Live now
Live now
Masquer
emmanuel macron flux migratoire afghanistan
Société

Quand les personnes afghanes deviennent des « flux migratoires », ça sent mauvais, non ?

Une occasion de montrer sa solidarité avec le peuple afghan et d’annoncer des mesures concrètes pour un accueil décent de toutes les personnes demandeuses d’asile ? Eh bien non : allons plutôt draguer l’électorat d’extrême-droite.

Ce sont deux petits mots qui nous ont retourné le ventre ce lundi 16 août à l’heure du dîner. « Flux migratoires ». Alors qu’Emmanuel Macron s’adressait aux Françaises et aux Français afin d’évoquer la situation en Afghanistan :

« La déstabilisation de l’Afghanistan risque également d’entraîner des flux migratoires irréguliers vers l’Europe. La France comme je l’ai dit, fait et continuera de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés. Nous prendrons toute notre part dans le cadre d’un effort international organisé et juste. »

Avant d’ajouter un peu plus loin :

« L’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent et nourriraient les trafics de toute nature. »

Certains ont même cru à une erreur de traduction, comme le lanceur d’alerte Edward Snowden.

« Ça ne peut pas être vrai, n’est-ce pas ? Est-ce que c’est une erreur de traduction ? Parce que là, on dirait vraiment que la priorité de Macron, alors que les talibans sont au beau milieu de leurs représailles, est de couvrir ses arrières pour une élection, et non de sauver des vies. »

Entretenir la peur de l’immigration

Edward Snowden est loin d’être le seul à avoir été choqué par cette déclaration.

Parce qu’en tentant de montrer une solidarité de façade avec l’Afghanistan, Emmanuel Macron s’adresse à nous en tirant les ficelles de la peur.

On ne parle plus de milliers de personnes, celles-là même qui étaient massées sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul ces derniers jours, toutes celles qui craignent le retour des talibans, le retour de la répression et de la privation de liberté et qui sont prêtes à tout pour y échapper, même à risquer leur vie en s’accrochant au train d’atterrissage d’un avion au décollage. Non, on parle de « flux migratoires », on convoque une image lointaine, plus insaisissable qui permet de ne pas évoquer des vies humaines.

Des propos qui sont effectivement loin d’être anodins à moins d’un an d’une présidentielle.

Entretenir les peurs face à une immigration présentée comme massive, incontrôlable, menaçante pour notre pays, notre sécurité, nos valeurs, c’est faire de la stratégie politique sur le dos des Afghans et des Afghanes.

C’est les utiliser pour labourer sur les terres de l’extrême-droite, couper l’herbe sous le pied de Marine Le Pen et de toutes celles et ceux qui partagent ses idées sur l’immigration et l’accueil des personnes réfugiées. C’est utiliser ce qu’il se passe actuellement en Afghanistan à des fins purement électoralistes pour tenter de gagner des voix.

C’est tout sauf manifester sa solidarité avec le peuple afghan. C’est tout sauf expliquer de façon concrète comment la France va accueillir décemment des personnes vulnérables qui ont fui leur pays. C’est tout sauf s’engager à assurer la sécurité de toutes les personnes qui ont travaillé pour l’État français.

Sur Twitter, c’est la journaliste Feïza Ben Mohamed qui a le mieux résumé la situation, estomaquée par les propos du président français, qu’elle a renommé… Emmanuel Le Pen.

Avec cette allocution, Emmanuel Macron laisse entendre une distinction entre les réfugiés « les plus menacés » et ceux qui le seraient un peu moins, ou pas autant, ou qui ne sont pas prioritaires. Un peu comme on trie le bon grain de l’ivraie.

On évoque les activistes, les journalistes, les artistes, qui sont effectivement visibles et seront sans nul doute pris pour cible. Mais ce serait une erreur de croire que le reste de la population sera épargnée.

Qui, dans les milliers de personnes qui étaient sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul hier, n’est pas assez prioritaire ? Qui de ces 640 passagers afghans ayant réussi à monter à bord de cet avion cargo américain sans un seul bagage n’est pas suffisamment menacé ?

Ce n’est pas seulement que cette allocution n’est pas à la hauteur : c’est qu’elle est en-dessous de tout.

Que fait la France pour venir en aide aux Afghans et aux Afghanes ?

