Le conflit au quotidien (1/2) – Carte postale d’Israël

Qu'est-ce que ça fait, de vivre dans un pays en guerre ? Comment le conflit israélo-palestinien se ressent-il chez les habitants de Tel Aviv ? Lynzelle répond à ces questions.

Le conflit au quotidien (1/2) – Carte postale d’Israël

Après moult débats sur le forum (et moult débats intérieurs) je me suis enfin décidée à l’écrire, cette carte postale sur le conflit israélo-palestinien/arabe !

En commençant à écrire pour madmoiZelle, j’étais attachée à l’idée de montrer un autre visage d’Israël, celui ignoré par les médias, la « vraie vie » de ses habitants, et puis finalement, comme certaines me l’ont fait remarquer, vivre dans une zone de conflit a forcément des répercussions sur la vie quotidienne, même à Tel-Aviv.

Le point de vue d’une expatriée à Tel-Aviv

Quelques précisions importantes avant de commencer : mon intention n’est pas de refaire l’histoire du conflit, ou encore de dire qui a tort et qui a raison (ce qui est humainement impossible), mais simplement de vous faire partager de mon point de vue d’expat, ce qui me rappelle tous les jours que je vis dans un contexte très particulier. Et en deux parties parce qu’il y a beaucoup de choses à dire !

Avant tout ça, la Palestine était une région du grand empire ottoman. Sa chute en 1917 coïncidait avec l’avènement de cette grande idée qu’est l’État-nation. Cette région, qui n’avait jamais fait partie d’un État, s’est alors heurtée au développement simultané de deux nationalismes différents qui voulaient s’établir au même endroit, le sionisme et le nationalisme palestinien. À partir de ce moment-là, c’est devenu le gros bordel et si vous voulez en savoir plus, merci de vous reporter aux 1 452 354 ouvrages traitant du sujet. Et en 2013, à Tel-Aviv, ça donne quoi ?

La présence de l’IDF, l’armée israélienne

La première chose en Israël qui vous rappelle que vos voisins ne sont pas vos meilleurs copains, c’est l’importance de l’armée.

Tout d’abord il y a le service militaire obligatoire pour tous : trois ans pour les garçons et deux ans pour les filles. Par la suite, les Israélien-ne-s sont appelés à nouveau une fois par an pour effectuer une sorte de devoir de réserviste obligatoire, et ce jusqu’à ce qu’ils soient trop vieux pour servir.

Une jeunesse ralentie par trois ans d’embrigadement

L’armée fait donc partie intégrante de la vie d’un-e Israélien-ne. Il y a beaucoup d’autres pays qui ont toujours un service militaire obligatoire, mais le cas d’Israël est unique au monde en termes de durée et aussi d’enrôlement des filles. Les seuls Israéliens exemptés sont les ultra-orthodoxes (plus pour très longtemps) et les nouveaux immigrants, passé un certain âge. Pour les autres, pas moyen d’y échapper, ils deviennent tous soldats à la fin du lycée (youpi).

Cette disposition a des répercussions énormes sur la société israélienne et sur la jeunesse en premier lieu : l’Israélien-ne lambda finit son service vers 22 ans, part en voyage au bout du monde pendant un temps pour se changer les idées (destination favorite : la Thaïlande), puis revient et commence ses études, pour être diplômé-e bien après ses 25 ans. Tu sais que tu es acclimatée à la culture locale quand croiser des soldats en uniforme avec leur arme dans la rue/le bus/au McDo ne t’interpelle même plus.

Respect, commémorations et minute de silence

Puisque tout le monde y passe, l’armée est une institution très respectée en Israël, qu’il est très mal vu de critiquer. Pas à cause de l’armée elle-même, mais parce que pour l’immense majorité des habitant-e-s, l’armée les protège, donc elle ne peut pas être mauvaise.

N’oublions pas cependant qu’Israël reste une démocratie : la liberté d’expression est absolue et l’armée ne joue aucun rôle politique, contrairement à d’autres États où l’armée a une place importante. Le jour commémoratif en l’honneur des soldats tombés est très suivi avec cette fameuse minute de silence pendant laquelle le pays tout entier se fige (tout comme la minute de silence en souvenir des victimes de l’Holocauste). Vous pouvez trouver facilement sur YouTube ces vidéos hallucinantes d’autoroutes israéliennes où toutes les voitures s’arrêtent d’un coup au milieu de la route et les gens en sortent à l’annonce de la minute de silence.

Cette année à Tel-Aviv, j’ai assisté à une cérémonie commémorative en extérieur avec des dizaines de milliers d’habitant-e-s ; c’était un sentiment étrange de me dire que dans cette foule immense devant moi, chacun avait été soldat.

