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plus jamais manif IVG Budapest – 28 septembre 2022 MLC
Société

Reportage : l’IVG en Hongrie, un droit menacé par la politique d’Orban et un tabou persistant

Le 28 septembre, elles étaient quelques milliers devant le Parlement hongrois à Budapest pour protester contre un nouveau décret qui complique encore l’accès à l’avortement. Madmoizelle est allée à la rencontre de celles qui se moblisent contre la politique misogyne de Viktor Orban.

Toutes les quatre ont entre 17 et 18 ans. Rékq, Kata, Zsuzi et Lizi sont venues avec leur pancarte au rassemblement devant le majestueux Parlement hongrois aux abords du Danube. Comme les quelques milliers de personnes autour d’elles, elles écoutent les prises de parole des militantes qui se succèdent au micro en ce 28 septembre 2022, journée mondiale du droit à l’IVG. Elles aussi sont inquiètes depuis l’annonce d’une nouvelle mesure concernant l’accès à l’avortement qui n’augure rien de bon.

« Ça nous blesse vraiment », confie l’une d’entre elles avec un anglais hésitant. « Si on veut avoir un avortement, ce n’est pas possible, on ne peut pas faire ce qu’on veut de notre corps. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement tient tant à contrôler cela aussi. » Elles espèrent un changement, mais ne sont guère optimistes.

Depuis le 15 septembre, un nouveau décret impose à toute personne qui souhaite avoir recours à une IVG de devoir écouter les signes vitaux du fœtus. Un décret dans la droite lignée de la politique de Viktor Orban et de ses attaques répétées contre les droits des femmes et des personnes LGBTI.

ados manif IVG Budapest – 28 septembre 2022 MLC
Plusieurs jeunes femmes venues manifester et défendre le droit à l’avortement en Hongrie – Maëlle Le Corre

Des IVG déjà difficilement accessibles en Hongrie

L’avortement est légal en Hongrie depuis 1953, l’actuelle loi en vigueur étant le résultat d’une modification effectuée en 1992. Il est possible d’y recourir jusqu’à douze semaines de grossesse, voire davantage, dans certains cas exceptionnels. En outre, seul l’avortement par voie chirurgicale est possible.

Dans la pratique, avoir accès à l’IVG reste très difficile et surtout particulièrement pénible. Plusieurs étapes sont nécessaires, détaille Fani Csernus, chargée du programme sur l’égalité des genres à Amnesty International Hungary :

« Il faut d’abord aller au service de protection de la famille. C’est une étape particulièrement rude car leur but est de protéger la vie du fœtus. Une femme qui fait cette consultation pour la première fois va recevoir un tas d’informations sur le risque d’une IVG, on va lui expliquer pourquoi elle devrait garder l’enfant, quel genre de soutien financier elle pourrait recevoir si elle le gardait, la possibilité de l’adoption, etc. C’est émotionnellement très dur à vivre, et cela néglige la légitimité de la décision d’une femme. »

Et ce n’est que la première étape, poursuit Fani Csernus : « Ensuite, il faut aller chez un médecin pour obtenir un document qui atteste de la grossesse, de son stade, et seulement enfin, avec le document, il faut retourner au service de protection de la famille, où l’employé doit fournir des informations sur la procédure et sur la possibilité d’un soutien moral après l’opération. »

Ce n’est qu’après cette dernière visite qu’il est possible de consulter un médecin et de pouvoir avorter. Fani Csernus estime que le décret qui vient d’être adopté va augmenter les risques de traumatisme et rend encore plus difficile une procédure déjà semée d’embûches.

« Ça va rendre le processus encore plus humiliant et horrible pour celles qui ont besoin d’avoir un avortement », confirme Agnes, 37 ans, venue manifester ce mercredi. Comme de nombreuses personnes, elle brandit une pancarte qu’elle a confectionnée. Sur la sienne, on peut lire « Sandor ! Sandor ! Tünes a pinambol ! », autrement dit un « Sors de mon vagin » adressé à Sandor Pinter, le ministre de l’Intérieur qui a signé le décret.

« Avorter, ce n’est pas quelque chose qu’on fait pour le plaisir, personne ne fait ça comme si c’était un hobby sur son temps libre ! On met de plus en plus d’obstacles aux femmes pour avoir du pouvoir sur leurs vies et sur leurs corps, c’est pour ça qu’on est là, car on n’est pas d’accord ! »

agnes manif IVG Budapest – 28 septembre 2022 MLC
Agnes et sa pancarte contre le ministre Sandor Pinter – Maëlle Le Corre

Après les prises de parole, la foule se dirige d’un pas décidé vers le ministère de l’Intérieur quelques rues plus loin, toujours en scandant des slogans en anglais et en hongrois. La nuit est tombée et la pluie s’en mêle, pourtant le cortège reste compact.

