L’aide aux réfugiés, cible d’infos erronées et d’images truquées sur les réseaux sociaux

Les réfugié•es syrien•nes, dont le calvaire a été cristallisé dans l'insoutenable photo d'Aylan Kurdi, mort noyé, sont la cible d'informations truquées, de théories du complot honteuses et de manipulation médiatique, notamment sur Internet. Remettons les pendules à l'heure.

L’aide aux réfugiés, cible d’infos erronées et d’images truquées sur les réseaux sociaux

Si vous ne connaissez pas encore Les Décodeurs, c’est peut-être le moment de découvrir ces journalistes qui se sont donnés pour mission de décrypter l’information, et surtout de déconstruire les intox qui circulent ça et là sur les réseaux sociaux.

À lire aussi : Cette photo de réfugié syrien mort restera dans l’Histoire, et l’indignité de la France aussi

Facebook et Twitter, les relais de la rumeur

Avant, c’était le bouche-à-oreille qui déformait les faits et maculait les informations d’interprétations personnelles pas toujours honnêtes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux tiennent ce rôle de « téléphone arabe » numérique. C’est devenu extrêmement facile de diffuser très largement une fausse information, un « hoax », un montage photo percutant, un message à l’apparence du « bon sens » et au fond de propagande, aux relents d’extrême-droite.

En octobre 2013 déjà, une de nos lectrices dénonçait ce phénomène à travers une lettre ouverte à ses amis Facebook « décomplexés », devenue virale.

Je ne vois plus les gens qui doutent de l’information

Alors, que faire face à ces manipulations silencieuses de l’opinion publique ? Pendant les débats sur le mariage pour tous, j’avais tout simplement fait le ménage dans mes contacts : ceux qui partageaient les manip’ de la Manif pour tous ont été dégagés. Je n’avais peut-être pas réalisé à l’époque que cette réaction n’a fait que me couper du problème : je suis bien à l’aise avec mes oeillères, et autour de moi, je ne vois plus tous ces gens qui doutent de l’information.

Alors j’ai eu un moment de surprise, en recevant ce message sur Facebook, de la part d’une amie :

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Voici le message en question, publié par une page intitulée « Pensées de par le monde », comme si c’était aussi innoncent qu’un dicton du style « à chaque jour suffit sa peine » :

propagande-extreme-droite-facebook

Car il en faut du courage pour partager des inepties.

Comment répondre à ce genre de message, qui prend l’apparence du bon sens, pour mieux maquiller une idéologie politique dont on ne connaît que trop les origines : la fameuse « préférence nationale ». Occupons-nous d’abord de NOS pauvres, ma bonne dame !

À cet argument teintée de mauvaise foi, la meilleure réponse laconique est encore celle du dessinateur de presse « Nawak ».

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Dingue ! La fachosphère se découvre une subite passion pour les SDF français, surtout quand il s’agit de cracher sur des réfugiés étrangers !

Posted by Nawak Illustrations on Thursday, September 3, 2015

Les « pauvres français » d’aujourd’hui sont les « parasites assistés » d’hier, ma bonne dame. L’essentiel étant toujours de cristalliser les rancoeurs et la haine sur un bouc émissaire facile à détester, d’autant plus facile qu’on ne le connaît pas. Hier, les chômeurs et les SDF « assistés », aujourd’hui, ces étrangers qui nous envahissent : « les migrants ».

Migrants VS réfugiés, la guerre des mots

Les familles syriennes qui arrivent par dizaines de milliers en Europe ne sont pas « migrantes », elles sont « réfugiées ». Elles n’ont pas spontanément décidé de quitter leur pays d’origine, elles ne se sont pas levées un matin en se disant « tiens, j’entends que l’herbe serait plus verte dans les plaines d’Île-de-France »…

La Syrie est en guerre, une guerre civile à l’intérieur de ses frontières entre les partisans du dictateur Bachar Al Assad et ses opposants, et en guerre contre Daech, les combattants islamistes qui sèment la terreur dans toute la région et jusqu’en Europe. C’est pourquoi la population syrienne est contrainte à l’exil. C’est pourquoi on les appelle des réfugiés, et pas « des migrants ».

Ma grand-mère a été réfugiée en 1939.

Pour mémoire, lors de la Seconde Guerre Mondiale, qui remonte à il n’y a pas si longtemps que ça, des milliers de Français•es aussi ont été déplacé•es. Ma grand-mère avait neuf ans, et elle n’avait pas besoin que le Pape lance un appel à toutes les communautés chrétiennes pour qu’elles accueillent des réfugié•es : en 1939, lorsque les villages trop proches de la ligne Maginot ont été évacués, mes grands-parents ont fait partie de ces familles relogées dans le Nord et l’Ouest de la France.