La vie des soldats, un sujet tabou

Mais concrètement, qu’est-ce qu’ils font, ces soldats, pendant deux-trois ans ? Cette période de leur vie est un sujet relativement tabou pour tou-te-s les Israélien-ne-s que j’ai rencontré-e-s (peut-être encore plus parce que je suis étrangère ?), ils et elles ne s’étalent pas vraiment sur le sujet, comme beaucoup de personnes ayant vécu la guerre de plus ou moins près.

La plupart d’entre eux se retrouvent dans une base au milieu d’un grand rien pendant deux ou trois ans, avec des permissions toutes les trois semaines, et le reste du temps, ils le passent à contrôler des passeports ou faire des rondes interminables, avec l’autorisation de — presque — tout faire contre « l’ennemi palestinien ».

Les sirènes, les hélicos et le mamad

On l’a encore vu en novembre dernier : entre Israël et ses voisins, les tirs de roquettes sont réguliers, bien que des civils en meurent de chaque côté.

Au Sud, c’est de la part du Hamas (qui contrôle Gaza), au Nord c’est le Hezbollah libanais. Israël gagne souvent à ce petit jeu grâce à sa botte secrète (pas super fair play c’est vrai) : le dôme anti-missile qui localise la roquette puis la neutralise en l’interceptant en plein vol. Quand une roquette arrive près d’une ville, une sirène se déclenche (semblable à celle qu’on entend chaque premier mercredi du mois en France) et on a une ou deux minutes pour aller s’abriter.

Lors du dernier conflit, en novembre 2012, plusieurs roquettes ont atteint Tel-Aviv pour la première fois depuis la Guerre du Golfe en 1991. Je n’étais pas encore à Tel-Aviv à ce moment-là, mais ça m’a rappelé quand même qu’il pourrait s’avérer utile de connaître les consignes de sécurité en cas de tirs de roquettes. Pour cela, l’Ambassade de France a un joli dépliant qui t’explique quoi faire :

  • rentrer dans l’abri/le magasin le plus proche
  • ou te coucher par terre les mains sur la tête
  • ou, si tu es chez toi, t’éloigner le plus possible des fenêtres
  • aller dans le mamad (une pièce fortifiée soit dans ton appartement soit dans ton immeuble).

C’est pendant une simulation que je me suis rendue compte que le mamad de mon immeuble était fermé à clé, c’était très rassurant… Un autre exercice a été organisé cette semaine, en cas — je cite — d’attaque simultanée de la Syrie, du Hamas et du Hezbollah, c’était très rassurant aussi.

Vivre avec le risque sans ressentir de peur

Ainsi, Israël est l’un de ces pays où écouter nonchalamment ton iPod dans la rue peut te donner de légères sueurs froides, quand tu réalises que la sirène que tu entends vient seulement du mix que tu es en train d’écouter et pas d’une attaque imminente (oui, c’est une histoire vraie).

Dit comme ça, tout ça peut paraître un peu effrayant, mais au quotidien ce sont juste des choses que l’on sait, des réflexes que l’on a, sans pour autant avoir vraiment peur. On lit les journaux, on voit que ça chauffe au Nord, que ça menace au Sud, on se dit juste « Espérons que ça se calme, de toute façon le dôme anti-missile nous protège » et on va à la plage tranquillement.

La plage est d’ailleurs un très bon exemple de ce détachement, parce que de nombreux avions et hélicos de l’armée volent chaque jour au-dessus de nos têtes, et on est dans cette situation complètement paradoxale à lézarder au soleil tout en se disant « Ah ouais, c’est vrai que Damas n’est qu’à 250km d’ici », mais on est dans une réalité tellement éloignée de la situation régionale qu’il est difficile de prendre conscience d’un potentiel danger.

Iran, Syrie et Hezbollah : la menace venue du Nord

On en arrive à mon dernier point pour cette première partie : la vraie menace, aux yeux d’Israël, c’est plutôt le programme nucléaire iranien et la crise en Syrie.

Mahmoud Ahmadinejad, président de l’Iran (et négationniste), aime à rappeler qu’il détruira un jour les « menaces sionistes » et plus globalement l’État d’Israël. Alors vous vous imaginez bien que le programme nucléaire « civil » de l’Iran ne ravit pas vraiment les dirigeants israéliens. Même si ce scénario apocalyptique est très peu probable, les Israélien-ne-s ont peur de vivre un jour un Hiroshima bis.

Depuis quelques semaines également, l’armée israélienne a commencé à attaquer des bases pro-Assad en Syrie, ce qui ne plaît pas du tout à Bachar Al-Assad ni à son allié, le Hezbollah Libanais. Tous les deux se disent prêts à répliquer et à attaquer à leur tour Israël. L’armée israélienne vient d’ailleurs d’effectuer un immense exercice militaire avec 20 000 réservistes au Nord du pays, officiellement un « exercice de routine » — ce qui serait une bien grosse coïncidence.

