Je suis libanaise, je suis bisexuelle, je suis devenue athée, et j’ai hâte d’être libre

Beyrouth jouit d’une image progressiste au Moyen Orient, pour la communauté LGBT. Mais Lamia, athée et bisexuelle, a grandit et vit aujourd’hui encore dans un contexte qui l’empêche d’être elle-même. Elle a raconté son histoire à Esther.

madmoiZelle au Liban
Esther est partie recueillir les témoignages des jeunes femmes de plusieurs pays, à travers le monde, avec une attention particulière portée aux droits sexuels et reproductifs : liberté sexuelle, contraception, avortement.

Elle a déjà rendu compte de ses rencontres avec des sénégalaises et sa deuxième étape l’a menée au Liban ! Elle y a réalisé interviews, portraits, reportages, publiés au fil des jours sur madmoiZelle.

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À Beyrouth, il existe un tas de petits cafés un peu hipster, un peu branchés. C’est dans l’un d’eux que je retrouve Lamia un soir, à côté de son université.

Elle est libanaise, mais elle a vécu avec ses parents au Canada entre ses quatre et neuf ans, puis en Arabie Saoudite jusqu’à ce qu’elle revienne au Liban pour ses études.

« Je voulais partir au Canada ou en Allemagne, mais mes parents ne voulaient pas. Ils pensaient que si je m’éloignais d’eux, j’allais mal tourner, abandonner ma religion.

Alors qu’au Liban, ils pouvaient garder un œil sur moi car ma mère et ma petite sœur sont rentrées vivre ici aussi.

Ils sont extrêmement stricts et très religieux. Lorsque j’avais 17 ans, ils ont découvert que j’étais athée, bisexuelle, que j’écoutais de la musique et que j’allais dans des soirées où il y avait de l’alcool et des cigarettes en portant des vêtements moulants… »

Mais avant qu’elle ne me raconte cet épisode, afin de comprendre son histoire, je lui demande de revenir un peu en arrière et de me raconter dans quel cadre elle a grandi. Je suis intriguée : comment est-elle parvenue à s’émanciper à ce point de ses parents ?

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Grandir avec des parents stricts et très conservateurs

Lamia m’explique qu’elle a grandi dans un milieu très religieux et conservateur, mais que paradoxalement ses parents sont sans doute ceux qui ont fait d’elle une féministe.

« J’ai été élevée de manière très religieuse, avec les prières, le jeûne du Ramadan, quand j’ai grandi je devais porter des jeans larges et une robe par dessus, le voile aussi, je n’avais pas le droit d’écouter de musique…

Mais en même temps, ils ne m’avaient jamais rien dit de vraiment sexiste, jusqu’à ce que je grandisse. J’étais donc une enfant avec un très fort caractère, dès mes 5 ans je pense que j’étais féministe, je me battais dans la cour avec les garçons qui me manquaient de respect. »

Élevée dans un moule, elle se rappelle avoir eu des pensées lesbophobes à l’âge de 12 ans, avoir tenu des propos culpabilisants pour les victimes de viol

« Je n’avais aucun modèle ! Je n’avais jamais vu de lesbiennes avant de le devenir moi-même, elle ne sont pas représentées dans les médias non plus, et pourtant j’ai grandi en regardant des séries américaines. »

La musique, première entorse dans l’éducation de Lamia

C’est à 14 ans que Lamia commence à questionner ce modèle.

« Mon premier pas a été d’écouter du rock, alors que je n’avais pas même le droit d’écouter de la musique.

Doucement, j’ai commencé à me sentir différente, j’ai voulu explorer ce qu’il y avait au delà des limites qu’on m’avait imposées jusqu’ici.

J’ai commencé à lire beaucoup de choses sur Internet… »

Lamia explorait Tumblr comme un royaume où elle pouvait exercer son libre arbitre, hors de la réalité.

« À force, je voulais avoir les cheveux roses, me faire tatouer – j’avais l’habitude de dessiner des tatouages sur mon corps ! »

L’athéisme, un possible inimaginable pour Lamia

Il ne lui manquait plus qu’un peu d’influence extérieure…

« Et puis mon meilleur ami m’a confié être athée. J’ai d’abord pensé « waoooow, c’est quoi ce truc, c’est possible ? » Ça m’a semblé… mal.

J’avais beau ne plus vraiment être religieuse – je ne priais plus vraiment, ça m’était égal que les gens fument, boivent, couchent ensemble sans être mariés – je continuais tout de même à jeûner pendant le ramadan, à penser que Dieu était mon meilleur ami et qu’il était là pour moi. »

Mais l’idée fait du chemin dans sa tête.