Que tous ceux qui préconisent aux Syriens de « rester chez eux pour récupérer leur pays » gardent à l’esprit que nous serions nombreux•ses à fuir pour mettre nos familles à l’abri si la situation était inversée. Et qu’il n’y a pas si longtemps que cela à l’échelle de l’Histoire, la situation était inversée.

À lire aussi : L’immigration, parlons-en ! — Le coup de gueule de Fatou Diome

Les Décodeurs, vos meilleurs amis anti-rumeurs

Ces journalistes se donnent pour mission de déconstruire la propagande et les manipulations de l’information que vous voyez passer sur les réseaux sociaux, mais pas que : ils s’attaquent aussi aux discours politiques qui ne sont pas toujours rigoureux, et font des raccourcis trop prononcés…

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Ils ont publié une Charte qui explique leur mission et leurs engagements, que vous pouvez lire en cliquant sur l’image ci-dessus.

La semaine dernière, c’est sur la guerre des images que Les Décodeurs se sont penchés. Suite à la diffusion de la photo d’Aylan Kurdi, qui, faute d’avoir retourné l’opinion publique française en faveur des réfugiés, l’a tout de même suffisamment secouée pour provoquer un élan de solidarité, d’autres voix se sont élevées sur les réseaux sociaux.

À lire aussi : Que faire pour aider les réfugiés ?

Ces manipulateurs d’opinion qui prétendent rétablir « la vérité »

Certains ne croient pas à l’authenticité de la photo, d’autres dénoncent « l’émotion à deux vitesses », qui voudrait que l’on soit davantage touché par la mort de ce petit garçon syrien que par celle d’une autre petite fille catholique. Et parce que l’horreur est suffisamment abondante dans ce monde pour que coexistent plusieurs photographies insoutenables d’enfants morts, les tenants de la théorie du complot font circuler d’autres clichés macabres pour dénoncer ce qu’ils estiment être « une manipulation de l’opinion ».

J’espère que vous saisissez l’ironie.

À lire aussi : Les élèves qui « ne sont pas Charlie » et la théorie du complot, un défi de plus pour l’école

Ainsi, en fin de semaine, Les Décodeurs se sont attelés à rechercher la source de ces montages morbides (rassurez-vous : tout est flouté), afin de déconstruire point par point la propagande anti-solidarité en faveur des réfugié•es qui se déversait sur les réseaux sociaux.

Allez lire et partager leur article : Migrants, la guerre des images.

Samuel Laurent, le responsable des Décodeurs du Monde, que vous pouvez suivre sur Twitter par ici. Évitez de le troller cependant, il a déjà suffisamment à faire avec tous les activistes de la « fachosphère » — c’est ainsi que l’on surnomme les militants qui répandent l’idéologie d’extrême-droite en ligne.

Vous aussi, participez à la désintox !

Tout ça pour vous dire que les journalistes qui s’attèlent à déconstruire les idéologies dangereuses et qui signent des articles factuels pertinents existent. Mais leurs articles sont noyés dans la marée des publications quotidiennes.

Si vous voyez remonter dans vos timeline Facebook et Twitter davantage de citations « malaise » et de montages douteux que d’articles de décryptage, c’est parce qu’il y a davantage de gens qui partagent ces publications que de gens qui partagent les analyses contradictoires dans vos contacts.

À vous de contribuer à l’inversion de cette tendance !

À lire aussi : Pour la réhabilitation du militantisme !

Si 56% des Français•es sont toujours opposé•es à ce que la France participe à l’accueil des réfugié•es, c’est aussi parce qu’une bonne partie d’entre eux sont sensibles à cette propagande distillée par « des gens comme eux » (qui n’auraient donc aucune raison de leur mentir !), et ne croient pas à « la voix officielle des médias ».

À lire aussi : Le raisonnement motivé : pourquoi le tonton raciste ne retient-il que les arguments qui l’arrangent ?

Alors, si par exemple, vous n’en pouvez plus d’entendre qu’« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », je vous invite à lire et partager amplement cet article de Rachel Nef, publié sur le blog de Médiapart : À ceux qui me répètent qu’on ne peut pas accueillir « toute la misère du monde ».

Too long, didn’t read ? Voici un résumé :

Cette phrase est une citation tronquée de Michel Rocard, dont il ne faudrait pourtant pas oublier la deuxième partie : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part ». S’ensuit un focus sur le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile que la France accueille chaque année, et que « la réacosphère » se rassure : on est loin de ployer sous le poids des « migrants ».

