J’ai été violée, et ma plainte classée sans suite — Témoignage

Suite au viol que Brock Turner, un étudiant américain, a commis sur une jeune femme alors inconsciente, cette madmoiZelle a voulu nous livrer un témoignage similaire, pour nous rappeler que ce genre d'horreurs arrive plus fréquemment que ce que l'on pense, et pas seulement outre-Atlantique.

J’ai été violée, et ma plainte classée sans suite — Témoignage

J’ai deux cicatrices invisibles : l’une est causée par ma mère, et l’autre est encore trop vive. Sans la première, la seconde ne serait peut-être jamais apparue. Alors je raconte les deux, elles sont liées d’une certaine façon et ont fait de moi la personne que je suis devenue aujourd’hui.

« Arrête maman, tu me fais mal »

Comme beaucoup d’enfants de ma génération, je me rappelle du soir où maman nous a dit que papa ne vivrait plus avec nous.

Je suis née l’année où mes parents se sont rencontrés, je n’étais pas particulièrement prévue ! Leur mariage n’a jamais vraiment fonctionné, alors pour tenter de l’arranger, ma sœur est née trois ans après moi. Des années plus tard, mon père m’a avoué n’avoir jamais été sûr d’être son père biologique.

Je ne sais toujours pas quoi répondre à cet aveu, d’autant plus que ma sœur ne sait rien de tout ça.

Mes parents ont fini par se séparer, une semaine tout juste avant mes huit ans. Mes souvenirs sont flous mais comme beaucoup d’enfants de ma génération, je me rappelle du soir où maman nous a dit que papa ne vivrait plus avec nous.

C’est pendant cette période que j’ai commencé à « manger mes sentiments ». Sauf qu’à huit ans, pour manger en douce, il faut piquer des sous à ses parents. Et c’est ce que j’ai fait pendant quatre ans.

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Mais cette mauvaise habitude a tout d’abord suscité chez mes parents, des gens beaux et minces, un regard de réprobation teinté de dégoût, par moments, et toujours de déception vis-à-vis de mon physique. Et puis, quand j’ai eu douze ans, excédée par mes larcins trop fréquents dans son porte-monnaie, ma mère a pris une décision brutale : elle a dit que je ne sortirais plus de ma chambre que pour me rendre en classe ou aux toilettes.

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Chaque soir, ma sœur me descendait un bol de soupe, un morceau de pain et un verre d’eau sur un plateau. C’était aussi un avertissement pour elle, une menace qui a creusé un fossé entre nous deux.

Ce traitement a duré une semaine. Le vendredi, j’ai mis dans un sac les affaires qui me semblaient vitales et je suis allée vivre chez papa. Quelques mois plus tard, j’ai été priée de changer de collège pour poursuivre ma scolarité. C’était pas la meilleure année de ma vie !

C’est comme ça que je me suis retrouvée en internat. Cet éloignement a fait le plus grand bien à ma relation avec ma mère. Elle qui me trouvait trop pot-de-colle, je lui manquais soudain.

Trois ans plus tard, je subis un nouveau coup dur : Papa a déménagé et je passe désormais mes week-ends entre leurs deux villes assez éloignées. L’épuisement causé par les manipulations de ma mère me pousse à m’éloigner de mon père. Pourtant, quand je me tords la cheville lors de mon changement de train, un dimanche soir, c’est lui qui fait le déplacement tandis que ma mère refuse de venir me chercher.

Plus tard, quand j’ai fait une dépression nerveuse à l’école et que l’infirmière a demandé à ce qu’on me ramène chez moi, c’est encore lui qui part en pleine réunion pour venir chercher l’ingrate que je suis et qui ne demande qu’à retourner chez sa mère. Là non plus, maman n’avait pas jugé nécessaire de faire le voyage.

Les médecins refusaient catégoriquement de reconnaître que la meilleure solution serait de m’éloigner du joug malsain de ma mère en m’installant chez mon père.

Papa n’était pas particulièrement ravi que je veuille juste qu’il me reconduise chez maman, le traitant ainsi tel un taxi et refusant son amour. Dès ce soir-là, j’ai payé très cher cette erreur grossière : je n’ai pas vraiment reçu l’accueil chaleureux auquel j’aspirais tant. À mon arrivée, ma chambre étant occupée par la correspondante de ma sœur, j’ai dormi sur le canapé-lit.

