Les créateurs de Mr.Carotte, cette vidéo insoutenable sur la culture du viol, répondent aux réactions

Une fiction mêlant nouvelles technologies et culture du viol aboutit à une vidéo quasi-insoutenable, sorte de C'est arrivé près de chez vous version 2016 qui prend aux tripes.

Les créateurs de Mr.Carotte, cette vidéo insoutenable sur la culture du viol, répondent aux réactions

Mise à jour du 11 mai 2016 à 12h13 — La vidéo est parue il y a deux jours et le débat est énorme. Plusieurs commentaires ont noté que les réalisateurs et scénaristes de la vidéo, connus sous le nom de groupe Les Parasites, ne se sont pas exprimés sur le sujet… Alors j’ai cherché à les joindre pour qu’ils me donnent leur avis.

Le voici.

  • Sur la raison des non-explications

C’est drôle d’avoir besoin du jugement de l’auteur, de vouloir connaître son avis. On a l’impression que ça dérange les gens de se faire leur propre avis. Nous, on ne voulait pas apparaître ou donner notre opinion pour trancher. Le film ne pouvait pas marcher si on donnait une note d’intention car il est là pour que les gens se posent des questions… Et ça semble marcher ! 

  • Sur les intentions de réalisation

Bien entendu, on ne cautionne pas les commentaires qui disent que la victime l’a bien mérité ! Nous à la base on veut en faire une série, de Monsieur Carotte, l’agresseur dans la vidéo. Le personnage est clairement taré. Beaucoup de gens sont confus mais il faut bien comprendre que ce qu’il dit ne reflète bien sûr pas notre opinion.

On veut juste créer le débat. Le premier sujet que l’on voulait aborder, c’est la vie privée et ce qu’on laisse traîner sur les réseaux. Comme notre personnage est extrême, on s’est dit qu’il fallait y aller à fond, d’où le viol.

Mais Periscope et cet aspect de la vie privée ne sont pas les seuls sujets de cette vidéo… La vidéo dit tout et son contraire ! On a clairement cherché l’ambiguïté afin d’amener les spectateurs à réfléchir.

  • Sur la création du débat

Le choix du faux-docu était aussi une volonté de casser avec les codes des vidéos YouTube.

D’habitude, on ne voit de vidéos comme ça sur YouTube. Ce n’est pas un spot préventif, ce n’est pas un podcast… Le personnage veut donner sa morale au monde mais elle est tordue. On n’est pas des donneurs de leçon.On pense que ce qui fait parler dans cette vidéo, c’est les gens sont habitués à des messages plus clairs.

Il faut comprendre que tout n’est pas noir ou blanc. Periscope n’est pas forcément mal, on n’est pas là pour dire ça, plutôt pour amener à réfléchir… D’ailleurs on pense à faire un direct sur cette application pour discuter avec le public !

  • Sur les commentaires 

D’habitude on n’a pas autant de commentaires, et là il y en a énormément de bien écrits, bien pensés. On a lu pas mal de gens dire que cette vidéo est nécessaire pour sensibiliser car choquante. C’est ce que le personnage de M. Carotte pense aussi pourtant il n’obtient pas ce qu’il veut !

On a trouvé ça bizarre que les commentaires traitent autant de l’application alors que clairement le problème c’est plus que le personnage est un taré ! Peut-être qu’une partie du public peut se reconnaître dans ce que l’agresseur dit quand par exemple il est effrayé par la géolocalisation, mais c’est un taré… Justement le personnage est là pour prendre du recul sur le sujet.

Ce qui est amusant c’est que beaucoup de gens ont plus peur de ce que les autres vont comprendre, et non pas de ce que eux ont compris.

Article original publié le 10 mai 2016 — Attention : vidéo insoutenable en perspective. Dans une fiction postée dimanche sur YouTube par la chaîne Les Parasites, ça parle viol et Périscope. Filmé comme un documentaire, le résultat est à la fois très réaliste et dérangeant.

Le viol comme « punition »

À lire aussi : Trigger Warnings, un outil pour mieux vivre ensemble sur Internet

Voici donc l’histoire de M. Carotte, un type qui exècre Périscope — une application qui permet de se filmer et de diffuser la vidéo en direct sur Internet. Il voit qu’une jeune fille est en ligne. Elle raconte sa vie, et elle a activé la géolocalisation. Grâce à cette donnée, il se rend chez elle. Prétextant la livraison d’un colis, il s’engouffre dans l’appartement lorsqu’elle lui ouvre.

Et là, il la viole, devant tout l’Internet. Les vues explosent, et lui semble jouir de sa punition ultime. Cependant, il finit dégoûté car sa victime semble « n’avoir rien compris ». Effectivement, elle continue à utiliser l’application, et fait un gros doigt d’honneur à son agresseur.

ATTENTION cette vidéo met en scène un viol de manière très très très TRÈS explicite. Trigger warning, vraiment vraiment.

C’est arrivé près de… eh bien, de chez moi

Cette version 2016 de « C’est arrivé près de chez vous » se passe… vraiment très près de chez moi.

Cette vidéo dérange. Il est assez évident qu’elle est l’équivalent 2016 de C’est arrivé près de chez vous, ce film-malaise sorti en 1992 sous forme de documentaire, où Benoît Poelvoorde joue un criminel totalement mégalo et horriblement décomplexé à l’écran. En tuant ses victimes face à la caméra, il prend en même temps le spectateur à témoin.

Ici, il ne s’agit pas d’un tueur mais d’un violeur. En revanche, il a lui aussi ce côté blagueur très malsain, qui le rend, tout comme le personnage de Poelvoorde, quasi attachant.

