulement ce que je n'ai pas encore lus ou alors qui sont récemment lus mais que je n'ai pas eu le temps de ramener chez mes parents).
J'aime l'objet livre, c'est pour quoi je préfère acheter. Par contre, je ne possède pas ce que l'on appelle des "beaux livres", la majorité sont des livres de poche. Comme le disait récemment une personne dans un commentaire que je l'ai lu autre part : "tous les livres sont beaux". Je partage cet avis.
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