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Actualité mode

Avec les 17 femmes amputées qui ont défilé à Paris, en pleine Fashion Week

« Fierce » (féroces). C’est le mot qui convient à ces 17 femmes amputées défilant sur un catwalk au cœur de l’Institution Nationale des Invalides, où sont soignés militaires, blessés de guerre, et victimes d’attentats. 

Elles sont belles, rayonnantes, elles sont amputées. Chacune a son histoire ; chacune essaye, à sa façon, de s’accepter. Derrière ce projet, la volonté de casser les codes, de changer les regards sur le handicap, et d’offrir plus de représentation — en pleine Fashion Week, à l’heure où partout dans Paris défilent des mannequins qui répondent toutes aux mêmes sempiternels critères de minceur et de validité.

Mercredi 29 septembre 2021, des femmes amputées âgées de 25 à 53 ans sont venues des quatre coins de la France (et même d’Italie) pour défiler devant la première dame Brigitte Macron ainsi qu’un parterre de VIPs et de résidents, dans un prestigieux cadre lourd de sens : l’hôpital des Invalides à Paris. Une initiative portée par le collectif franco-italien Phoenix Alternative Models, qui — à l’image de l’oiseau renaissant de ses cendres — entend mettre en valeur et normaliser les femmes handicapées, et changer nos regards sur les corps mutilés. 

À l’origine du projet, il y a Fabienne Sava Pelosse, une mère de famille de 53 ans, amputée de la jambe gauche depuis 14 ans.

Fabienne Sava Pelosse, amputée de la jambe gauche, défile à Paris
Fabienne Sava Pelosse (au premier plan) — Photo Eleonore Bounhiol

À l’adolescence, on diagnostique à Fabienne un cancer des os. Elle s’en sort, mais sa vie est impactée par de nombreux problèmes orthopédiques — elle se retrouve avec des broches, des béquilles… À 39 ans, elle fait un métastase et perd un poumon.

Son quotidien devient trop compliqué, elle prend une décision radicale.

« J’ai décidé de me séparer de cette jambe qui me faisait trop souffrir. Depuis, je revis. »

Fabienne reprend le sport, fait des photos en robe de soirée, et court les lycées et les cercles de parole pour sensibiliser sur la différence. Mais elle peine à embarquer d’autres femmes amputées dans ses projets.

« J’étais frustrée, et je ne pouvais pas porter ce message toute seule. »

En 2018, elle rencontre Romuald Désandré, un documentariste franco-italien qui la suit pendant un trail. Un soir, autour d’un verre, ils lancent l’idée folle de lancer un défilé de femmes amputées, et d’en tirer un documentaire.

Comme un Phoenix qui renait de ses cendres

Fabio Porliod, le neveu de Romuald, un styliste originaire d’Aoste, est touché par la cause, et il accepte de créer des robes bénévolement. Un premier défilé est organisé, en 2019, à Paris. Les Invalides acceptent de l’accueillir. Et cette année, après une édition 2020 annulée en raison du COVID, l’hôpital a tenu à dérouler à nouveau le catwalk pour ces modèles pas comme les autres.

Pour Fabienne, « c’est un honneur, car c’est un lieu emblématique qui résonne avec notre projet ».

Fabio Porliod, Fabienne Sava Pelosse et Romuald Désandré défilent à Paris.
Fabio Porliod, Fabienne Sava Pelosse et Romuald Désandré — Photo Eleonore Bounhiol

Changer la façon dont les femmes amputées se voient

Convaincre les femmes de venir défiler n’a pas été une mince affaire, expose Fabienne :

« Elles ne se sentaient pas légitimes, avec leurs prothèses, leurs corps de femmes “normales” (en opposition aux standards physiques des mannequins), leurs fauteuils pour certaines. »

Clémence, 34 ans, a perdu sa jambe en 2010 à cause d’une artère bouchée et c’est sa première participation au défilé.

« Quand on m’a proposé de participer, je ne m’y voyais pas trop, en “mannequin” ; je fais 1m60, des rondeurs, handicapée, ça fait beaucoup ! »

Mais Clémence finit par accepter, rassurée par Fabienne.

Clémence, amputée de la jambe droite, défile à Paris.
Clémence — Photo Eleonore Bounhiol

« La société a un regard sur la féminité qui est tellement sévère : dès qu’on a un truc de travers, on est jugées. Mais l’estime de soi se joue surtout avec soi-même. En se réappropriant l’espace et les codes de la féminité, en voyant qu’elles aussi, ont le droit de porter des robes de créateurs, on se rend compte que ça change leur façon de se voir. »

Fabienne Sava Pelosse

Béatrice confirme. Cette quinquagénaire pleine d’énergie, amputée des quatre membres en 2010 suite à un choc septique, participe, elle, pour la deuxième fois au défilé. 

« En 2019, j’étais réticente. Je me disais : “Un défilé ? Je sais pas faire !” Mais après tout, je sais marcher, alors je me suis dit que j’allais le faire, pour porter un message. »

Finalement, l’expérience l’a transformée.