Le lendemain, ma mère m’a fait interner dans un hôpital psychiatrique pour adolescent•es. J’ai été mise sous antidépresseurs pendant un an alors que les médecins refusaient catégoriquement de reconnaître que la meilleure solution serait de m’éloigner du joug malsain de ma mère en m’installant chez mon père.

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L’année suivante, je suis donc rentrée chez une mère qui m’apprenait à faire souffrir mon père et m’éloignait chaque jour un peu plus de lui. Mais tant que j’insultais mon père avec modération, que je voyais une psy et que je perdais du poids, tout se passait sans heurts.

Malheureusement, il a fallu un peu de temps à ma psychiatre pour identifier la source de beaucoup de mes soucis. Et quand elle a dit à ma mère que ce n’était pas de cette façon qu’on élevait ses enfants, j’ai été priée de ne plus y retourner.

Il a fallu un peu de temps à ma psychiatre pour identifier la source de beaucoup de mes soucis. Et quand elle a dit à ma mère que ce n’était pas de cette façon qu’on élevait ses enfants, j’ai été priée de ne plus y retourner.

Par la suite, ma mère a atteint ses limites à l’ouverture de son premier blog, c’était devenu du grand n’importe quoi à la maison pour être honnête. Le jour où elle m’a dit « Quand tu entres dans une pièce, je me sens agressée », j’ai commencé à perdre pied. C’est à ce moment-là que j’ai lu son fameux blog, un véritable torchon dont les passages me concernant étaient, au fil des billets, de plus en plus insultants.

Que ma mère ait eu conscience de les avoir écrits ou non, ils ne m’en ont pas moins arraché une part de moi-même.

Les disputes violentes entre ma mère et moi s’enchaînaient, et si je ne m’excusais pas, maman me le faisait payer par son dédain, en se comportant comme si j’étais une enfant qu’on n’aimait pas. Un soir, épuisée par ces disputes et complètement paumée, je lui ai dit :

— Tu sais maman, je t’aime fort.
—  …
— Tu m’aimes, maman ?
— Mais oui, mais oui. Va te coucher.

Je n’ai aucun souvenir de ma mère me disant qu’elle m’aime.

Cette escalade dans les hurlements et les disputes sans fin rendait la vie de tout le monde (ma sœur, mon beau-père, mon demi-frère) insupportable. Un mercredi soir, mon beau-père est descendu dans ma chambre et m’a demandé de préparer mes affaires, puisque le train qui m’emmenait chez mon père partait dans deux heures et qu’il m’y conduisait. Surprise !

Je ne devais pas faire de bruit, ma mère ne devait pas savoir que j’étais à la maison quand elle y était aussi.

D’ailleurs, mon père a aussi été très étonné d’apprendre que j’étais dans le train et qu’il fallait venir me récupérer à la gare. À ce moment-là de l’histoire, on se trouve à deux mois du bac. Le dimanche suivant, je suis repartie chez ma mère, poussée par mon père qui me conseille de m’accrocher à l’idée qu’une fois le bac passé, je pourrai partir.

Les conditions de mon retour  — pour lequel j’ai dû me battre — étaient dures, pour ne pas dire cruelles : pas de repas avec le reste de la famille, je ne devais pas faire de bruit, ma mère ne devait pas savoir que j’étais à la maison quand elle y était aussi. On ne devait pas pouvoir deviner ma présence. Et les week-ends, je les passais chez mon père.

Ce traitement pousserait n’importe qui à bout : au bout de trois semaines à vivre comme ça, j’ai avalé une plaquette de somnifères. Je ne dirai pas ce qui m’a été relaté de cette nuit mais seulement le souvenir que j’en ai, et je n’en ai qu’un : celui de ma mère expliquant au médecin à quel point elle avait honte de moi.

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Le lendemain, je me suis réveillée à cinq heures du matin, seule, dans le lit d’un hôpital que je ne connaissais pas. Je suis grosse et pourtant, c’était la première fois que je me sentais si petite et vulnérable. Des vêtements de la veille, il ne me restait que ma culotte, et mon œil droit me faisait mal.

Quand je l’ai vue, j’ai souri, jusqu’à ce qu’elle jette sur moi le regard le plus glaçant que j’aie pu voir de ma courte vie. Elle avait honte de moi.

