« Elle racontait que Noé mettait sa main dans sa culotte » – Christine, enseignante

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Les agressions sexuelles entre enfants sont encore un sujet extrêmement tabou, si bien que beaucoup d'adultes, même informés, ne savent pas comment réagir. Comment pallier ce manque d'information et de formation, pour protéger les mineurs ?

« Elle racontait que Noé mettait sa main dans sa culotte » – Christine, enseignante

Agressions sexuelles entre enfants : notre dossier

En juillet 2017, nous publiions sur madmoiZelle un témoignage qui allait ouvrir une brèche : Le jour où l’un de mes élèves de maternelle a agressé sexuellement sa camarade.

Les commentaires de cet article semblaient indiquer que ce genre d’agressions est bien plus répandu que ce que l’on pouvait imaginer, et c’est pourquoi nous avons lancé un appel à témoignages.

Nous en avons reçu 70 et avons donc décidé de nous lancer dans l’édition d’un dossier complet sur la question.

L’intégralité de la démarche ainsi que le sommaire se trouvent dans Les agressions sexuelles entre enfants : notre dossier en 7 parties.

Parmi les très nombreux témoignages reçus au sujet des agressions sexuelles entre enfants, j’ai constaté qu’une grande partie faisait état de violences commises ou subies dans un cadre où les enfants sont pourtant censés être surveillés.

À l’école, en centre de loisir, chez leur nounou… Pour autant, les adultes ne se rendent pas nécessairement compte des faits accomplis sous leur surveillance, et lorsque c’est le cas, les réactions ne sont pas toujours appropriées.

C’était ce dont faisait état Agathe*, la première institutrice à nous avoir écrit en juillet pour signaler une affaire comme celle-ci : son directeur lui avait « ri au nez » lorsqu’il avait été prévenu.

Pourtant, le rôle de l’adulte dans une situation comme celle-ci est multiple : prévenir les agressions, repérer les comportements graves, les signaler lorsqu’ils sont constatés… Mais souvent, ils manquent d’outils, de formation, d’appuis pour agir.

L’absence ou la mauvaise réaction des adultes

Suite à cet appel à témoins, j’ai reçu plusieurs récits d’adultes ayant dû gérer des cas similaires, et faisant état de ce défaut de formation.

Géraldine*, par exemple, a été confrontée à une agression entre deux enfants alors qu’elle était animatrice en colonie de vacances, il y a quelques années.

Un soir, entre deux rondes de surveillance, un « jeu » a mal tourné : pendant qu’un garçon dormait, d’autres s’amusaient à lui faire toutes sortes de choses sans qu’il ne se réveille.

« Toute la chambre a joué, au départ dans une ambiance bonne enfant : une chatouille, déplacer l’oreiller… Et puis l’un d’eux, Hugo*, a sorti son sexe et l’a posé sur le visage du garçon.

L’un des garçons témoins a voulu le dénoncer immédiatement mais il a été violemment menacé par Hugo. »

Finalement, une animatrice a découvert l’histoire le lendemain.

Des mesures ont immédiatement été prises, administrativement parlant du moins, pour gérer la situation : le garçon qui avait dépassé les bornes a été exclu de la colo, une poursuite judiciaire a été engagée, ses parents l’ont emmené consulter un•e pédopsychiatre.

Dans un autre registre, Christine*, institutrice en petite section de maternelle, a un jour été confrontée à des parents dont la fille leur avait raconté que « Noé* la touche en bas ». Christine explique :

« Elle racontait en fait que Noé mettait sa main dans sa culotte pendant la sieste.

Au départ, j’ai mis un peu de distance : l’enfant raconte quelque chose, mais j’étais un peu sceptique. J’ai décidé d’en parler à la directrice de l’école. »

Comment gérer une situation d’agression sexuelle sans formation adéquate ?

Les témoignages de Géraldine et Christine sont symptomatiques de la situation dans laquelle se retrouvent de nombreux•ses professionnel•les confronté•es à des faits de ce type.

Géraldine considère que si l’aspect administratif des choses a été bien prise en charge, l’équipe d’animateurs s’est retrouvée complètement démunie pour gérer l’après, en termes psychologiques.

« À cause d’une politique de non-transparence sur ce qui s’était produit vis à vis des enfants, des rumeurs ont commencé à courir notamment parmi les filles.