« J’ai commencé à penser au déterminisme, aux gens qui se comportaient mal et finissaient en enfer pour ça, alors même que s’ils se comportaient mal, c’était dû au contexte dans lequel ils étaient nés et avaient grandi. Donc j’ai fait de plus en plus de recherches…»

« La religion est sexiste, et c’est ce qui m’en a fait me détacher »

Ce qui lui fait prendre de vraies distances avec la religion est finalement la place que la femme y occupe.

« Dans ma famille mis à part ma mère, moi et certaines de mes tantes, personne ne porte le voile. J’ai des tantes qui vivent en France et qui ne sont pas spécialement religieuses, un jour elles avaient cette discussion au sujet du voile avec ma mère…

Et comme elles ne tombaient pas d’accord sur le hijab, d’un seul coup, l’une d’elles a abordé le sujet du viol en Islam.

Un homme n’est pas vraiment autorisé à te violer, mais tu dois lui donner du plaisir sexuel et si tu ne le fais pas, Dieu sera en colère contre toi pendant plusieurs mois : donc en réalité ce n’est pas vraiment un choix, c’est une légitimation du viol.

J’ai demandé à ma mère si c’était vrai, elle m’a dit que oui. C’est la première et unique fois où je l’ai vue ressentir de la honte vis-à-vis de la religion. »

C’est cette discussion qui a déclenché un nouveau stade de réflexion pour elle.

« En fait, c’est ce qui m’a rendue athée. »

Porter le voile, un fardeau pour Lamia

De là ont découlé d’autres recherches, sur le voile notamment.

« Loin de moi l’idée de blâmer celles qui font le choix de porter le voile et revendiquent le fait de le faire « pour elles ».

Mais moi, plus ça allait, moins je me reconnaissais là-dedans.

Ça me rend mal dans ma peau, ça abîme ma confiance en moi. Et ça véhicule tout ce à quoi je ne crois pas, l’oppression des femmes, c’est juste tellement pas moi ! »

Dès le lycée, Lamia commence à poster des photos d’elle sans voile sur Tumblr.

« L’argument que j’entends le plus souvent en faveur du voile est celui dit de la « sucette » : une femme, c’est comme une sucette, si elle a une enveloppe, un homme va la désirer, mais une sucette sans emballage couverte de mouches, quel homme voudrait d’elle ? On peut aussi appeler cet argument « l’argument de la viande crue ».

Il y a aussi l’argument selon lequel le voile nous protégerait du viol, comme si les hommes étaient des animaux qui à la vue d’une chevelure ne pouvaient plus se contrôler !

Ou simplement pour respecter la parole de Dieu…

Je conçois que certaines femmes se retrouvent dans ces conceptions et décident de se conformer à cette vision des choses en pensant que c’est bon pour elles, mais je pense que c’est une illusion et que ces arguments sont en réalité intrinsèquement sexistes car ils font une différence entre hommes et femmes.

Il y a un argument que je peux entendre en revanche car il s’applique à la fois aux hommes et aux femmes – bien que cela n’aille pas jusqu’à la chevelure des hommes – c’est celui de la « modestie », de la « sobriété » : l’idée de ne rien porter de moulant ou de flashy, pour ne pas être jugée sur ton apparence mais sur tes paroles. »

À lire aussi : Mon voile, ma liberté : mon slam et mes explications

Un coup d’arrêt à l’émancipation de Lamia

En somme, Lamia « ne jette pas la pierre aux femmes qui portent le voile »mais ne peut plus, à titre personnel, continuer de le porter.

Cependant, l’événement que j’abordais en début d’article fut tout de même un coup d’arrêt à l’évolution de sa pensée en la matière, ou en tous cas à sa prise de liberté effective… Mais il est aussi lié à une autre des facettes de Lamia : sa bisexualité.

Si Lamia est si effrayée de parler de son envie de retirer le voile à ses parents, c’est parce qu’ils ont déjà eu un aperçu de la « vraie » Lamia, lorsqu’elle avait 17 ans et que cela n’a pas été sans conséquences.

Un amour interdit

Tout est parti de la bisexualité de Lamia.

« À 12 ans, j’étais lesbophobe, je ne pensais vraiment pas que les filles c’était mon truc. Mais avec le recul, quand je pense à la moi de l’époque, je pense pourtant que j’étais amoureuse de ma meilleure amie. Je devenais extrêmement jalouse dès qu’elle avait un nouveau petit copain ! »

Elle me raconte comment progressivement, elle a pris conscience du fait qu’elle aimait les filles.