Ce n’est que vers dix heures que maman est arrivée. C’est bête mais quand je l’ai vue, j’ai souri, jusqu’à ce qu’elle jette sur moi le regard le plus glaçant que j’aie pu voir de ma courte vie. Il n’y avait pas d’amour dans ce regard, seulement de la honte, de la honte à mon égard. Elle m’a alors simplement dit que je devrais avoir honte de ce que j’ai fait et d’avoir forcé ma sœur à nettoyer tout le vomi laissé derrière moi.

Résultat des courses : on est à six semaines du bac, ma mère ne veut plus me voir, ma sœur refuse de m’adresser la parole et mon père a eu la peur de sa vie. Je suis partie m’installer chez lui et j’ai changé de lycée en mai. Cependant, c’était trop tard pour changer le lieu de passage du bac. J’ai multiplié les allers-retours, avec ou sans mon père, pour passer les épreuves et j’ai eu mon bac de justesse. Avec le recul, j’en suis tout de même assez fière.

S’ensuivent deux ans de BTS. Je suis plus encadrée et je vis chez mon père, donc je suis en sécurité vis-à-vis de moi-même. Restent dans ma tête et dans mon cœur le fait que ma mère ne m’aime pas et les mots qu’elle a prononcés à mon encontre :

« Personne ne peut vivre avec toi, tu es insupportable, invivable, laisse ton père s’en rendre compte. »

Je ne l’ai jamais dit à mon père, mais quand il est parti travailler à l’étranger, j’ai eu le terrible sentiment que ma mère avait finalement raison.

Après mon BTS, j’ai été acceptée dans une fac, loin de ma mère. Fin juillet, mon père et moi sommes partis loin au soleil, son nouveau lieu de travail. Et en septembre je m’installais dans une toute nouvelle ville.

Livrée à moi-même

Ma première année là-bas, loin de tout cadre stable, j’ai perdu pied, je me suis effondrée. Je ne correspondais pas au profil des autres élèves et malgré quelques ami•es, je me sentais terriblement seule. La fac ne me plaisait pas, les matières enseignées me rebutaient chaque jour un peu plus, je n’étais pas à ma place dans cet environnement.

Alors j’ai trop bu, je me suis mis des gens à dos, mais j’ai laissé mon père me convaincre de continuer dans cette voie. Après tout, on fait bien ce qu’on veut une fois qu’on a un bon diplôme.

L’année qui a suivi a été bien mieux. Je me suis retrouvée entourée de camarades qui me correspondaient ! Cette année a été formidable, je l’ai même validée !

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La suite a été plus dure : les matières continuaient à me déplaire et mes ami•es, dont j’étais chaque jour un peu plus proche, ne représentaient plus de raisons suffisantes pour moi d’aimer cette fac puisqu’ils/elles étaient devenu•es bien plus que des camarades.

J’étais toujours perdue, mais je me sentais en sécurité. Et c’est ce qui m’a perdue.

Le jour où tout a basculé

C’était un soir, il y a un peu plus d’un an. Je suis partie chez un ami afin de fêter son anniversaire. Je le connaissais depuis ma première année d’études, il était resté avec moi quand j’avais vomi, lors de la première cuite de ma vie.

La soirée se passait bien, très bien même. J’enchaînais les verres de vin et les clopes tout en discutant parfois de sexe et de ma frustration actuelle, puisque je n’ai jamais eu vraiment de filtre à ce sujet-là. Est-ce un mal ? Aujourd’hui, je me pose la question.

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Au fur et à mesure de l’avancée de la soirée, des gens rentraient chez eux et je me suis retrouvée à être la seule fille. C’était loin d’être la première fois, et puis il n’y avait là que des gens que je connaissais.

Je me sentais en confiance. Sont arrivés à ce moment-là les shots de tequila. Je discutais avec mon ami et je lui ai dit :

« Mais regarde-moi, qui coucherait avec moi ? »

Il m’a répondu que lui le ferait, du sexe sans conséquences, mais il ne m’avait jamais intéressée. En plus, il avait déjà eu une histoire de cul avec l’une de mes amies, donc la réponse m’est venue simplement, par réflexe :

« Non. »

Il a tout de même mis sa main dans mon pantalon, puis dans ma culotte et je me suis éloignée de lui en disant « non ». Nous nous trouvions dans la cuisine ouverte sur le salon et nous n’étions pas seuls.

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À ce moment-là, les effets néfastes de l’alcool se sont fait ressentir et je me suis rendue dans la salle de bain afin de me faire vomir. Il m’y a rejointe dans le même but. La grande classe donc !