Très vite « un violeur qui se cachait dans la colo était susceptible de venir les trouver la nuit » et elles n’en dormaient plus. »

Avec quelques autres animateurs, Géraldine a proposé à la directrice de la colo d’organiser des ateliers de parole pour dissiper les malentendus.

Elle s’est retrouvée, du haut de ses 19 ou 20 ans, à mener un groupe de parole sans avoir jamais été préparée à ça.

« J’aurais aimé qu’on nous accompagne dans cette situation. Qu’en dehors des mesures administratives et d’une visite d’un responsable, on nous dépêche un•e pédopsychiatre, pour nous aider à parler aux enfants.

J’aurais aimé qu’on prenne le temps de savoir comment nous acceptions la situation en tant que jeunes adultes et qu’on nous fasse passer cette culpabilité (si j’avais été là, si j’avais ouvert la porte plus tôt…). »

Ce que Géraldine déplore également, c’est qu’à aucun moment sa formation de BAFA (Brevet d’Aptitude aux Fonctions d’Animateur) n’ait abordé ce type de problématique.

« On nous a enseigné les réglementations élémentaires sur l’encadrement des enfants, sur l’hygiène, sur l’ordre général…

On nous a aussi fait comprendre officieusement que les animateurs hommes sont tenus à l’écart des petites filles, notamment pour les douches, les vestiaires de la piscine… Mais pour le reste, c’était entre soi et soi-même. »

À l’école aussi, des encadrant•es démuni•es

À l’école, la formation des enseignants semble aussi faire défaut. Christine me confie que sa directrice a cependant eu une réaction très appropriée :

« Elle a pris la chose très au sérieux.

On a contacté la psychologue scolaire, on a proposé un rendez-vous aux parents qui sont allés voir un généraliste, qui a lui même fait un mot pour confirmer que c’était inquiétant.

On a contacté le Réseau d’Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté.

Mais honnêtement, je ne sais pas comment ça se serait soldé si elle n’avait pas été aussi réactive. »

En effet, elle explique s’être sentie un peu démunie quant à la façon de gérer les choses avec l’ensemble de sa classe, les activités à mettre en place pour éviter que des faits similaires ne se reproduisent.

« Je pense que cette affaire a été bien gérée, mais pour ma part je ne savais pas comment aborder le sujet avec des enfants de petite section.

La psychologue scolaire m’a conseillé un livre, je pense qu’il est très bien pour des grande-section, mais pour des enfants de 2 à 3 ans c’était un peu compliqué à mon sens.

En plus, cette histoire s’est produite en juin, et je n’avais pas le temps d’aborder le sujet en profondeur avant les vacances, je ne me voyais pas le faire partiellement. »

Christine a cependant tiré des leçons de cette expérience :

« Aujourd’hui, à chaque occasion que j’ai, je leur parle du corps. Et j’ai appris qu’il ne faut surtout pas partir du principe que ce que dit l’ enfant est faux. ».

Comment sont formé•es les enseignant•es ?

Je me suis demandé s’il s’agissait d’exceptions, si Christine et Géraldine avaient manqué de formation car passées au travers des mailles du filet…

Mais force est de constater que l’exception concerne plutôt les personnels formés.

Margaux Collet, responsable des études et de la communication du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, m’explique comment le sujet est abordé lors de la formation des enseignant•es :

« Depuis la loi sur la refondation de l’école en 2013, la formation des futur•es enseignant•es est censée aborder l’éducation à l’égalité, grâce à un amendement de députées féministes qui se sont battues pour cela.

Chaque ESPE [ndEsther : École Supérieure du Professorat et de l’Éducation] doit donc proposer une maquette qui comprenne cette thématique, validée par le ministère. »

Mais dans les faits, elle m’explique que c’est plus compliqué :

« D’une part, les ESPE, rattachées à une université, sont autonomes, donc le ministère de l’éducation nationale ne peut pas tellement dire « cette maquette, on ne la valide pas ».

Mais en plus, c’est en réalité souvent intégré dans un bloc commun où l’on aborde toutes les valeurs de la République : l’égalité, la laïcité, l’environnement…

Donc ils disent que c’est traité, mais en fait ça va peut-être être une heure sur l’année.

C’est pour cela que nous recommandons un module, obligatoire, dédié à cette question, avec un minimum d’heures de cours.

