Pourquoi les journalistes télé coupent-ils toujours la parole aux invités ?

Les journalistes qui coupent la parole sont-ils/elles malpoli•es ? Partant de son expérience dans le domaine de la télévision, Anouk vous explique les coulisses et ficelles d'une interview télévisée et les raisons qui poussent à l'écourter parfois de manière abrupte...

Pourquoi les journalistes télé coupent-ils toujours la parole aux invités ?

Quand j’étais petite, comme pas mal d’enfants, les écrans c’était ma drogue, la télé mon addiction.

Je percevais ça comme un autre monde très lointain et j’aspirais secrètement à en faire partie pour découvrir tous ses secrets. J’y croyais autant que de réussir à intégrer Poudlard (ou plutôt Beauxbâtons dans mon cas — seul•es les vrai•es savent).

Je savais croyais ça impossible.

big-croyances-limitantes-combattre

Et puis j’ai fait des études de cinéma, et alors que j’aspirais à devenir une grande réalisatrice d’art et d’essai — à l’époque, mon fruit totem était le melon — je me suis retrouvée à faire un stage à la technique dans une chaîne télé. Mon travail était alors de gérer le timing des directs.

Cette expérience m’a permis de comprendre pas mal de ficelles des coulisses et surtout de savoir répondre à la question suivante :

« Pourquoi le journaliste coupe toujours la parole de l’invité•e ? »

J’ai entendu des dizaines de fois des proches se plaindre de cette attitude de la part du présentateur ou de la présentatrice. Le truc, c’est que l’explication est un poil une dreadlocks un chewbacca plus compliqué qu’une simple impolitesse.

La culture du zap et le spectateur qui s’ennuie

Le nombre de chaînes à la portée de tout le monde est aujourd’hui impressionnant. Pour chaque type de chaîne existant (informations, divertissement, musique…), il y a souvent plus d’une dizaine de canaux concurrents. Comme tous les médias, les télés aspirent à avoir la meilleure audience possible.

Il est important de changer de sujet assez rapidement, car dès que la personne interviewée s’étend trop, un•e téléspectateur•trice qui s’ennuie peut zapper vers une autre chaîne.

Il/elle peut changer pour de la concurrence directe, si il/elle souhaite le même type d’information mais traité d’une autre manière, ou pour une chaîne carrément différente quand on l’a dégoûté•e de l’information. Dans les deux cas, c’est un échec.

big-relativiser-echec-conseils

Couper la parole et changer de sujet dès que l’on sent que ce n’est pas si intéressant que ça, c’est donc une première manière d’éviter le zapping.

Cela peut également permettre de garder la main sur l’interview, notamment quand la personne en face n’en fait qu’à sa tête, répond mal aux questions ou fait de la langue de bois…

Mais tout ceci n’est qu’une introduction à des problématiques beaucoup plus techniques et casse-têtes.

La ponctualité et les données qui ne peuvent changer

Les émissions se doivent de commencer à l’heure, sinon toute la grille est décalée. Le 20 heures doit commencer à 20 heures, c’est comme ça.

On n’a pas le droit d’accumuler de retard et si on en prend, on se retrouve obligé de couper dans ce que l’on avait prévu (temps d’interview mais aussi sujets, programmes courts, bandes-annonces…).

big-bref-30ans

Si on est obligé d’annuler la diffusion d’un sujet car l’interview dure un poil trop longtemps, c’est plusieurs heures — voire jours — de travail nécessaires au traitement du sujet qui ont été perdues.

À lire aussi : Six situations horribles quand on est toujours en retard

Les émissions se doivent de commencer à l’heure, et on n’a pas le droit d’accumuler de retard.

Le temps de l’interview est également limité par tout ce qu’il y a autour : si un sujet doit être diffusé à l’invité•e, c’est 1 minute 30 de perdue, si on lui montre des images pour qu’il/elle réagisse dessus, ce sont 30 secondes supplémentaires…

Et il ne faut pas oublier de compter également le temps des génériques, jingles, plateaux d’introduction et de conclusion.

Bien entendu, tout cela est prévu par le/la journaliste et la rédaction qui estiment donc une durée d’interview et préparent une liste de questions en conséquence.

À lire aussi : « Clear », l’appli pour s’organiser qui m’a sauvée du chaos

trop de trucs

Un seul mot d’ordre : PRÉPARATION

  • Le problème du « serpent qui se mord la queue »

Par sécurité, le/la journaliste prépare toujours un peu plus de questions que prévu au cas où l’interviewé•e ne serait pas assez bavard•e ou particulièrement efficace. Sauf qu’en préparant un peu plus de questions, cela attise la curiosité de l’interviewer•euse qui va donc souvent chercher à tout de même avoir des réponses alors que le timing est serré.

À lire aussi : 5 trucs auxquels on s’habitue quand on n’a pas de conversation

  • Cas pratique

Imaginons qu’il y ait quatre minutes d’interview de prévues. Le/la journaliste veut poser trois questions. L’interviewé•e est très bavard•e sur la première question et au bout de deux minutes ne semble pas du tout avoir fini de répondre.

Si la personne qui questionne (accompagnée en coulisse par la rédaction voire la direction) veut des réponses aux deux autres questions, il faut couper la parole de celui ou celle qui répond tout de suite.

big-parole-silence-bavarde

Si on ne le fait pas, on ne pourra pas lui poser les autres questions prévues qui ont également un intérêt.

