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Histoire

À quoi ressemblait la vie d’une personne intersexe au XIXe siècle en France ?

06 oct 2021
C’est un document unique dans l’histoire : avant de se donner la mort il y a 150 ans, Abel Barbin a laissé une autobiographie poignante racontant sa vie de personne intersexe au XIXe siècle.

Le 17 juin 2021

Abel Barbin a eu deux vies. Assigné femme à sa naissance en 1838, il est devenu homme en entrant dans la vingtaine, avant de se suicider à l’aube de ses 30 ans.

Dans la mansarde parisienne où il s’est donné la mort, le médecin et le commissaire ont retrouvé un manuscrit. Cette autobiographie inachevée commence par une prédiction glaçante. « J’ai vingt-cinq ans, et quoique jeune encore j’approche à n’en pas douter, du terme fatal de mon existence », écrit Barbin alors qu’il lui reste quatre ans à vivre. Et il ajoute :

« J’ai beaucoup souffert, et j’ai souffert seul ! Seul ! Abandonné de tous ! Ma place n’était pas marquée dans ce monde qui me fuyait, qui m’avait maudit. »

Abel Barbin, intersexe en France au XIXe siècle

Les confidences qui suivent constituent un « témoignage absolument extraordinaire puisque c’est le seul manuscrit qu’on connaisse d’un intersexe au XIXe siècle dans toute l’histoire de l’Occident », observe Gabrielle Houbre. Par intersexe, cette historienne et directrice de la Cité du genre fait référence aux personnes possédant des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins. Ces caractères sont par exemple génétiques, hormonaux ou physiologiques. Les Nations unies estiment que des traits intersexes peuvent exister chez 1,7 % de la population — ce qui représente à peu près la part des roux dans le monde.

À l’époque d’Abel Barbin, on parlait plutôt d’hermaphrodisme, un terme qui charriait scandale. C’est pour éviter pareil scandale à ses proches que l’auteur a décidé de masquer leurs noms et d’occulter les lieux du récit. Pour Gabrielle Houbre, ce texte à trous était frustrant. Alors elle s’est plongée dans les archives afin de redonner une véritable existence à celui qu’on nomma à tort Herculine Barbin.

L’année dernière, Gabrielle Houbre a publié Les deux vies d’Abel Barbin, un ouvrage qui retrace son parcours et lève l’anonymat de ses proches. Il a aussi aidé à le faire connaître. « Il y a beaucoup d’étudiants qui le découvrent en ce moment et me sollicitent », confie à Madmoizelle Sarita Vincent Guillot, cofondatrice de l’Organisation internationale des intersexués ; « des pièces de théâtre inspirées par son histoire sont en préparation. »

Sollicitée par les initiateurs d’un projet d’opéra sur le sujet, l’historienne de l’art Magali Le Mens ne dit pas autre chose : « C’est une figure qui intéresse beaucoup les jeunes », constate-t-elle. Si Abel Barbin a eu deux vies, on dirait bien qu’il est en train d’en connaître une troisième.

La vie d’Abel Barbin, né Adélaïde Herculine

Adélaïde « Alexina » Herculine Barbin naît le 8 novembre 1838 à Saint-Jean-d’Angély, une commune de Charente-Maritime posée à flanc de coteau. L’enfant perd son père à 6 ans et se retrouve au couvent des Ursulines de Chavagnes, alors que sa mère trouve un emploi de domestique. Cette dernière rejoint sa progéniture un temps à La Rochelle avant de devenir institutrice à Archiac, où Adélaïde s’éprend d’une certaine « Sara » avec laquelle débute une relation amoureuse dans le secret du dortoir.

« Souvent, je me réveillais au milieu de la nuit. Alors je me glissais furtivement près de mon amie, me promettant bien de ne pas troubler son sommeil d’ange, mais pouvais-je contempler ce doux visage sans en approcher mes lèvres ? »

En 1859, des douleurs à l’aine poussent Barbin chez un médecin. Le docteur Bernier découvre avec stupeur un testicule. Déjà troublée par ses amours interdites, la vie de Barbin bascule. Malgré l’hostilité des abbés qui la confessent, Adélaïde quitte son poste pour devenir Abel, dans l’objectif d’épouser Sara. En juin 1860, son état civil est rectifié. Aussitôt, les bruits qui l’entouraient se transforment en « ridicule inquisition ». Avant la fin de l’année, Barbin déménage à Paris et se retrouve employé de bureau dans la Compagnie de chemin de fer d’Orléans.

Ce nouveau départ n’en est pas un. Commence en réalité une longue déréliction, qui voit Barbin perdre coup sur coup son travail et le contact avec Sara. Poursuivant l’idée d’être reconnu en tant qu’homme pour retrouver son amante, il tombe dans « une solitude absolue », observe Magali Le Mens : « Il a l’impression d’avoir tout compris aux hommes et aux femmes, mais sans se sentir accepté par les uns ou par les autres. » Après avoir été refusé comme domestique, il est licencié d’une administration financière et finit, alors qu’il envisageait d’embarquer pour les États-Unis, par mettre fin à ses jours en s’asphyxiant avec un fourneau.