L’éducation à la sexualité, en revanche, n’est pas du tout obligatoire. »

La majorité des enseignant•es n’a jamais été formée

C’est effectivement ce qui ressort du rapport du HCEfh sur la « Formation à l’égalité filles-garçons : faire des personnels enseignants et d’éducation les moteurs de l’apprentissage et de l’expérience de l’égalité » :

« Le HCEfh constate toutefois que la formation à l’égalité ne bénéficie qu’à une minorité des 900 000 personnels enseignants et non-enseignants qui travaillent dans les écoles, les collèges et les lycées :

  • pour les futurs personnels d’éducation : elle reste optionnelle dans les enseignements proposés au sein des 32 Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation (ESPE) qui ont remplacé les IUFM depuis 2013, et disparate sur le territoire : seule la moitié de ces écoles considèrent avoir formé 100% de leurs étudiant.e.s pour un volume horaire variant de 2 à 57 heures annuelles ;
  • pour les personnels déjà en poste : seul 1% des journées de formation continue concernait l’égalité femmes-hommes en 2015-2016. »

Je me suis également renseignée sur le cadre légal définissant les formations du BAFA et du BAFD, pour ce qui est de l’encadrement en centre de loisirs ou en colonie de vacances.

Sur différents sites de formation au BAFA, on trouve indiqué que le contenu du premier stage de formation inclut la dimension suivante :

« Assurer la sécurité physique et morale des mineurs et en particulier les sensibiliser, dans le cadre de la mise en œuvre d’un projet pédagogique, aux risques liés, selon les circonstances aux conduites addictives ou aux comportements, notamment ceux liés à la sexualité. »

J’ai contacté différents organismes de formation, un seul a pu m’apporter une réponse, expliquant que les directeurs et directrices de centre ou de colonie sont les référent•es sur le terrain pour gérer ce genre de situations.

Cependant, sont-ils automatiquement formés ? Est-ce le cas dans tous les organismes de formation ?

Les personnes ayant témoigné expliquent que si la question du respect était abordée au cours de la formation, le sujet des agressions sexuelles l’est peu, en général.

Le HCE recommande d’ailleurs dans son rapport de 2016 d’ « Introduire un module sur l’éducation à la sexualité dans le cadre des formations dispensées aux personnels non qualifiés encadrant des dispositifs d’accueil des jeunes mineur.e.s et de loisirs (BAFA, BAFD…) ainsi qu’aux personnels suivant une formation professionnelle d’animation (BJEPS, DEJEPS, DUT animation sociale et socioculturelle…) ».

Concrètement comment mettre en place une meilleure éducation au corps, au consentement, une meilleure éducation sexuelle ?

À lire aussi : Au Royaume-Uni, l’éducation sexuelle va devenir obligatoire dès 4 ans !

Dans les faits, Margaux Collet du HCE explique que ne faire de l’éducation sexuelle qu’à travers la prévention des IST et des grossesses non désirées est contre-productif :

« Les études montrent que faire peur, attiser les peurs, ce n’est pas du tout efficace.

Donc depuis les années 2000, on est plutôt dans la promotion d’une éducation à la sexualité qui soit articulée avec l’éducation à l’égalité, positive. »

Concrètement, elle estime que pour être efficace, il ne faudrait pas seulement l’aborder de manière ponctuelle, mais transversale :

« Par exemple en français de nombreux textes classiques étudiés en classe décrivent des scènes de viols, des histoires d’amour, et peuvent permettre d’aborder la sexualité.

De toutes façons, ça vient dans la discussion, donc un•e prof formé•e peut aborder ces questions, de la même manière qu’un•e prof d’histoire peut en parler au moment où sont abordés les mouvements féministes des années 70, pour approfondir l’importance de la contraception, de l’avortement, de comment maîtriser sa reproduction. »

Avant ça, il est possible d’en parler aux enfants dès la maternelle, y compris grâce à l’aide d’intervenant•es extérieures comme on l’a déjà expliqué dans de précédents témoignages.

L’éducation sexuelle des enfants ne se rapporte pas à la sexualité des adultes mais concerne bien plus la découverte de leur propre corps, la manière d’y fixer les limites qu’ils souhaitent…

Dès la maternelle, les enfants se posent des questions comme l’expliquait Sonia Lebreuilly, socio-sexologue et éducatrice en santé sexuelle : y répondre éviterait qu’ils cherchent à comprendre par eux-mêmes, éventuellement en allant voir chez des camarades.

Le problème, c’est que ces interventions coûtent souvent trop cher pour les établissements, comme le détaille Margaux Collet :

« Les établissements n’ont pas de budget dédié pour les interventions extérieures sur cette question. Ils ont de quoi faire généralement une thématique par an, donc s’ils choisissent de prioriser la sécurité routière par exemple, il n’y a pas d’argent pour autre chose.

