Camille Touchard : ce que son histoire révèle sur les ados et les réseaux sociaux

Camille Touchard est un nom que tu as probablement lu ou entendu en fin de week-end. Cette adolescente qui annonçait son suicide en vidéo a été lynchée sur le Web, entre slut-shaming, humour douteux et cruauté pure.

Camille Touchard : ce que son histoire révèle sur les ados et les réseaux sociaux

La semaine dernière, Luna-Mad nous a signalé une page Facebook insultante. Une page qui retourne les tripes, perdue au milieu de milliers d’autres : elle s’adresse à une adolescente, une certaine Camille.

Rangée dans la catégorie Animaux, la page, sur laquelle de nombreuses personnes règlent leur compte avec la principale concernée, a pour description « une pute, reste une pute ».

Sans information supplémentaire il était difficile de comprendre pourquoi cette fille de 14 ans faisait parler d’elle en des termes aussi violents (« grosse salope », « pute », photos « dossier » ressorties d’on ne sait où pour l’humilier et prétendues preuves de sa tendance à critiquer les autres pour légitimer le fait de créer une page… pour la critiquer).

Mais dimanche, l’affaire a pris une autre tournure quand l’adolescente a posté une vidéo et toutes les pièces du puzzle se sont imbriquées : cette fille s’appelle Camille Touchard, et elle explique qu’elle en a marre de perdre tous ses amis à cause de rumeurs répandues sur elle, qui auraient a priori commencé après la divulgation de dédiboobz qu’elle aurait faites (des dédicaces consistant à écrire le nom d’une personne sur ses seins).

Elle ajoute également qu’elle regrette les erreurs qu’elle a pu faire, qu’elle n’est pas forte mais « toute faible ». Une vidéo où on la voit, en larmes, dire des choses très sombres :

« Vous voulez tous que j’me suicide, vous voulez tous que j’meure et […] vous allez avoir ce que vous voulez parce que je supporte plus d’être insultée, d’être rabaissée […] »

Quelques temps avant de mettre en ligne cette annonce, elle aurait eu une conversation privée avec une connaissance en lui expliquant qu’elle avait été agressée sexuellement. Cette capture d’écran a énormément tourné au plus fort de l’affaire, mais il est impossible de s’assurer de sa véracité – autant, donc, la prendre avec des pincettes :

Depuis, les adolescent-e-s sur Internet qui ont eu vent de cette vidéo sont nombreu-x-ses à avoir rebondi sur le sujet. Si la fréquence des avis donnés sur les différents réseaux sociaux est plus faible depuis lundi après-midi, les échanges ont été nombreux et extrêmement virulents.

On trouve, évidemment, les boîtes à blagues – machines à RT, et ce malgré la gravité des faits qu’elle aurait annoncé, qu’on a pu trouver sur Twitter :

Cette conversation a été baptisée « Notre vision de l’histoire de Camille Touchard » par une de ses auteures.

Sur la page Facebook de Camille — à l’époque entièrement publique et désactivée depuis hier — de nombreuses personnes s’attaquaient directement à elle, la poussant parfois à l’acte ou justifiant les insultes qu’elle recevait.

Entre remise en cause de son agression sexuelle présumée et critiques des dédiboobz, il est évident que nous avons eu droit à un combo slut-shaming + culture du viol :

Mais pourquoi mettre autant d’énergie à préférer croire qu’une adolescente qui se filme en train d’annoncer qu’elle compte se suicider le fait uniquement pour faire du clic ? Les trois quarts des réactions publiques dimanche soir avaient tout l’air d’un procès fait à la va-vite.

Course aux clics et préjugés

À première vue, quand on s’intéresse à la cause féministe, il y a quelque chose de très frappant dans certaines réflexions qui étaient faites à son sujet : l’influence de la culture du viol.

De nombreuses personnes se sont insurgées, criant au fake. Fake de l’annonce du suicide, fake de son histoire, aucun bénéfice du doute ne lui a été accordé. Pire, de nombreux internautes l’ont – avec plus ou moins d’humour vaseux – poussée à se suicider.

Le commentaire le plus récurrent, c’était de faire passer toute cette histoire pour une volonté de faire le buzz. Mais qui recherche véritablement le buzz, entre une fille de 14 ans qui expose son mal-être en vidéo et ceux qui rebondissent avec force jeux de mots pour générer le partage de leur statut sur Facebook ou Twitter, ou qui se filment en train de donner leur opinion sur l’histoire d’une personne qu’ils ne connaissent pas ?

Ce que Camille a fait — poster une vidéo en pleurs, expliquant qu’elle allait se suicider — est finalement comparable dans une certaine mesure à toutes les vidéos dans lesquelles les gens réagissent : ils exposent ce qu’ils ressentent avec plus ou moins d’intensité à la face d’un monde qui ne leur a pourtant rien demandé. Ils rendent leur visage public pour faire partager leur ressenti.

Un clivage intergénérationnel ?