À côté de son cadavre présenté comme « un cas d’hermaphrodisme masculin », le médecin tombe sur un manuscrit. Un illustre docteur de l’époque, Ambroise Tardieu, met la main dessus et en publie une partie en 1872 dans Question médico-légale de l’identité dans ses rapports avec les vices de conformation des organes sexuels. Le témoignage est tronqué.

« Tardieu a coupé des parties en disant que Barbin ne faisait que se plaindre », explique Magali Le Mens. Résultat, le manuscrit intégral est perdu… « Ses archives ont peut-être été déposées quelque part, mais je ne les ai pas trouvées », ajoute-t-elle.

Le drame de Barbin est présenté comme l’histoire d’une « erreur de sexe ». En somme, les médecins se seraient trompés en annonçant la naissance d’une fille. Or, leur erreur vient peut-être d’ailleurs…

On sait désormais qu’un embryon possède un appareil génital unique jusqu’à sa huitième semaine de développement. Ce n’est qu’ensuite que sa forme varie. À la naissance, les médecins identifient alors un pénis ou un vagin et en déduisent le sexe. Mais il existe des formes plus indécises ou du moins, des « caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires ». Sans compter que des variations hormonales peuvent se produire plus tard.

Les personnes intersexes, « considérées comme des anomalies »

Malheureusement, les corps qui ne se conforment pas à ces définitions binaires sont souvent réprouvés. Dans l’Antiquité, l’hermaphrodisme est ainsi vu comme un « summum de monstruosité », rappelle Gabrielle Houbre, et c’est encore le cas dans le Traité des monstres et des prodiges publié en France par le médecin Ambroise Paré en 1573. Les avancées de la médecine dans les siècles qui suivent déplacent la discrimination pour placer la figure hermaphrodite au centre des questions sur l’identité de sexe.

À l’époque de Barbin, les personnes intersexes sont « à la fois des figures de fantasmes, de réflexions philosophiques et, dans la vie courante, elles sont souvent considérées comme des anomalies », détaille Magali Le Mens — « mais ça peut dépendre du milieu dans lequel elles évoluent. » Bien souvent, « la venue au monde d’un enfant au sexe irrégulier est une épreuve pour les parents et l’ensemble de la famille », souligne Gabrielle Houbre. Encore faut-il qu’ils s’en rendent compte.

Adélaïde Barbin a ainsi été assignée femme sans autre forme de débat et, de ce fait, élevée dans l’ignorance de son corps. « On est dans une période où les gens connaissaient beaucoup moins les contours de l’anatomie, si bien que certaines personnes intersexes ne posaient parfois aucun problème », indique Magali Le Mens. Les normes médicales ne laissaient toutefois pas de place à une identité médiane. Comme le montre le cas de Barbin, la différence conduisait à l’isolement. Sa figure effrayait autant qu’elle fascinait.

« Après la mort de Barbin, il y a eu énormément de romans de gare qui s’inspiraient de sa vie », rembobine Sarita Vincent Guillot. La représentation des personnes intersexes n’a d’ailleurs guère progressé au fil des siècles, pas plus que leur condition. Sorti en 1985, Le Mystère Alexina est un film « plein de clichés », regrette Magali Le Mens : « Il ne respecte pas le manuscrit et joue sur le ressort sulfureux. » Sarita Vincent Guillot pointe, elle, l’érotisation du héros : « On l’a représenté comme une femme grande et plutôt jolie alors qu’il était petit, très masculin, chauve et barbu. »

Au XIXe siècle, le photographe Nadar a réalisé le portrait d’une personne intersexe (mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse de Barbin) dans une série de photographies voyeuristes baptisée L’Hermaphrodite de Nadar.

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Depuis Abel Barbin, qu’est-ce qui a changé pour les personnes intersexes ?

Rien, ou si peu de choses ont donc changé. « Comme Barbin, j’ai connu l’insociabilité, le désespoir, le rejet, l’intrusion médicale », indique la cofondatrice de l’Organisation internationale des intersexués, assignée garçon à sa naissance dans les années 1960. À 7 ans, les médecins lui ont infligé une opération des organes génitaux en lui faisant croire qu’il s’agissait de l’appendicite. « Élevée comme un monstre », elle en a ensuite subi une dizaine d’autres, des injections d’hormones et des brassées d’injures à l’école avant de connaître la dépression.

