« Parler d’éducation sexuelle sur Instagram et en faire son métier, c’est vivre avec la peur au ventre »


Edwige est la créatrice du compte Instagram Wi_cul_pédia, qui promeut l'éducation et la santé sexuelle. Comme tant d'autres, elle est victime de la censure qui règne sur la plateforme. Dans cette tribune, elle prend la parole et dénonce l'inertie du réseau social.

« Parler d’éducation sexuelle sur Instagram et en faire son métier, c’est vivre avec la peur au ventre »Wi_cu_pédia

Je m’appelle Edwige, j’ai 37 ans et  je suis infirmière psychothérapeute. Le 15 mai 2021 à 23h30, j’ai perdu mon travail en 1 seconde.

Curieux, voire fou, me direz-vous en période pandémique non ?

 Mon employeur n’est pas — ou plutôt plus — la fonction publique, mais Instagram.

Jusqu’à ce samedi soir, j’y exerçais un métier formidable et, paraît-il, d’utilité publique : celui d’éducatrice sexuelle sur les réseaux sociaux. Quoi de mieux qu’Instagram pour faire passer des messages pédagogiques et ludiques à la jeune (ou parfois moins jeune) génération ?

Poussée par mes proches et ayant l’expérience nécessaire, en janvier 2020, je me suis lancé un défi fou : tenter de rattraper les carences de l’éducation nationale en matière d‘éducation et de santé sexuelle. Sur Instagram, j’apprends, je décomplexe  et je rassure les unes et les autres sur leur sexualité. Je tente de décaler le sexe de la performance, d’ouvrir le champ des possibles du cul avec bienveillance et humour.

Pour être honnête, créer ce compte m’a littéralement sauvé la vie. Comme vous le savez, en mars 2020 nous est tombé sur le coin du nez une pandémie et j’ai vécu, en tant que soignante en poste à l’époque, un véritable cauchemar. J’ai eu peur de mourir, de voir mes collègues s’effondrer sous la maladie, mes patients se suicider.

Mon exutoire, c’était mon compte Instagram : Wi_cul_pedia.

C’était sérieux et léger, je me sentais utile, j’oubliais de penser au drame viral et je me plongeais dans l’écriture de mes posts et autres vidéos éducatives.

En avril, je prends une décision : l’aventure est belle et nécessaire, et même si c’est risqué, je fonce. Je quitte la fonction publique pour gérer à temps plein Wi_cul_pédia. Ma mission est ici, et je vais m’y atteler !

Oui mais voilà, parler de sexe ne plaît pas à tout le monde. Pire : ça attise la haine, et au milieu des messages d’amour et de remerciements sont venus se nicher des menaces, des insultes et des signalements.

En marge de toute la bienveillance que suscitait mon compte, j’ai commencé à recevoir régulièrement des messages sexuels avec des photos non sollicitées, des vidéos traumatisantes qu’on m’envoyait pour me punir d’oser parler de sexe sur les réseaux sociaux, des menaces physiques, ou dirigées vers mon compte…

Le tout de la part d’extrémistes antiprogressistes de tout bord, qui ne supportaient pas que je fasse de l’éducation autour de sujets comme les minorités sexuelles, ou le viol.

Parmi toutes ces attaques, dont je m’estime relativement épargnée comparé à d’autres personnes dont c’est le quotidien, la plus insidieuse était le signalement.

Qu’est-ce qui se passe quand une publication est signalée massivement ? Elle est supprimée par la plateforme, sous prétexte de « non-respect des règles de la communauté ».

Bien sûr, il est possible de faire appel, et la majorité de mes posts me sont rendus après cette procédure. Mais s’ils ont été signalés de façon abusive et répétée, nos comptes Instagram se font invisibiliser par le réseau. Nos posts sont moins affichés dans les fils d’actualités de nos followers, ne sont jamais suggérés, et il est impossible de faire de la publicité pour leurs contenus. C’est comme s’ils étaient blacklistés de la plateforme.

Pour faire grandir mon compte, et pouvoir être rémunérée pour mon travail, je dois donc travailler deux fois plus.