Je me souviens de l’avoir embrassé, et de m’être dit aussitôt que c’était une très mauvaise idée et que je ferais mieux de rentrer chez moi. Mais j’étais bien trop bourrée, j’étais molle. Il m’a enlevé mon t-shirt et je me souviens encore de son souffle sentant l’alcool quand il m’a dit « Suce-moi ».

Je n’étais plus qu’un pantin, un pantin qui s’est relevé en disant « non », mais un pantin qu’il a retourné, déshabillé et qu’il a baisé contre sa baignoire, un pantin dont la tête cognait contre le mur et qui avait mal, un pantin qui s’est encore relevé en disant « non », qui s’est assis sur la baignoire pour reprendre ses esprits, un pantin dans la bouche duquel il a remis sa bite.

Je me suis alors dégagée une dernière fois en disant « non », j’ai pris mes affaires, je les ai remises aussi vite que possible, je suis sortie de la salle de bain. Je suis allée récupérer mon manteau, mon sac et mes chaussures et je suis partie aussi vite que j’ai pu.

En voyant mon état, deux amis ont tenu à me raccompagner chez moi. Une fois rentrée, je me suis jetée dans mon lit, en larmes, et j’ai refusé qu’ils m’approchent, alors ils sont partis. Une fois seule, j’ai appelé mon père à l’étranger (vive le décalage horaire). Quand je lui ai dit qu’un ami avait profité de mon état d’ébriété, il m’a dit d’appeler la police. J’ai respiré un grand coup et mes mains tremblantes ont composé leur numéro.

Lorsque le cerveau ne sait plus quoi faire, le corps sait, je suppose.

Trois policiers sont arrivés quelques minutes plus tard, puis une ambulance. Lorsque l’ambulancière a voulu saisir mon bras pour prendre ma tension, je l’ai retiré si vite que mon cerveau n’avait pas encore eu le temps de prendre une décision. Lorsque le cerveau ne sait plus quoi faire, le corps sait, je suppose.

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J’ai été emmenée aux urgences pour un examen, toujours suivie de trois policiers (qui avaient changé entre temps), mais pas de bol, c’était le mauvais hôpital. J’ai juste eu le temps de faire des prises de sang puis je suis repartie en ambulance vers un autre établissement pour me faire examiner par le médecin légiste.

C’était la pire expérience de ma vie. Juste au moment où c’est la dernière chose que vous voulez, on vous demande d’écarter les jambes et de ne pas bouger pendant qu’on vous examine, qu’on vous passe des cotons-tiges sur les parois vaginales — parce qu’évidemment, aucun préservatif n’a été utilisé.

Il faut donc prendre certains médicaments ainsi que la pilule du lendemain. J’ai enchaîné les verres d’eau cette nuit-là, à la fois pour me nettoyer la bouche, pour contrôler les tremblements, pour lutter contre la nausée de la pilule du lendemain mais aussi parce que c’était la seule chose que j’envisageais pouvoir mettre dans ma bouche.

Une fois l’examen passé, retour au commissariat pour la déposition, avec un passage par l’éthylotest d’abord pour s’assurer que le témoignage sera recevable.

Encore aujourd’hui, je remercie le policier qui a été formidable pendant ma déposition, compréhensif, gentil et surtout qui ne m’a pas bousculée ou reproché quoi que ce soit.

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On m’a ensuite raccompagnée jusque chez moi. Je me souviens qu’ils m’ont demandé si je souhaitais être déposée avant mon immeuble afin que mes voisin•es ne me voient pas sortir d’une voiture de police — cette institution a une bien mauvaise image et c’est dommage, car ce soir-là, le policier qui a pris ma plainte m’a permis de ne pas perdre pied.

Je n’ai raconté ces événements que trois fois : au policier, à mon psy et aujourd’hui. Je faisais lire ma déposition à mes ami•es pour le leur annoncer, déposition que je n’ai jamais relue moi-même d’ailleurs.

La confrontation avec mon agresseur a été un véritable calvaire : je ne supportais pas de me savoir dans la même pièce que lui, et lorsqu’on m’a demandé de relater une nouvelle fois les événements j’en ai été incapable. Je suis devenu une boule, recroquevillée sur moi-même, les mains sur les oreilles afin de ne pas entendre sa voix.