« Quand mon meilleur ami – le même qui m’avait confié être athée – m’a dit être bisexuel, j’étais effrayée.

Mais lorsqu’il m’a fait cette confession, j’ai commencé à réfléchir, à me dire que si ça se trouve, j’aimais aussi les filles… Je n’avais jamais expérimenté ça, mais je n’avais jamais été avec un garçon non plus.

En arrivant au lycée, j’ai eu un crush sur une fille et elle aussi. »

Se découvrir gay, lorsque l’on vit en Arabie Saoudite

Il faut se remettre dans le contexte : à l’époque, Lamia a beau être libanaise, elle vit en Arabie Saoudite avec sa famille. L’homosexualité y est punie.

« J’étais effrayée. Je ne l’avais dit à personne d’autre que mon meilleur ami, j’avais ce crush, mais en secret. »

Lamia ne se confie pas même à son autre meilleure amie, qui au contraire du premier, vivait proche de chez elle.

« Il y a avait donc cette fille, j’avais remarqué avant qu’on devienne amies qu’elle me lançait des regards de temps en temps. On a commencé à parler et passer beaucoup de temps ensemble parce qu’on était toutes les deux fans du groupe Paramore.

On en parlait pendant des heures. J’écrivais aussi de la poésie et elle était la seule à avoir le droit de la lire, mis à part mon meilleur ami. On était amies, mais on se tenait la main, je m’allongeais la tête sur ses genoux…

C’était bizarre, elle m’écrivait des chansons, elle m’avait offert un porte feuille pour se faire pardonner d’avoir oublié mon anniversaire alors qu’à l’époque, même un café c’était cher pour nous…

Mais j’étais persuadée qu’elle était hétéro, jusqu’à ce que je trouve par hasard son Tumblr. Il y avait dessus une caricature d’elle embrassant une fille.

Alors un jour, je lui ai dit qu’il fallait qu’on parle. Elle aussi voulait me parler, j’ai commencé par lui avouer mon athéisme. Elle a été surprise et presque déçue que ce soit ce que je voulais lui confier, mais je lui ai expliqué que ce n’était qu’un pré-requis pour qu’elle ne me juge pas pour la seconde chose que j’avais à lui dire.

On n’arrivait pas à s’avouer les choses. C’était hyper dramatique, on pleurait toutes les deux. On a fini par le faire en même temps et on a commencé à sortir ensemble. »

Impossible d’assumer au grand jour sa véritable identité

Évidemment les prémisses de cette relation tiennent du secret. Mais un mois plus tard, sa mère découvrait des photos d’elles deux s’embrassant dans son téléphone.

« Mon père qui est pourtant une personne hyper calme a commencé à crier « est-ce que tu es lesbienne ?! ».

Tous les deux ont fouillé plus loin dans mon téléphone et découvert que j’avais insultée ma mère car nous avions une très mauvaise relation, que je disais être athée… Je leur ai menti : j’ai dit que j’avais fait ça pour avoir l’air cool.

Mes parents m’ont confisqué mon téléphone, pendant trois ou quatre mois, j’ai seulement été autorisée à quitter la maison pour aller à l’école. Je n’avais plus le droit de sortir. »

Lamia a regagné leur confiance petit à petit, tout doucement.

« Je me suis retournée vers la religion. J’étais athée, mais religieuse, c’était un paradoxe : je ne croyais plus aux histoires du Coran, je n’y ai jamais vraiment cru, mais j’avais besoin du réconfort de Dieu parce que j’étais tellement effrayée par la colère de mes parents. »

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Se libérer du poids de la religion…

Depuis qu’elle est arrivée à l’université et a commencé une thérapie, elle envisage le futur différemment.

« Cette histoire de voile, d’être forcée de le porter… Je suis tombée en dépression à cause de ça.

Paradoxalement, cet épisode m’a rapprochée de ma mère. Elle a été compréhensive face à mon mal-être d’une certaine façon, même si elle n’en comprenait pas les causes.

Elle m’a emmené voir une psy qui a perçu que le voile était un problème dès le premier rendez-vous.

Après 10 minutes de discussion, elle a fait sortir ma mère, m’a regardée, et m’a dit : « tu ne veux pas porter le voile, n’est-ce pas ? Donc on va travailler là-dessus. » »

Pour l’heure, Lamia profite de certaines escapades hors de Beyrouth pour se délester de son hijab. Mais elle a décidé d’assumer cette facette d’elle-même face à ses parents en leur annonçant qu’elle cesserait de le porter cet été.