Alors que les manifestantes déposent leurs pancartes devant l’imposant bâtiment du ministère, Julia Spronz, militante féministe pour l’association Patent, l’une des structures organisatrices du rassemblement, est abordée par un homme qui lui pose plusieurs questions, filmé avec un smartphone par un autre. Il est venu la provoquer, nous explique-t-elle une fois qu’il s’est éloigné : « Il m’a demandé les trucs habituels, “où est-ce que commence la vie humaine ?”, “y a-t-il une éducation à l’avortement dispensée dans les écoles”, ce genre de choses. Ça n’arrive pas souvent et de toute façon, je suis coriace, et je ne réponds pas à ça. »

Cette brève altercation ne va pas entamer sa satisfaction de voir autant de personnes dans la rue ce soir. « On est très surprises, mais dans le bon sens du terme, que tellement de gens soient là, particulièrement avec la Covid. Depuis ces deux dernières années, les manifestations ont presque disparu. »

Un étonnement aussi parce que le féminisme n’a pas particulièrement le vent en poupe dans ce pays encore plutôt conservateur, mais qui soutient malgré tout le droit à l’IVG.

« Les questions féministes, mis à part l’avortement, ça ne fait pas descendre les gens dans la rue », résume Julia Spronz. « Lors de la marche contre les violences faites aux femmes que l’on organise tous les ans, on est toujours moins de 100 personnes. »

interdiction avortement grossesse forcée manif IVG Budapest – 28 septembre 2022 MLC
« Interdiction de l’avortement = grossesse forcée » – Maëlle Le Corre

L’IVG, un tabou persistant en Hongrie

Quelques jours après la manifestation, on retrouve Rita Antoni, militante et chercheuse hongroise qui a fondé l’association féministe Nökert. Elle aussi se dit « révoltée » par le nouveau décret et est persuadée que le gouvernement de Viktor Orban n’a pas dit son dernier mot, même s’il a affirmé tout récemment qu’il ne touchera pas à la loi sur l’IVG :

« Les Hongroises sont habituées au fait qu’elles peuvent avoir un avortement , mais peu d’entre elles se disent féministes. Aussi, l’IVG est un sujet dont on ne parle pas, et certainement pas quand on y a eu recours. »

Malgré son engagement de longue date, elle affirme ne connaître personne dans son entourage qui aurait déjà eu une IVG. « Ici, c’est un tabou, on n’est pas censé en parler. En gros, si tu as un souci, tu vas à l’hôpital et tu te débrouilles, mais n’en parle pas. Moi-même, je n’ai pas eu d’avortements, je ne peux pas parler pour l’expérience des autres, mais j’ai peur que le décret encourage les soignants à humilier encore davantage les femmes qui viennent avorter. »

Malgré l’adhésion globale à l’avortement, un silence demeure sur le sujet, y compris au niveau médiatique. Rita Antoni confie avoir envisagé d’organiser en Hongrie une grande campagne sur le modèle du Manifeste des 343 en France en 1971. Mais où trouver des femmes volontaires pour prendre la parole à visage découvert sur le sujet ?

« Je ne connais aucune célébrité qui serait capable d’en parler. Les anti-choix la diaboliseraient aussitôt. Moi, je suis déjà Satan pour eux, parce que je soutiens le droit à l’IVG depuis dix ans, et ils ont déjà écrit sur moi. Même les fondamentalistes nous ont traîné en justice. » La preuve qu’être ouvertement féministe en Hongrie est loin d’être un gage de tranquillité.

Tout comme Julia Spronz, de l’association Patent, Rita Antoni espère que le sujet va rester présent dans les esprits. De la Pologne aux États-Unis, les exemples de recul en matière de droits sexuels et reproductifs ne manquent pas, et d’autres voisins européens comme l’Italie pourrait aussi voir se profiler de nouvelles atteintes à l’accès à l’IVG.

manifestante de dos manif IVG Budapest – 28 septembre 2022 MLC

À lire aussi : « Les femmes qui avortent ne prennent pas de contraception » et autres idées fausses sur l’IVG débunkées

Crédit photos : Maëlle Le Corre


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