« Nos démocraties peuvent tout à fait accueillir ces migrants, et au lieu de succomber à un populisme mortifère, devraient réfléchir à une politique migratoire de manière plus sereine et apaisée et arrêter de faire des migrants les boucs émissaire de nos sociétés.

Sinon c’est notre humanité qu’on perd peu à peu. »

Notre nationalité n’est ni un super-pouvoir, ni un totem d’immunité

Enfin, considérer « un migrant » comme si ce n’était qu’un bon à rien à charge de la société française, c’est oublier que tous ces gens ne viennent pas ici de gaité de coeur, et qu’être déraciné de chez soi n’est pas une partie de plaisir. Les étrangers sont juste des hommes et des femmes qui sont né•es ailleurs. Ils ne sont ni plus ni moins capables dans la vie que les gens nés ici.

Il faut arrêter de croire qu’être né sur le sol français nous confère une une valeur intrinsèque. Notre nationalité n’est pas un super-pouvoir, et ce n’est certainement pas un totem d’immunité contre les guerres et les aléas de la vie. Le jour où j’ai compris que j’étais née et que j’avais grandi du « mauvais » côté de la Ligne Maginot, j’ai réalisé à quel point la frontière était un concept flou, et pas du tout un « bouclier » contre « les invasions » extérieures. J’avais huit ans.

« Prenez ça dans la gueule, les Français »

Sur Rue89, Daniel Schneiderman (Arrêt sur image) publie une tribune cruellement juste, sur l’attitude déplorable de l’opinion publique française face à cette crise humanitaire, dont l’indécence contraste violemment avec les images de liesse populaire qui ont accompagné l’arrivée des milliers de familles réfugiées dans les gares allemandes, ce week-end.

« Des gifles, des gifles cruelles, ces images des Allemands accueillant les réfugiés. Tiens, les Français, prenez-vous ça dans la figure, prenez-vous les caisses d’habits, prenez-vous les caisses de nourriture, les bouteilles d’eau, les amoncellements de chaussures, et par-dessus tout, prenez-vous les sourires, et les haies d’honneur, et les pancartes « Welcome, Willkommen » ! »

Et il dénonce également l’incompréhensible attitude de Jean-Luc Mélenchon, que je prenais pourtant pour un humaniste de gauche, incapable d’admettre que sur ce coup-là, et malgré toute l’aversion qu’il peut avoir pour la politique économique allemande, Angela Merkel a agit de façon exemplaire, et son peuple aussi, bien au-delà.

« Il fallait voir Mélenchon, sur France 5, pris à contrepied dans sa germanophobie, rappelant (à raison) que la politique de Merkel est à l’origine de l’exode de centaines de milliers de Grecs ou d’Espagnols, mais incapable, en échange, de trouver les mots pour reconnaître et saluer, non pas Merkel, à la remorque, mais l’élan de la société allemande. »

Visiblement, il est plus important de camper sur ses positions idéologiques que d’exhorter l’opinion publique à suivre l’exemple allemand…

La guerre de l’information ne fait que commencer. Les manipulations vont aller crescendo, entre la campagne pour les élections régionales qui a déjà commencé, et celle pour les élections présidentielles de 2017, qui est dans les starting blocks.

Lorsque l’émotion suscitée par les photos insoutenables sera redescendue, j’espère que notre esprit critique prendra le relais, et que nous serons toujours en mesure de lutter contre ces tentatives répétées d’imposer une idéologie raciste et xénophobe au sein de notre société.

« 99% des gens n’auront pas le courage de partager ceci ! Qui le fera ? »

À lire aussi : Survivre à Papiraciste et Tatiemophobe pendant les fêtes de fin d’année

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lune Bleue
    Lune Bleue, Le 15 septembre 2015 à 11h26

    @MorganeGirly : je trouve ton dernier message vraiment super!
    Au moment des attentas de Charlie Hebdo, je m'étais fait cette réflexion, en mode blasée: "Oui 'fin ok y a 12 personnes qui sont mortes c'est triste mais y en a dix fois plus qui meurent tous les jours dans d'autres pays et tout le monde s'en tape" (bon, après, en lisant des trucs sur Charlie Hebdo (que je ne connaissais pas avant les attentas) et sur les débats qui ont suivi, j'ai un peu affiné ma réflexion).Puis je m'étais dit aussi que bon, c'était pas très constructif comme remarque. Mais c'est notamment en lisant ton com' que je comprends POURQUOI c'était pas constructif comme remarque, donc je tenais à te dire merci. :fleur:
    Oh, et si j'ai un débat sur le thème "y a plus important que les réfugiés" (maintenant que je sors de mon "t'façon les gens ils sont tous cons ch'uis blasée"), tu m'autorises à reprendre une partie de ton message?

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