Sarita Vincent Guillot a dû attendre 2002 pour tomber sur le mot « intersexe » dans un reportage d’ARTE. En se penchant sur le sujet, elle a trouvé le manuscrit de Barbin sur Internet. Il avait été republié par le philosophe Michel Foucault en 1978. « Ça m’a énormément touchée, se remémore-t-elle. La découverte de son autopsie a été très violente pour moi. »

Dans sa préface, Foucault est en revanche « passé à côté d’énormément de choses », accuse-t-elle : « Il n’a pas pensé à aller voir des personnes intersexes. » Son travail fera du reste l’objet de critiques de la part de l’Américaine Judith Butler, qui évoque le cas de Barbin dans son livre fondateur du féminisme queer, Trouble dans le genre. Elle y indique que :

« 10% au moins de la population porte des variations chromosomiques qui n’entrent pas parfaitement dans les catégories de femelles XX et de mâles XY. »

Publié en 1990, l’ouvrage n’a été traduit en français qu’en 2005. Dans le milieu académique hexagonal, ces questions ont eu du mal à s’imposer. « Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’intersexuation pendant mes études d’histoire de l’art, une professeure m’a dit que mes recherches étaient intéressantes, mais que je ne trouverai jamais de poste en France », se souvient Magali Le Mens. « Et lors d’entretiens, on me suspectait de verser dans l’idéologie. »

Le sujet n’a émergé que très récemment, à la faveur de la lutte pour interdire les mutilations sur les personnes intersexes. En France, des médecins continuent à pratiquer des interventions chirurgicales pour donner aux organes génitaux un aspect plus masculin ou féminin. « Il y a davantage d’opérations dans un sens que dans l’autre », remarque Emmanuel Beaubatie, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales et auteur du livre Transfuges de sexe. Passer les frontières du genre.

« Si la taille de l’organe génital externe est jugée insuffisante pour être pénis, le bébé est assigné au sexe féminin et on intervient chirurgicalement pour réduire la taille, mais pas pour l’augmenter. Ça traduit une conception androcentrée des corps : on admet de fabriquer un corps féminin, mais le corps masculin devrait déjà être là, naturellement puissant. »

Les Nations unies ont condamné à trois reprises ces opérations. La mobilisation d’associations comme l’Organisation internationale des intersexués et le Collectif intersexes et allié·e·s a poussé le député LREM Raphaël Gérard à déposer un amendement en janvier 2021. Ce texte interdit les opérations visant à « conformer l’apparence des organes génitaux au sexe masculin ou féminin » d’un mineur sans son consentement.

Mais pour les associations, la mesure se limite à prohiber les opérations sur l’apparence des organes génitaux, là où elle devrait mettre fin à l’ensemble des interventions non consenties, comme les hormonothérapies et les gonadectomies. « Ce n’est satisfaisant que pour les conservateurs, juge Sarita Vincent Guillot. On va attaquer le volet intersexe de la loi de bioéthique et je pense que le parlement européen va ordonner aux États d’arrêter les mutilations. »

Le mouvement est en tout cas lancé. Grâce à la distinction qui s’opère aujourd’hui entre sexe et genre, les personnes intersexes sortent de l’ambiguïté. « Pour beaucoup de jeunes, on peut être de n’importe quel genre et pas forcément reconnaissable, c’est quelque chose de complètement acquis », se réjouit Magali Le Mens.

Ces mêmes jeunes ont choisi de célébrer la journée de solidarité intersexe le 8 novembre. La date a été retenue pour une raison simple : c’est l’anniversaire d’Abel Barbin.

À lire aussi : 13% des jeunes en France ne sont « ni homme ni femme » : la non-binarité, c’est quoi ?

Les Commentaires
2

Avatar de LolitaFlor
7 octobre 2021 à 09h02
LolitaFlor
Je trouve la citation de Judith Butler et ses 10% de la population "qui ne correspondent pas au XX-XY de manière chromosomique" étonnante, surtout qu'au début de l'article, le chiffre de 1.7% de personnes intersexuées est donné, et que celles d'origine chromosomiques n'en représentent qu'une partie. J'ai été voir sur Wikipédia, et les estimations varient suivant ce qui est considéré comme intersexuation entre 0.02% et 4%, rien n'approche les 10%! En plus, pas mal de forme d'intersexuation d'origine génétique occasionnent des troubles au delà de l'intersexuation (Par exemple, le syndrome de Turner = 1 seul chromosome X est accompagné de retards de croissance, de malformations, d'anomalies cardiaques, etc.).
Toujours pour Turner, ça ne se soigne pas, mais apparemment, la prise d'hormones de croissance et d'un traitement hormonal à base d’œstrogène et de progestérone permettrait de limiter les symptômes. Je ne sais pas à quel âge démarrent ces traitements, mais j'espère que ces traitements, s'ils doivent être administrés dès la petite enfance (mais peut-être n'est-ce pas le cas), ne sont pas visés par "l'interdiction des interventions non consenties" souhaitées par l'association, car ce serait une perte de chance pour les patientes.
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