« J’ai vraiment changé — par exemple, je me suis mise en jupe beaucoup plus facilement après ça. Dans la rue, quand on me croise, il y a un regard étonné, surpris, mais là, quand on défile, les gens nous regardent comme une femme qui porte une robe de couture, je suis moi-même, et pas juste une personne amputée. »

Béatrice, amputée des quatre membres, défile à Paris.
Béatrice — Photo Eleonore Bounhiol

Sororité et représentation pour les femmes amputées

Pour ces femmes, cet événement est aussi l’occasion de passer du bon temps entre elles, de retrouver des copines et de s’en faire de nouvelles. Béatrice raconte :

« Il existe un vrai lien, on se sent tout de suite connectées, même si on ne se connaît pas. Quand on est entre nous, on parle de sujets qu’on ne peut pas aborder avec d’autres personnes — par exemple des problèmes d’appareillages, des petites choses du quotidien… on se donne des astuces. »

La sororité règne, et elle est d’une aide précieuse, car très souvent, ces femmes se « pensaient seules au monde », explique Fabienne.

Un sentiment dû en partie au manque criant de représentation des corps handicapés dans la sphère publique. Il y a bien quelques couturiers qui font occasionnellement défiler un mannequin amputé, et certaines femmes non valides se hissent même au rang d’influenceuses sur Instagram… Mais selon Fabienne, ça ne suffit pas.

« Ce sont des filles qui ont tout de même un profil de mannequin à la base, alors que nous, on veut que toutes les femmes s’y retrouvent. Donc j’ai tenu à recruter pour ce défilé des mères de familles, des étudiantes, des femmes de tous les âges et de toutes les morphologies — des femmes “lambda” quoi ! »

Fabienne pose en robe blanche, sa prothèse visible.
Fabienne Sava Pelosse — Crédit Jules Rivoal

Fabio Porliod, le styliste qui s’est joint au projet, aime justement habiller et faire défiler « toutes les femmes ». Et pour lui, pas question de cacher les prothèses, les moignons sous les vêtements : « Je crois que ce sont vraiment les petites différences qui nous rendent uniques, et j’essaie de les mettre en valeur », explique le designer italien. 

Même idée derrière le travail de l’artiste plasticienne Alice Pegna, qui a créé pour cette édition 2021 des parures en métal aux allures de plastrons de guerrières pour orner les robes, les cous et les bras des modèles, en jouant avec l’asymétrie, en écho aux parties amputées.

« Mon travail s’inspire du squelette, du corps humain, et de sa nature à la fois fragile et résiliente, donc il prend tout son sens sur ces modèles. »

Charlotte, née sans avant-bras gauche, se penche pour qu'on lui enfile son plastron.
Charlotte se fait installer son plastron — Photo Eleonore Bounhiol

« On veut dire qu’on peut vivre après une amputation »

Parmi les modèles, certaines défilent — en talons s’il vous plaît — avec leurs prothèses, bioniques, esthétiques, ou customisées. D’autres affichent leurs moignons sans appareillage.

Charlotte, 25 ans, est née sans son avant-bras gauche et ne porte pas de prothèse au quotidien, comme environ un quart des amputés des membres supérieurs.

« Il y a un tabou qui persiste : il faudrait cacher nos moignons pour ressembler à tout le monde. Mais moi, je l’assume depuis toujours, surtout que la prothèse m’encombre. J’ai envie de casser ces codes aujourd’hui, de dire que c’est OK de se sentir soi-même, même avec un petit bout en moins. »

Charlotte, née sans avant-bras gauche, défile à Paris.
Charlotte — Photo Jules Rivoal

Cette année, à l’occasion des 350 ans de l’Institution Nationale des Invalides, le défilé s’est déroulé en présence de Brigitte Macron et de Sophie Cluzel, secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargée des personnes handicapées.

L’événement a également permis de lever des fonds pour rénover le foyer de l’hôpital des Invalides, le lieu de vie où se retrouvent les pensionnaires. Certains sont d’ailleurs venus assister au défilé. Béatrice espère que le spectacle leur donnera du courage.

« Même si au début, les prothèses font très mal, on veut leur dire qu’on peut vivre après l’amputation, que ça va aller mieux. »

Charlotte aussi souhaite véhiculer un peu d’espoir, tout particulièrement aux femmes.

« La féminité, c’est un certain bien-être, une paix avec soi-même, que certaines femmes ont peut-être perdue avec leur amputation et leur trauma, et qu’il faut réussir à leur insuffler à nouveau. »

Une femme amputée de plusieurs membres pose en robe bleue.

Sur le catwalk, Béatrice, Clémence, Charlotte, Fabienne, et 13 autres femmes ont défilé, fièrement et avec une grâce immense, sans rien laisser paraître de leur stress et de leur fatigue. Des femmes ravies d’être ensemble et de représenter une autre forme de beauté.

Elles ont bluffé tout le monde. 

À lire aussi : Validisme, impolitesse… comment aider une personne en situation de handicap dans l’espace public

Crédit photos de Une : Jules Rivoal

Les Commentaires
3

Avatar de Arrakis_
5 octobre 2021 à 14h52
Arrakis_
Elles sont bluffantes et magnifiques. Je suis pleine d'admiration, merci les filles.
0
Voir les 3 commentaires

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