Alors que le Royaume-Uni vient de s’engager à lever les règlementations aux frontières pour autoriser l’accès aux demandeurs d’asile afghans qui fuient les talibans même sans passeport, alors que le Canada s’est engagé à reloger 20.000 personnes sur son territoire, où étaient les mesures françaises hier soir ?

La goutte d’eau, c’est aussi Emmanuel Macron qui nous explique quelques heures après son allocution que nous n’avons pas bien compris, que nous avons déformé ses propos. On retiendra surtout une volonté de plaquer son agenda politique sur une crise internationale aux conséquences terribles.

Farhad Omid, un ancien traducteur afghan réfugié en France depuis dix ans, ne cache pas son amertume auprès de France Inter et surtout la peur de voir l’histoire se répéter, encore et encore :

« Nous avons perdu toute importance aux yeux du monde entier. C’est la faute de l’État afghan avec la vaste corruption qui gangrène l’administration depuis 20 ans, et rien n’a pu être fait avec l’argent extérieur pour la reconstruction.

Donc à un moment donné les gens se demandent pourquoi ils sont engagés en Afghanistan et se disent qu’ils vont nous laisser entre nous. J’ai vu tout ça quand je travaillais là-bas à la reconstruction. 

Sauf que d’ici à 5 ans, on va voir s’il y a de nouveaux camps d’entrainement d’Al Qaïda, de Daech, ou je ne sais quel autre groupe terroriste qui va s’installer et qui va encore attaquer les États-Unis, l’Europe… À ce moment-là, on va s’intéresser à nous, car il faudra combattre les terroristes.

L’histoire va se répéter, comme souvent ces 40 dernières années. »

À lire aussi : Quelles associations soutenir pour aider les femmes en Afghanistan ?

Crédit photo : Allocution présidentielle du 16 août 2021 / Twitter

Les Commentaires
5

Avatar de Shiho
17 août 2021 à 17h27
Shiho
Et concrètement, on fait quoi sinon ?
On fait venir et on loge / éduque / soigne tout ceux qui le veulent ?
On continue de balancer des milliards qui seront préemptés par quelques heureux élus ? Les USA et l’OTAN ont mis un budget pharaonique sur la table au cours des 20 ans passés, même si l’opération était illégitime, et ça n’a pas l’air d’avoir servi à quoi que ce soit.
C’est une vraie question.
0
Voir les 5 commentaires

Plus de contenus Société

Qu'est-ce qu'un féminicide ?
Société

Pourquoi l’affaire Marie-Bélen Pisano interroge la notion de féminicide

Elisa Covo

08 fév 2023

2
pexels-katerina-holmes-5905700
Daronne

Écrans et enfants : comment éduquer les jeunes au numérique et à ses risques ?

freestocks-nss2eRzQwgw-unsplash
Santé

Les femmes sont-elles victimes de maltraitance de la part de l’industrie pharmaceutique ?

Louise Chaufourier

08 fév 2023

9
La masculinité, facteur aggravant dans les accidents de la route.
Société

Comment la masculinité toxique aggrave les risques d’accidents de la route

Elisa Covo

08 fév 2023

[Site web] Visuel horizontal Édito (22)
Société

PPDA : pourquoi la publication du livre « Le Prince noir » pose problème

manifestation soutien iran Mahsa Amini – melbourne – Matt Hrkac
Pop culture

Baraye, l’hymne de la révolte iranienne remporte le prix de l’engagement aux Grammy Awards

Maya Boukella

07 fév 2023

solen-feyissa-UWVJaDvXW_c-unsplash
Société

Comment Google ralentit l’accès à l’IVG aux États-Unis

Elisa Covo

07 fév 2023

La couche d’ozone se referme
Ecologie

Bonne nouvelle : le trou dans la couche d’ozone a presque disparu

Elisa Covo

07 fév 2023

1
excision-vert
Féminisme

« Ça fait partie de la tradition » : excisées par nos mères, nous tentons de comprendre

Fenta Savane

07 fév 2023

5
jessica chastain iran
Pop culture

Pour Jessica Chastain, les médias US taisent la révolte iranienne car elle est menée par des femmes

Maya Boukella

06 fév 2023

1

La société s'écrit au féminin