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Chronique

Illana Weizman : « Ça fait 2 décennies que je sillonne les internets, ce n’est pas ce foutu TikTok qui aura pas ma peau »

Deux fois par mois, l’essayiste et militante féministe et antiraciste Illana Weizman signe une chronique pour Madmoizelle dans laquelle elle analyse un fait de société, parfois à partir de son expérience personnelle. Cette semaine, elle revient sur l’écart générationnel sur les réseaux sociaux, et ce que nos usages disent en réalité de nous.

En ligne, il existe tout un panel de signes marquant le passage implacable des générations. Boomers, Gen X, Millennials, Gen Z, votre utilisation des emojis, la façon de positionner vos doigts en cœur, votre posture ou votre diction sur les vidéos, chaque milisigne trahit votre appartenance. Et la génération qui suit la vôtre ne manquera pas de vous rappeler votre « grand âge » et vos inaptitudes.

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« J’étais ma mère découvrant Instagram »

Il y a toujours ce moment, ce réseau, cette pratique, qui vous fait réaliser que vous êtes passé de l’autre côté. Vous ne suivez plus, vous ne comprenez plus. Pour moi, ça a été TikTok. J’ai téléchargé l’application par curiosité et je me suis trouvée perdue. Je ne comprenais pas la plateforme, comment naviguer, comment consommer les vidéos, y réagir. J’étais ma mère découvrant Instagram (qu’elle appelle encore aujourd’hui AmStramGram). 

Mais je décide de m’accrocher. Ça fait 2 décennies que je sillonne les internets, ce n’est pas ce foutu TikTok qui aura pas ma peau. J’y reviens quotidiennement pour me familiariser. Un jour, engaillardie, je crée une vidéo à poster. Par précaution, je la montre d’abord à ma belle-sœur, une décennie au-dessous de moi, qu’elle vérifie mes potentiels faux pas. Je la scrute pendant le visionnage et lis la consternation sur son visage, elle m’enchaine : « ne mets pas ce filtre clown, personne le fait, c’est lourd, refais la chute, coupe les 10 dernières secondes elles ne servent à rien. Ces deux séquences sont redondantes, utilise ce terme plutôt que celui-là… ». Quand je me dis qu’elle a fini de me crucifier, elle renverse légèrement son visage sur le côté, plisse les yeux et me porte l’estocade : « Pourquoi tu marques une pause en début de vidéo ? », « quelle pause ? », « tu vois pas ? Tu marques un court arrêt, puis tu prends la parole ». Je fronce les sourcils, creusant un peu plus ma ride du lion : « ben oui, c’est une micro seconde mais c’est normal tout le monde le fait, pour ne pas couper le premier mot », « non, tout le monde ne le fait pas, c’est un truc de Millenial… ». Ok Gen Z*…

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« Dans cette seconde littérale, je vivais mon crépuscule digital« 

J’apprendrai plus tard que ce tic communicationnel a même son petit nom : la « millenial pause », comme preuve du manque de dynamisme des Millenials en ligne lorsque les Z parlent immédiatement, spontanément, sorte leur téléphone comme prolongement de leur bras et débite à toute allure. Le hashtag #MillenialPause comptabilise des dizaines de millions de vues sur TikTok et son contenu est humoristique, mais souvent dédaigneux. Dans cette seconde littérale, je vivais mon crépuscule digital. J’étais, pour la Gen Z, ce que les boomers étaient pour moi, une grabataire du net.

Il est attendu et logique que la construction identitaire d’une génération passe par la rupture ostensible d’avec la précédente. Néanmoins, Marc Jahjah, enseignant-chercheur en science de la communication, remarque que « les répertoires narratifs que l’on mobilise lorsque l’on se saisit d’un signe distinctif sont souvent ceux de la méchanceté, de la moquerie ou du cynisme. Collectivement, nous ratons sans doute beaucoup en utilisant des modes d’attention qui ne servent qu’à nous opposer. Il faudrait en développer des alternatifs. C’est un enjeu puissant. Mais cela reste compliqué dans un environnement médiatique et algorithmique qui favorise le clash et la polarisation ».

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« Chaque génération développe une grammaire particulière en ligne »

Ma mère m’envoie des Gifs et vidéos kitschissimes pour me souhaiter shabbat shalom ou bon weekend, elle me taggue sans cesse sur des citations « inspirantes » lues sur Facebook, mon père me bombarde de séries de 20 emojis les uns à la suite des autres sans aucune logique : des fleurs, un soleil, une femme qui danse, des étoiles, des cœurs, une raquette de tennis, un ours, un pouce vers le haut et un smiley passif-agressif (qu’il pense être sympathique). C’est ringard, à côté de la plaque, je me moque, comme un Gen Z se moquerait de mes usages, mais si je dépasse cette attitude narquoise et m’intéresse à la communication de mes parents, j’y vois leurs marques d’attachement, les 20 emojis de mon père, c’est une avalanche d’amour, une effusion incontrôlée, les tags sur Facebook de ma mère ce sont des je t’aime, je pense à toi. « Chaque génération développe une grammaire particulière en ligne » rappelle Marc Jahjah, et de poétiquement conclure : « Suturons nos mondes entre eux ».

* Les Millenials sont nés entre 1981 et 1996, les Gen Z entre 1997 et 2012


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