Le conflit avec la Palestine trop englué pour être médiatisé

Au final, ce sont ces deux points de tensions qui sont très médiatisés en Israël, et contrairement au reste du monde, le conflit israélo-palestinien stricto sensu est très loin de faire la une à l’intérieur du pays. C’est même devenu une sorte de non-problème pour le gouvernement, une sorte de situation de fait que de toute façon on ne peut pas changer donc on s’en tient au statu quo.

On dit de temps en temps qu’il faut relancer le processus de paix comme ça on fait plaisir à la communauté internationale et à l’Autorité Palestinienne, mais avec la Syrie d’un côté et l’Iran de l’autre, il y a quand même des questions sécuritaires bien plus pressantes à régler. En gros, c’est ça.

Il faut ajouter à ça les pressions de la société israélienne qui en a eu marre au bout d’un moment d’avoir un gouvernement obsédé par la sécurité et le conflit, au détriment des problèmes socio-économiques du pays. En politique donc, le conflit israélo-palestinien est reporté dans l’agenda pour une durée indéterminée.

Vivre dans un État en guerre sans y participer

La situation régionale influence donc bien le quotidien des Israélien-ne-s, et le mien, sans pour autant créer la sensation de vivre dans un État en guerre. C’est tout le paradoxe de ce pays, renforcé par ma condition d’expatriée.

Rendez-vous pour ma prochaine carte postale entièrement dédiée à ce qui se passe de l’autre côté du mur : en Cisjordanie !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Justinesmn
    Justinesmn, Le 24 avril 2014 à 22h46

    lafillelabas;4705879
    Salut!

    Cet article m'a interpellée pour plusieurs raisons:
    1) J'habite de manière fixe en Israël
    2) Certains points m'ont pas parus corrects

    (ça faisait longtemps que je voulais publier un message dessus mais j'ai oublié et je suis un peu retombée sur l'article en procrastinant :ninja:)

    Donc, sur le sujet de l'armée: toute ma famille & tous mes potes l'ont faite et je ne trouve pas que la jeunesse en ait été "ralentie"! On commence les études plus tard, certes, et ça paraît pas bien au regard de la "mentalité française" mais ici, tout le monde fait l'armée + quelques années de voyage autour du monde + petits jobs avant les études et en comparant les jeunes d'ici et mes amis en France, je trouve que les premiers sont beaucoup plus épanouis!
    L'armée crée un vrai sentiment d'appartenance à l'ensemble et il y a une certaine fierté à donner de soi-même pour servir son pays et les gens qui y vivent. Evidemment, il y a toujours statistiquement des gens pour qui ç'aura été nul, horrible, ou pour qui ça coïncidait avec une période dure de leur vie mais de mon expérience dans le service national (dans les hôpitaux) et celle de mes proches dans l'armée, c'est essentiellement enrichissant et valorisant. :)

    La phrase "l’autorisation de — presque — tout faire contre « l’ennemi palestinien »" m'a un peu beaucoup faite tiquer. Encore une fois, ma famille et mes amis y sont tous passés, et comme ils sont bavards sur le sujet (jamais remarqué aucun "tabou" là-dessus, en passant) je connais assez bien les règles sur ce qu'on a le droit de faire ou pas. En gros pour pouvoir tirer sur quelqu'un, faut grosso modo que le mec rentre dans la base avec un lance flamme (et à part ces mecs-là on a rien contre les palestiniens).

    @lynzelle57: Tu travaillais chez Guysen News?
    Non je bossais pas pour Guysen, pour une autre publication en ligne.

    Pour le reste de ton message, tu as probablement raison sur certains points, mais chacun a son ressenti sur cette période et de tous les israéliens que j'ai rencontré, peu de personnes partageaient ton point vue, en fait aucun n'avait la même opinion sur l'armée et le service militaire ! comme on dit en israël, il y a 8millions d'Israéliens et 8millions d'avis différents ;) j'ai juste retranscrit mon propre ressenti sur les témoignages que j'avais recueilli, c'est forcément pas l'avis de tout le monde.

    Par contre pour ce qui est de l'aspect "tabou", c'est quelque chose que j'ai beaucoup ressenti, même avec des gens avec qui j'étais très proches ils ne s'étalaient jamais beaucoup sur le sujet, alors je me dis que c'est peut être parce que je suis "étrangère" et/ou qu'ils ont peur que j'interprète mal certains trucs vu à quel point l'IDF est diabolisé ?

    ps : Ah et je viens de relire une dernière fois ton msg, je n'ai personnellement rien contre l'armée, je trouve aussi que ça crée un sentiment d'appartenance et qu'on peut être fier de servir ce pays, on se rejoint sur ce point :)

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