Le jour où j’ai compris que j’ai été violée — Témoignage

Après nous avoir livré son témoignage sur la tentative de viol qu'elle a subie, puis écrit une lettre ouverte adressée à son violeur, cette madmoiZelle revient sur son expérience après avoir vécu dans le déni : oui, il s'agissait bien d'un viol.

Le jour où j’ai compris que j’ai été violée — Témoignage

J’aurais pu intituler ce papier : « Traverser la glace, et ne frissonner que trois ans plus tard ».

Il arrive qu’après une amputation, des personnes aient l’impression de ressentir des fourmis dans le membre qui a subi une ablation, leur « membre-fantôme ». Leur esprit, bien qu’éveillé, ne procède pas directement à l’internalisation de cette nouvelle donnée : « Telle partie du corps n’existe plus ».

Il compense, avec des sensations factices, un manque d’une telle ampleur, et la gêne occasionnée par cette démangeaison, surnommée d’après un insecte et redoutée dans un quotidien sans accroc, devient une sensation quasi divine.

Il y a trois ans, le 13 janvier 2013, au petit matin, entre les quatre murs d’une chambre d’un appartement qui n’était pas le mien, un homme m’a violée. C’est ce que je peux (enfin) (me) dire, le 21 mars 2016, à 00h41.

C’est ce que j’ai refusé d’admettre il y a trois ans, quand j’envoyais à madmoiZelle un article intitulé J’ai échappé à une tentative de viol, et après ? puis, il y a deux ans, une Lettre ouverte à mon violeur, un an après. C’est la raison pour laquelle des milliards de fourmis fantomatiques ont parcouru mon corps et mon esprit.

Je me souviens et me souviendrai toute ma vie comment, pendant des mois et des mois, j’ai essayé de sauver les meubles. Je me répétais, et il m’écorche les ongles de l’écrire, que s’il n’avait pas joui en moi, que si l’horreur ne s’était pas consacrée par son orgasme, alors j’y avais échappé.

Derrière mes œillères aux allures de camisole de force, j’entretenais mon déni avec ferveur.

Mes proches, ne voulant pas me brusquer, ne corrigeaient pas mes dires. Certaines personnes l’ont fait de manière bienveillante, en commentaire de l’article par exemple. Mais derrière mes œillères aux allures de camisole de force, j’entretenais mon déni avec ferveur.

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Puis, un peu moins d’un an plus tard, disons 11 mois, le déclic s’est fait. À force de repasser ces images dans ma tête, d’en cauchemarder, de ré-entendre son rire jusqu’à en devenir folle, j’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir. Moi qui subis un viol au lieu d’y échapper, comme j’avais pu m’en persuader.

Alors j’ai entendu ce que je n’avais jamais voulu entendre, lorsqu’à voix haute j’ai dit « Il m’a violée ».

Les conséquences ne furent cependant pas aussi brutales à arriver que la réalisation. Ce fut comme si un monstre ailé s’envolait de mes épaules, pour qu’un autre, un peu plus gros, un peu plus dangereux et un peu plus sombre vienne s’y poser.

Alors je le regardais, dans ses yeux noirs sans lumière, mais sans haine non plus, et il me dit :

– Voilà, maintenant je suis là.

Et moi de lui répondre :

– Ben oui t’es là, je vois bien que t’es là. Et après ? Maintenant quoi ?

– Ah ben maintenant, il faut faire avec.

Voilà. Je suis une femme violée, il faut faire avec. En fait non. Je suis une étudiante violée et il faut faire avec. Je suis une étudiante qui aime danser, qui a été violée, et il faut faire avec.

Je ne serai jamais, JAMAIS, réduite à mon statut de victime, au viol qu’on m’a fait subir.

Je suis une fumeuse, une métisse, une fille qui n’a pas le permis, une fille allergique au pollen mais qui adore les fleurs, une fille qui a un rire ridicule, une fille qui écoute Chopin et Rihanna, une fille qui ne porte pas de parfum, et qui a été violée. Et il faut faire avec.

La voilà, cette double conséquence qui a mis trois longues années à venir. Je ne serai jamais, JAMAIS, réduite à mon statut de victime, au viol qu’on m’a fait subir, aux cauchemars, aux hurlements, aux larmes.

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Je suis ce que j’étais, ce que je me tue à devenir, dans ma beauté comme dans ma laideur, avec cette ombre au tableau.   

C’est beau ça comme état d’esprit, non ? Oui, ça l’est. Sauf que double conséquence il y a, ombre au tableau il y a.

Et cette ombre est d’un noir d’encre, si dense, qu’elle me submerge parfois, m’étouffe ; et je me retrouve engluée, incapable même de hurler, sachant qu’il ne sert plus à rien de supplier de mourir.

Je me réveille en sanglotant, si tant est que j’aie réussi à m’endormir, sans aucune image de mon cauchemar mais en en connaissant parfaitement le protagoniste. Je me prends à suspendre mon bras à mi-mouvement quand je mets du mascara, pour contempler le visage dans le miroir. Le visage d’une fille violée.

Pourquoi cet article ? Pour l’honnêteté. Pour ne plus légitimer son acte.

Les exemples s’enchaînent. Je pense sincèrement qu’ils s’enchaîneront toute ma vie, peut-être de manière plus sporadique. Mais rien n’efface le passé.

Alors pourquoi cet article ? Pour l’honnêteté, envers moi-même, envers vous, envers celui qui m’a fait ça (si tu lis cet article, sache que je serai là pour te voir crever la gueule ouverte).

Pour ne plus légitimer son acte. Car en réduisant ce viol à sa simple tentative, j’apporte ma pierre à l’édifice macabre et toxique qu’est la culture du viol.

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À lire aussi : Je veux comprendre… la culture du viol

Et puis peut-être aussi, bien que ce ne soit pas ma motivation première, pour les autres victimes. Pour celles et ceux qui ne savent pas comment faire, ni pourquoi une multitude de fourmis courent sur elles/eux, en elles/eux. Vous n’êtes pas seul•es.

Je le fais aussi pour les autres. Vous n’êtes pas seul•es, et ne serez jamais de simples victimes.

On a beau vous avoir brisé•es, pollué•es, meurtri•es, vous n’êtes pas et ne serez jamais de simples victimes. Votre corps, votre âme, votre esprit ont beau avoir été profanés, ils sont et seront toujours vôtres, dans toute leur grandeur.

Je vous le promets.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Cha2701
    Cha2701, Le 14 avril 2016 à 0h09

    Bonsoir. A la lecture de ton témoignage, je tenais à te dire quelque chose. Je ne sais pas si c'est réellement l'endroit. Mais bon : j'ai été violée il y a 7 ans. J'ai traîné cela pas loin de 6 ans avant de me mettre, moi ainsi que les autres devant le fait accompli. Et une fois fait, j'ai décidé d'aller voir une victimologue pour réellement laisser ça derrière moi.
    Je ne sais pas où tu en es, mais sache que si tu as besoin, je peux non seulement te donner le nom de cette formidable professionnelle (qui m'a sorti de l'enfer de bien des façons ) mais que je suis également là pour parler.

    Avec tout mon respect, et ma compassion

    Natacha

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