De plus, plus une personne prend du temps à répondre, plus elle risque de s’étendre et d’être… ennuyeuse. Et d’encourager à zapper sur la concurrence.

Mais tout cela n’est que faible face au thème qui fait véritablement vibrer la télévision et les médias en général : la publicité

La pub, le bif, la moula, le caramel

Aujourd’hui, la plupart des chaînes télévisées sont financées entièrement ou en partie par la publicité. Le salaire de la chaîne et, par extension, celui de chaque employé•e qui y travaille, est payé par les annonceurs qui diffusent un spot publicitaire.

Annonceur : Entreprise ou société qui investit dans une publicité et sa diffusion.

Spot publicitaire : Publicité vidéo.

Bloc publicitaire : Suite de spots publicitaires diffusés à la suite et entourés d’un jingle d’introduction et d’un jingle de fin.

  • Le problème de la non-flexibilité de la publicité

La publicité est vendue plus ou moins cher en fonction de l’heure d’écoute, du public touché, bref, de l’audience.

money

Les blocs publicitaires sont incompressibles, c’est-à-dire qu’on ne peut pas supprimer un spot publicitaire, sinon on doit rembourser l’annonceur. On ne peut pas non plus supprimer les jingles d’introduction ou de fin car ce n’est pas autorisé par la loi.

Les blocs publicitaires sont incompressibles, et on ne peut pas les déplacer sans conséquence.

On ne peut pas non plus déplacer ces blocs publicitaires. Si l’annonceur a payé pour que son spot soit diffusé à 20h30 et qu’on ne le diffuse qu’à 20h45, il peut râler — au mieux — voire demander un certain remboursement et/ou des diffusions supplémentaires en compensation (ce qui fait perdre du temps d’antenne).

Cas pratique ! Imaginons une chaine où il y a un bloc publicitaire à 14h20, un à 14h45 et un à 14h55. Si on diffuse celui de 45 ne serait-ce qu’avec deux minutes de retard, à 47, cela fait un retour plateau ridicule avant le bloc de 55… Et on se retrouve obligé de supprimer des sujets et/ou des minutes d’interview initialement prévus entre 48 (retour pub) et 55 (lancement du bloc publicitaire suivant).

  • La durée de publicité et la loi

En fonction des chaînes, il y a un certain nombre de minutes de publicité maximum à diffuser par heure. Si elles diffusent plus, elle reçoivent une amende pas très jolie à voir du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) et ça commence à partir de la première seconde de surplus.

Et là, accrochez-vous, ça devient un peu plus compliqué.

big-sexisme-publicite-denoncer-condamner

Imaginons une chaîne qui n’a le droit qu’à 10 minutes de publicité par heure fixe, donc entre x heures et x heures 59 minutes 59 secondes.

Il y a un certain nombre de minutes de publicité maximum à diffuser par heure.

Même si sur le papier, il n’y a que 8 minutes de publicité prévues sur 18h-19h puis 9 minutes 30 sur 19h-20h… Si le bloc publicitaire de 5 minutes de 18h55 est diffusé avec ne serait ce qu’une minute de retard, donc 18H56, parce que l’interview de l’invité a un poil trop duré…

Cela donne une minute de pub qui aurait dû être diffusée de 18h59 à 19h est en fait diffusée de 19h à 19h01. Cumulée avec les pubs déjà initialement prévues sur le créneau 19h-20h (9mn30), cette minute supplémentaire sur ce créneau fait que l’on monte à 10mn30 de pub entre 19h et 20h, ce qui signifie donc : AMENDE, et perte de flouz.

200

En conclusion…

Il faut voir tout ça comme un nœud de difficultés à prendre en compte. Couper la parole de son invité•e va bien au-delà de l’impolitesse d’un•e journaliste.

big-prendre-parole-public-conseils

Si ce•tte dernier•e est seul•e en plateau, il/elle a été briefé•e et reste généralement en lien permanent avec la rédaction qui lui souffle des instructions via une oreillette. Les journalistes ne sont pas de simples pantins, ils sont plutôt des délégués. Leur solitude apparente n’est souvent qu’un leurre.

La télévision, c’est un travail d’équipe : plusieurs dizaines voire centaines de personnes peuvent aider à la réalisation d’une seule émission. C’est le plus souvent pour le bien de tout ce système qu’il se doit de couper la parole.

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 9 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Mrs Sulu
    Mrs Sulu, Le 11 avril 2016 à 9h06

    @Anouk Perry
    Tu vas peut-être pouvoir m'expliquer des choses que j'ai remarqué:
    -pourquoi, lors d'un débat, il arrive souvent que la parole soit systématiquement coupé au détriment d'un invité, ce qui semble donner l'impression d'une information partisane? Je pense surtout à David Pujadas ou à BFM, pas du tout à Elise Lucet. Et aussi aux interviewvés végé qui répondent à la question, se font grossièrement couper la parole alors que le débattant est hors-sujet ou sort des âneries ( du style " biologiquement, l'homme n'est pas un animal" ) mais a le soutien du journaliste.
    Je ne lance pas un débat sur le végétarisme mais vraiment, j'ai remarqué cette attitude sur beaucoup de sujets. Ou encore des questions pièges qui font que la réponse peut être ambigüe en ne laissant pas l'invitée expliciter son point de vue. Ca fait du buzz, ça fait de l'audience mais c'est vraiment un méchant procédé.

Lire l'intégralité des 9 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)