Car sur Instagram, la censure règne. On peut signaler un compte d’éducation sexuelle pour harcèlement, nudité, ou sollicitation sexuelle… Signalements qui peuvent aboutir à la suppression immédiate et totale de ces comptes.

J’ai eu droit à chacun de ces motifs, et certaines vidéos ou certains posts qui montraient des dessins de tétons de femmes — même quand on parlait de prévention, ou encore de clitoris — ont été supprimés définitivement. Par contre, les pénis ne posent aucun problème.

Au moi de mai, les voyants de mon compte étaient au vert : Instagram ne m’avait pas shadowban depuis 5 mois, et j’avais des projets plein la tête !

Oui mais voilà… un post sur le stealthing et c’est rebelote : des conservateurs veulent me faire supprimer, je suis signalée, encore et encore. Je ne donne pas prise aux messages de menace. Je continue à me frayer un chemin sur Insta.

Samedi 15 mai, il est 23h30, je viens de terminer un live sur les astuces pour s’en sortir sur les applis de rencontre, c’était drôle et passionnant, je suis ravie. Je me connecte à mon compte, comme tous les soirs avant de dormir. Mais Instagram me dit :

« Votre compte a été désactivé, suivez les étapes ci-dessous pour demander un examen. »

Je suis sidérée, je ne peux plus bouger. Ce que j’avais tant redouté est arrivé, Instagram m’a virée sans sommation. Les extrêmes ont gagné.

J’ai eu l’impression d’arriver au travail et que mon immeuble de boulot avait disparu. Tous mes dossiers, mes mois de travail acharné aussi. Et évidemment, il m’était impossible de contacter mon boss pour comprendre.

Quelle violence, quelle injustice.

Mon unique revenu vient des partenariats Instagram, avec des marques qui me rémunèrent pour promouvoir leurs articles. Mais sans compte, du jour au lendemain, tous mes contrats sont tombés à l’eau. Du jour au lendemain, j’ai perdu tous mes revenus.

Oui, un compte supprimé peut revenir à ne plus pouvoir payer son loyer.

Se voir supprimer son compte, c’est aussi perdre tout son contenu, des posts aux stories à la une qui disparaissent. C’est un travail immense et perdu, à refaire.

Après cet évènement, j’ai eu la chance de recevoir une vague de soutiens digne d’un tsunami, des procédures de demandes de réactivations de mon compte par milliers grâce à mes fidèles abonnés qui ont pu me retrouver sur un compte de secours. De mon côté, j’ai envoyé des mails à tout LinkedIn, des échanges d’astuces pour contacter des humains qui pourraient me répondre et m’aider à récupérer mon compte chez Instagram et Facebook.

En vain : je n’ai eu aucune réponse à mes mails, messages et appels au secours.

Instagram n’est pas joignable, et pourtant il brise des vies en un clic, sans s’en rendre compte, peut-être…. Pourquoi une aussi grosse machine ne met pas au service des comptes professionnels, qui participent à sa réussite, des humains avec lesquels échanger, comprendre et se défendre, lorsqu’on perd d’un seul coup nos outils de travail ?

Il est possible qu’un jour, un compte soit désactivé injustement et que quelqu’un ne le supporte pas. C’est trop violent, arbitraire, inacceptable : les règles doivent changer, Instagram doit être plus transparent. Ce formidable outil de communication doit apprendre à le faire avec ses utilisateurs.

Car parler d’éducation sexuelle sur Instagram et en faire son métier, c’est vivre avec la peur au ventre. Au moindre bug sur notre téléphone, on se dit que c’est fini, on est prise d’angoisse. Cette précarité est liée à des décisions politiques qui favorisent la censure, alors que des comptes de sociétés de production pornographiques sont certifiés sur ce même réseau. Où se place la ligne du puritanisme ?

Douze jours plus tard, mon compte est réapparu par miracle. Entre-temps, j’avais oublié de dormir et de me nourrir. J’ai eu de la chance, mais combien de l’auront pas ?