Le lendemain, on m’a appelée afin que je vienne récupérer mes affaires, ils n’en avaient plus besoin puisque le procureur avait décidé de ne pas donner suite à ma plainte… je me souviendrai toujours du regard de dédain qu’avait la policière qui m’a tendu mes affaires. Je n’ai jamais été aussi démunie de ma vie.

Moi qui suis toujours en demande de câlins, j’ai refusé d’être touchée pendant plusieurs semaines. Je ne supportais pas ça, je ne supportais pas que quelqu’un soit derrière moi. J’ai dû réapprendre à me doucher, mon corps n’était un appendice à laver régulièrement mais que je ne supportais pas de toucher. Je mangeais peu, le simple fait de devoir mettre quelque chose dans ma bouche me donnait la nausée.

J’ai été entourée par mes ami•es dans cette épreuve, mais personne ne la vit à votre place. Depuis, je suis incapable de m’endormir dans le silence, il me faut du bruit, une distraction.

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Lorsque l’avis de classement de ma plainte m’a été envoyé, des mois plus tard, je suis entrée dans une rage folle, j’ai hurlé, cassé tout ce qui était à portée de mes mains. Puis, parce que personne ne l’aurait fait à ma place, je me suis calmée et j’ai tout rangé, nettoyé. On m’a dit « Oui, mais tu le savais déjà », mais là c’était écrit noir sur blanc : pas assez de preuves

À cet instant, j’ai souhaité qu’il m’ait frappée cette nuit-là, puisque il leur fallait des preuves.

Les ami•es qui m’ont raccompagnée chez moi ce soir-là considèrent qu’après tout, on ne sait pas ce qui s’est passé dans cette salle de bain. Peut-être que c’est de ma faute. Je n’ai jamais pu leur en parler. Je ne leur pardonnerai jamais leur attitude, pas le soir même mais par la suite.

C’est pas juste.

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L’été qui a suivi, je suis partie en stage à l’étranger près de mon père, chez qui je vivais donc. Tout comme ma mère a installé de la distance entre ma sœur et moi, cet événement a creusé un énorme gouffre entre nous, et je ne suis pas sûre que ça changera un jour. Lorsqu’il a lu ma déposition, mon père m’a dit — je m’en souviendrai toujours :

« Tu as laissé ta mère faire de toi quelqu’un qu’on peut violer. »

Le reste de l’histoire a peu d’importance je pense. Je lutte chaque jour pour me reconstruire, j’ai arrêté la fac après une nouvelle année d’échec.

Un dernier mot sur cette fac : les autres savent qui m’a violée, c’est un ancien élève, et autant mon départ a été perçu — il me semble — comme un soulagement, autant il est toujours invité aux soirées des ancien•nes étudiant•es. Il est leur héros, je suis la mouche sur le pare-brise.

Aux yeux de la loi, cet homme est innocent. En vérité, il a changé ma vie à tout jamais.

Aux yeux de la loi, cet homme est innocent. En vérité, il a changé ma vie à tout jamais. Il m’a brisée, mais comme j’ai appris à vivre avec ce que m’a fait ma mère, j’apprends à vivre avec ce qu’il m’a fait.

Pour celles et ceux qui m’entourent, je ne me remettrai jamais suffisamment vite. Les gens avec qui j’aimerais pouvoir en parler les jours où j’ai passé ma nuit à revivre cette histoire ne souhaitent plus en entendre parler et ne comprennent pas qu’elle me hante encore.

Mon histoire doit être racontée et partagée, trop de gens l’ont vécue et la vivront encore.

Je la raconte aussi pour ne pas qu’on la raconte pour moi. C’est parfois brouillon, peut-être difficile à suivre mais j’y travaille, et chaque jour j’ai un peu plus le courage de relire et réécrire ce qu’il m’a été si pénible de coucher sur le papier.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lawende
    Lawende, Le 21 juin 2016 à 11h36

    Tu as tout mon soutien et tout mon respect. Même si cela doit te soulager d'en parler il faut du courage pour le faire.

    J'espère que tu pourras te reconstruire et trouver les vraies personnes qui te soutiendront sans te juger pendant le temps dont tu as besoin.

    Pour tes parents, dis-toi que même si tu as manqué de cadre familial stable en tant qu'enfant, ce cadre tu pourras le créer en tant que parent et/ou en tant qu'épouse. On ne choisi pas dans quelle famille ont naît mais on choisi celle qu'on construit d'une certaine manière.

    En tout cas bonne chance à toi <3

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