Les associations interviennent souvent bénévolement, alors qu’elles sont elles-mêmes précaires.

Par exemple, le tarif pour le planning familial c’est 8€ de l’heure, ce qui ne couvre pas du tout ni le déplacement ni la préparation, c’est complètement insuffisant. »

Éducation sexuelle et prévention, qu’est-ce qu’on attend pour s’y mettre ?

Pour Margaux Collet, c’est donc une décision d’ordre politique :

« Soit on décide de former les enseignant•es, soit on décide de donner de l’argent pour faire intervenir des associations.

Ici, il s’agit de l’importance politique que l’on attribue à l’éducation à la sexualité.

Si c’était affiché comme une priorité au plus haut niveau de l’État, si les recteurs étaient missionnés pour encourager les profs à participer à des modules, que ces derniers étaient remplacés quand ils partent en formation, on mettrait rapidement fin au statu quo !

Depuis 2015, la question de laïcité est la priorité, avec des objectifs quantitatifs d’enseignants formés. Donc si on se dit que sur deux, trois ans on met l’accent sur l’éducation à l’égalité, ça doit être faisable. »

Agressions sexuelles entre enfants: et pour le signalement ?

Si ces formations sont essentielles, c’est aussi parce qu’elles pourraient permettre d’inclure la présentation d’outils pour effectuer les signalements nécessaires. Margaux Collet développe :

« Lors des séances de prévention, des situations de violences – sexuelles notamment – peuvent émerger et il faut aussi pouvoir assurer derrière.

Cela peut évidemment effrayer les enseignant•es qui se disent « c’est pas notre rôle à nous », et beaucoup de gens ne savent pas comment réagir une fois que l’enfant s’est confié.

Ça les responsabilise sur un sujet dont ils ont l’impression qu’il n’est pas de leur ressort.

Faire le signalement c’est très efficace, mais je comprends que ce soit compliqué pour des professionnels désemparés. »

Catherine Brault, avocate de l’antenne des mineurs du Barreau de Paris, me confirme :

« Aujourd’hui, l’instit n’est pas formé•e, il faut en parler au médecin scolaire. Pour faire les signalements, on peut aussi s’adresser au Procureur de la République »

Isabelle Aubry, fondatrice de l’Association Internationale des Victimes d’Incestes, témoigne également :

« On est souvent sollicité par des instit qui nous disent avoir fait des signalements mais sans résultats, alors on leur dit qu’ils ont la possibilité de signaler les faits en tant que citoyen auprès du 119.

Normalement, la hiérarchie de l’Éducation Nationale doit faire quelque chose, mais en pratique c’est le directeur qui va rigoler, va banaliser, et pas chercher plus loin. »

En réalité, c’est donc l’ensemble des services sociaux, nationaux, en contact avec de potentielles victimes qui doivent être formés.

Catherine Brault me parle des magistrats, Isabelle Aubry des médecins, Margaux Collet des personnels enseignants… Toutes les expertes convergent sur ce point là :

« Les professionnel•les sont désemparé•es ».

Ces témoignages sont extraits des plus de 70 textes que nous avions reçus, après avoir lancé un appel à témoins, le 26 juillet 2017.

*Les prénoms ont été modifiés

Quelques outils pour se former et s’informer :

En fin du rapport sur l’éducation à la sexualité du HCE, plusieurs outils sont conseillés aux adultes pour savoir réagir. Parmi ceux-là, Sac à d’oses d’amour. « Pour les enfants de 0 à 6 ans », il est destiné à « la formation et au développement des compétences professionnelles des équipes éducatives ». D’autres outils sont disponibles dans le rapport.

Le livre évoqué par Christine, Respecte mon corps, de Catherine Dolto, disponible à la Fnac, sur Amazon ou encore en librairie.

@A_C_Husson faisait également part du travail du collectif @SVT_egalite sur le sujet récemment, qui répertorie un grand nombre de ressources sur son site.

Pour aller plus loin:

Agressions sexuelles dans l’enfance — Témoignages

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Commentaires
  • Taluzt
    Taluzt, Le 17 novembre 2017 à 0h15

    Merci beaucoup pour ce dossier très complet que j'ai lu avec beaucoup d'attention. Il met en lumière beaucoup de dysfonctionnement dans la place que la société donne aux enfants et à l'éducation et me fait beaucoup réfléchir !

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