Depuis, je fais mes plannings de publications avec la boule au ventre. J’ai dû décaler certains contenus, dont les thématiques sont d’utilité publique — pour ne pas faire de vague, par peur de me retrouver supprimée une fois de plus. Et je ne suis pas la seule : toutes celles et ceux qui travaillent à aborder ces sujets indispensables d’éducation et de santé sexuelle sur Instagram doivent faire avec cette réalité.

Qu’importe si cette sensibilisation est utile, ou si nous faisons vivre la plateforme avec notre contenu. Instagram ne nous protège pas, nous laisse nous faire menacer, agresser, et cyberharceler, le tout sans nous laisser la possibilité de communiquer avec eux. En un sens, le réseau nous abandonne.

Il faut que cela change.

À lire aussi : Le corps des femmes n’est plus censuré sur Instagram ! Enfin… à une condition

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Aïda Djoupa

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Commentaires

LuneBrune

@Nastasja La personnalité des gens qui détiennent les capitaux déteignant sur le business, ce n'est valable que pour les petites structures où le propriétaire travaille effectivement à rendre le service monnayé (ou est au moins en contact avec ceux qui rendent le service).

Sur des multinationales, c'est impersonnel et distancié. On fait appel à des théoriciens parce que la quantité de données pour prendre des décisions efficaces est considérable. Il peut être question de technique de manipulation : je pense aux spécialistes de la PNL, aux théories de sociologie dont sont friands les chefs de ces boîtes... Facebook avait testé en double aveugle l'humeur de ses utilisateurs en fonction des informations que leur servait leur fil d'actualités. Mais loin d'être malsains ou méchants, je persiste à les trouver simplement froids et dépassionnés. Je constate personnellement que les grosses structures transcendent complètement ceux qui prétendent les détenir (une partie du capital détenu par les employés, les mouvements de grèves et cetera).

Je n'ai pas compris : la frustration et la colère qui font partie du modèle économique. Le buzz oui, positif ou négatif d'ailleurs. Mais la frustration et la colère ?
Concernant les multinationales : sisi, elles peuvent véhiculer en leur sein des idéologies ( souvent sexistes d'ailleurs ). Il suffit que le big boss soit misogyne et sort d'une certaine école, il embauche ses potes de promo issus de la même culture, qui font ensuite de même pour le choix de leurs cadres ect, ect..
Il suffit de faire quelques recherches pour se rendre compte que une multinationale peut tout à fait être porteuse d'idéologies...

Type Uber ( c'est le premier exemple qui me soit venu, il y en a d'autres ) :
en 2014 : https://www.lefigaro.fr/secteur/hig...19ARTFIG00017-uber-une-entreprise-sexiste.php
en 2017 : https://www.lepoint.fr/economie/har...e-dans-les-affaires-09-06-2017-2134096_28.php
2018 :

Pour la frustration et la colère :
Mon avis est que sont des émotions fortes négatives qui nous incitent à réagir : liker, disliker, commenter, répondre, revenir plus tard pour verifier les réponses.. alors que les émotions positives nous renvoient à des attitudes moins extrêmes.
Les posts violents et haineux ramènent donc du cash ( la violence est une spirale qui entraine de plus en plus de monde ), plus que des photos de bébés phoques ( tu les regarde, puis tu passe à autre chose).

Ce qui nous frustre et nous met en colère est vecue comme une provocation, qui nous met sur la défensive et incite ensuite à la riposte.
Les plateformes ont donc des raisons pécunières ( mais immorales) de miser à fond sur ces émotions.

Je pense comme Nastasja que ces plateformes sont gangrénées par le sexisme : pour la simple bonne raison que si elles ne l'étaient pas, cela ferait un bon moment que ces plateformes auraient prit des mesures efficaces contre le cyberharcelement sexiste et homophobe.

Au lieu de ça on a droit à des posts, des comptes de femmes militantes supprimés ( sur tweeter, sur facebook..) ( genre le tweet : comment empecher les hommes de violer ? qui a été supprimé.. par erreur bien sur. )
Difficile de passer à coté de l'idéologie vaseuse des groupes qui gèrent ces réseaux.
 
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