On suit l’agresseur de manière ultra-réaliste, comme dans un documentaire. Il s’exprime librement. L’histoire est racontée presque en temps réel, les actes sont montrés sans détour, dans une vidéo postée sur YouTube. La victime, c’est une jeune citadine qui utilise un smartphone.

Le truc avec C’est arrivé près de chez vous, c’est que le film date un peu. Donc ce serait plutôt arrivé « loin de chez moi ». Mais cette vidéo des Parasites, c’est vraiment « près de chez moi », géographiquement et temporellement. Ça pourrait être moi, ça pourrait être ma voisine.

Je me projette instinctivement dans cette personne. Le sentiment d’angoisse est très fort.

Le pire n’est pas que des gens regardent ; le pire c’est le viol

Dans les commentaires, cette réaction anti-nouvelles technologies est frappante :

C’est une critique de Périscope avec la géolocalisation, le pire c’est que cela peut réellement arriver…

Une chose m’a interpellée en regardant cette vidéo : j’ai l’impression d’assister à une sorte de viol fantasmé par un mec qui n’y connaît rienInternet fait peur, le viol aussi : nous avons ainsi droit à un joli cocktail menant à une nouvelle version de la culture du viol.

big-je-veux-comprendre-culture-du-viol

En 2016, la fille qui se géolocalise et montre sa tête (voire ses sous-vêtements) sur Internet serait une nouvelle version de la fille « qui l’a bien cherché » en se promenant au milieu de la nuit, seule et en jupe.

Or la faute ne retombe pas sur Périscope, sur la fille qui s’est rendue « facile à trouver », ni sur le fait qu’elle montre son soutien-gorge à qui le veut. La faute est au violeur. C’est bien lui, et lui seul le coupable.

Le viol n’est PAS une punition

Un autre commentaire donne lui aussi tort à cette victime :

Cela montre les problèmes que les réseaux sociaux peuvent amener, surtout comment les personnes exposent leur vie jusqu’à donner assez d’information pour qu’un fou vous retrouve !

Peut-on vraiment dire bravo à cette vidéo ? C’est malheur qu’il faille qu’elle existe, mais elle dénonce parfaitement les dangers qu’encourent les gens à dévoiler leur vie privée au profit de la notoriété.

À lire aussi : REPLAY — Science Infuse #2 : vie privée sur Internet & cybersécurité, partie 1

Je pense que beaucoup de gens qui estiment que les victimes auraient pu éviter d’être agressées d’une manière ou d’une autre pensent cela pour deux raisons. La première est une absence de connaissance des chiffres du viol, la deuxième est que cela rassure : si on se dit que c’est évitable, cela nous éloigne de l’idée que ça peut NOUS arriver.

À lire aussi : Les idées reçues sur le viol & les violences sexuelles en France révélées par une étude terrifiante

Sauf que non. Encore une fois, ce n’est pas aux personnes violées de faire attention, mais à la société d’éduquer les garçons. Violer une fille car elle se montre sur Périscope est un crime.

viol2

On s’en fout des raisons, personne ne mérite de se faire agresser, c’est tout. Ce n’est pas aux victimes potentielles de se protéger d’un risque.

Si ici je parle d’un acte punitif, c’est parce que le coupable décide sciemment de se rendre chez la victime, la choisit. C’est un acte prémédité, fait en toute conscience.

La course au like ne fait pas partie du débat

Pour tout vous dire, je suis moi-même un peu mal à l’aise par l’utilisation de Périscope par certaines personnes. Ça ne m’intéresse pas alors… Je ne regarde pas. Si des gens ont du succès, et bien, ça me fait de belles jambes.

Ici, de nombreuses commentateurs déplorent le fait que dans cette fiction, la victime reste en ligne, allant même jusqu’à signaler qu’il y a plus de 30 000 personnes qui la suivent le direct. Et alors ?

Il n’y a pas de bon comportement à tenir parce que l’on vient de subir un viol.

À lire aussi : Mon viol, et le policier qui a tout aggravé

viol 1

Cette fille montre ce qu’elle veut. En la violant et en la forçant à montrer cette scène à tout l’Internet, l’agresseur l’atteint doublement dans son consentement. À mes yeux, cette vidéo ne doit pas servir de porte-drapeau des gens contre cette application mais bien contre les violeurs !

C’est de la fiction, mais c’est déjà un peu réel

N’oublions pas que cette vidéo est une fiction qui met en scène la culture du viol.

On peut avoir l’impression que personne ne réagit vraiment, que les spectateurs ne sont que des voyeurs. C’est sans doute d’ailleurs le cas pour certains, et ce comportement est à blâmer. De même, les deux accompagnateurs qui filment le violeurs dans la fiction ne réagissent pas.

Des faits similaires ont déjà eu lieu dans la vraie vie. Il y a quelques mois une jeune femme a été violée ; une vidéo de l’agression avait été diffusée sur l’application Snapchat.

Il y a eu des voyeurs, mais aussi de très nombreux internautes qui ont interpellé la police pour qu’elle réagisse. D’autres ont aidé à retrouver les coupables en diffusant des captures d’écrans où on ne voyait pas la victime pour ne pas lui porter préjudice.

À lire aussi : Non-assistance à personne en danger : sommes-nous tous lâches ?

Il y a beaucoup de choses auxquelles il faut faire attention dans les réseaux sociaux… Mais ce ne sont pas eux qui créent le mal : ils ne sont que le reflet de ce qu’il se passe dans la vie. Périscope ne va pas créer des violeurs, la société le fait déjà beaucoup trop bien.

Et jamais, jamais un viol n’est de la faute de la victime.

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 179 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Fab
    Fab, Le 17 mai 2016 à 11h38

    Désolé j'avais raté les interventions de BurlesqueBlondie mais ses quelques interventions lui valent la peine d'être bannie instantanément.
    Bonne journée !

Lire l'intégralité des 179 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)