« J’attends d’avoir terminé l’année scolaire, au cas où ils décideraient de me mettre à la porte. Je veux être dans une période où il sera simple pour moi de chercher un travail et un appartement.

Bien sûr j’espère que ça ne ce passera pas comme ça, je n’ai pas fini mes études et je voudrais pouvoir les poursuivre, mais je n’en peux plus : je préfère devoir faire une pause le temps d’économiser suffisamment pour les poursuivre avec mon propre argent, que devoir continuer à vivre malheureuse en portant le voile. »

Le reste en revanche, demeurera secret pour ses parents comme pour la psy, pour l’heure.

« Je vais seulement leur parler du hijab, pour le reste, je dirai que je vais continuer de prier, de jeûner, que je crois encore. Et surtout, ne pas parler de ma bisexualité. »

La difficulté d’assumer son orientation sexuelle à Beyrouth

Malgré l’image de havre de paix pour les personnes LGBTQ dont jouit parfois Beyrouth, y assumer son orientation sexuelle ou son genre n’y est en effet pas toujours simple. En tous cas ça ne l’est pas pour Lamia.

« C’est possible dans certains groupes sociaux plus progressistes.

Comparé à l’Arabie Saoudite, à l’Égypte, c’est bien sûr plus simple. Mais les personnes ouvertes d’esprit à ce sujet sont encore une minorité.

Par exemple récemment je parlais avec mon cousin, qui va dans la même université que moi, il m’expliquait comment, avec son groupe de potes, ils avaient eu envie de frapper un mec… juste parce qu’il « avait des manières ».

J’ai même un camarade de classe un jour qui m’a demandé si j’étais « favorable » aux gays. J’ai répondu, « WTF, oui, pourquoi ? Pas toi ? ».

Et il m’a dit « Non, je ne pense pas qu’ils devraient être tués, mais je veux dire, ils ruinent notre société ! ». »

Ce n’était pas la première fois que Lamia entendait de tels propos.

« Ça me met en colère ! Ils se pensent progressistes quand ils disent ça, alors quoi, je devrais te remercier pour ne pas avoir envie de me tuer ? Ouais, bravo les gars ! »

Pas facile en effet pour Lamia d’exister telle qu’elle est dans ce contexte. C’est pourquoi elle avance pas à pas.

Elle garde en tête l’idée de créer un jour, peut-être, une association pour la jeunesse athée libanaise.

« Mais pour le moment, ça fait peur. »

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Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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Commentaires
  • Neverland90
    Neverland90, Le 27 mai 2018 à 19h13

    @merbaltique
    Désolée, c'est vrai qu'il y a plusieurs courants et quand je parle de position de l'Islam, c'est plutôt en tant que "religion d'Etat" (comme au Maroc) mais ce qui n'est pas le cas du Liban et du coup cette expression n'était pas appropriée.

    j'associe le CHOIX de la rédaction (celui de publier un tel article) à une très mauvaise décision. Si l'on prend en compte les CONSEQUENCES de la publication de tel ou tel témoignage, ce genre d'article ne contribue pas à apaiser le débat.

    Enfin ce n'est pas le témoignage lui-même que je critique et associe à la ligne de Charlie Hebdo, mais le choix de la rédaction (publier ça alors que la haine des musulmans est tellement forte que des gamines comme Mennel Ibtissem ou Maryam Pougetoux se font harceler sans raison valable).
    Je comprends ta crainte, mais:
    - Le témoignage est parfaitement légitime, ne pas le publier reviendrait à retirer le droit aux femmes, ayant un vécu personnel avec la religion, de s'exprimer. Pour moi c'est une forme de censure sexiste.
    - Madmoizelle et la personne qui témoigne ne peuvent pas être tenu pour responsable du harcèlement de Maryam Pougetoux ou de Mennel Ibtissem. Je pense que le problème est qu'on assiste à un détournement des témoignages de femmes et que d'un autre côté on retire le droit d'expression des femmes comme Mennel Ibtissem. Les personnes responsables de la situation se trouvent au plus haut de l'Etat et c'est malheureusement à elles d'amorcer un changement (ce qui ne sera pas fait au vu de l'actualité) Et la solution n'est certainement pas de censurer la première catégorie.


    Garder un point de vue critique sur la religion (je parle en général de toutes les religions) reste nécessaire, après j'avoue ne jamais avoir fait la distinction entre "traditions" et "religions" et je mélange probablement les deux notions.

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