De nombreuses personnes semblent avoir quelque chose à dire sur le sujet, dans des vidéos plus ou moins longues. Ainsi, un certain Breli-k au mic se filme dans sa cuisine mal éclairée pour apprendre la vie aux adolescents d’aujourd’hui, expliquant qu’à son époque, les problèmes, on les réglait soi-même. Fort de son « expérience » (il est né en 92), il dit à l’adolescente — non sans avoir précisé en avant-propos « tu peux crever demain, j’en ai rien à foutre » :

« Maintenant, si tu as des problèmes, soit tu vas en parler à tes parents, soit tu vas voir une psychologue, soit tu te fais interner. Parce que dans tous les cas, tu as des soucis dans la tête parce que moi si j’ai un problème demain, je vais pas faire de vidéo sur YouTube. Tu vois ce que je veux te dire ? Je vais pas pleurer comme une pute sur YouTube. »

http://www.youtube.com/watch?v=ih2tsJU1G0s

Quelque part entre les insultes et les soutiens, une partie d’Internet a donc joué le rôle du moralisateur avec plus ou moins de patience, assénant à l’adolescente de prendre du recul avec Internet et de ne pas y étaler sa vie — dans ce cas là comme dans quelques autres, non pas pour son bien, mais pour la tranquillité des autres utilisateurs.

Des conseils qui manquent clairement de recul sur le rapport à Internet des plus jeunes. En toute logique, quand on ne fait pas l’effort d’essayer de comprendre l’autre, on a plus de chances de faire d’énormes raccourcis.

La sociologue et directrice de recherche au CNRS Monique Dagnaud, spécialisée entre autres dans les pratiques culturelles des adolescents et des jeunes adultes et auteure de Génération Y : Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, analyse pour nous ce que beaucoup voient uniquement comme un manque de pudeur de la part des adolescents :

« C’est une culture qui s’est beaucoup développée au cours des vingt dernières années. On parle de la publicisation de la vie privée qui s’est illustrée au départ à la télé — avec la télé-réalité, mais aussi avant avec les talk-shows où des gens parlent de leur vie personnelle sans beaucoup de pudeur.

C’est l’idée qu’on peut dans l’espace public parler de soi, livrer à la cantonade qui on est, quelles sont nos peurs, nos angoisses… Ça fait partie des orientations culturelles de la société et de la jeunesse en particulier depuis une vingtaine d’années. »

Autre exemple de cette difficulté de comprendre le geste de Camille : une autre adolescente a décidé de se filmer en train d’appeler la police de Caen dans le but d’assouvir sa curiosité. La façon dont a répondu l’officière de police prouve un décalage énorme entre ces deux générations qui tentent de dialoguer : elle conseille à la jeune fille de « revenir dans la vraie vie, où on se lève le matin, on mange, tout ça. Faut arrêter Facebook et tout ça ».

Cette simple phrase tend à prouver une chose : il existe des gens qui n’arrivent pas à se faire à l’idée que la vraie vie contient également une grosse part de numérique, aujourd’hui. Que les mentalités, les habitudes et les liens sociaux ne sont plus les mêmes qu’il y a cinq ans, et que les choses auront encore grandement changé dans cinq ans.

Il y a cinq ans justement, Facebook venait tout juste d’arriver en France et ce réseau social a sensiblement changé le rapport à la pudeur et à la vie privée.

« Une des valeurs de départ de Facebook, c’est l’idée qu’il est mieux d’avoir des relations transparentes entre les individus », explique Monique Dagnaud. « C’est une volonté de lever les masques, et une façon de fonctionner dans la vie relativement nouvelle. »

Et c’est donc vraisemblablement cette nouvelle façon de concevoir ce qu’on « peut » et ce qu’on ne « peut pas » dire, d’exposer sciemment les parts les plus intimes de nous qui tend à diviser selon les générations et les affinités au numérique. À ce sujet, la sociologue confirme qu’il est sûrement difficile pour les générations précédentes de comprendre ces habitudes. Elle ajoute :

« Avant, il y avait l’idée qu’on devait protéger sa vie privée, qu’il y avait une étanchéité entre le monde privé et le monde public alors qu’aujourd’hui, il y a une véritable porosité. »

Épilogue

Au final, Camille est bel et bien vivante, à en croire les informations récoltées par le Huffington Post. Lundi, dans la journée, elle a désactivé sa page Facebook à plus de 60 000 abonné-e-s, celle qui avait été envahie dans la soirée de dimanche, et il y a de grandes chances pour que nous ne sachions jamais ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas dans cette évènement éphémère.

Mais cette histoire nous aura à nouveau renvoyé-e-s à celles, aux dénouements tragiques, de Retaeh Parsons et d’Amanda Todd, deux adolescentes harcelées en ligne qui ont fini par se suicider.

Ce qui s’est passé ces deux derniers jours, en réalité, nous rappelle si besoin est la perpétuelle mouvance des rapports au numérique et combien il est important de tout faire pour s’adapter et éviter de juger un peu trop rapidement.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Chiika
    Chiika, Le 14 juin 2013 à 2h52

    @Panties AHAHAH:yawn: J'ai trop ri >_< et j'adore le big zoom, si je pouvais je lui donnerai une petite fessée à cette pitite couquine. :winky: (c'est la fatigue....)

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