Il a retiré son préservatif sans prévenir, et j’ai porté plainte pour viol


Le stealthing, pratique qui consiste à retirer son préservatif à l'insu de son ou sa partenaire pendant un rapport sexuel, est un viol. Cette lectrice en a été victime, et a choisi de porter plainte.

Il a retiré son préservatif sans prévenir, et j’ai porté plainte pour viol

Il y a deux ans, au cours d’une soirée organisée par des amis, j’ai eu des relations sexuelles avec un homme. Un homme qui, à mon insu, a retiré son préservatif pendant l’acte — c’est ce qu’on appelle le stealthing. Je ne m’en suis rendu compte qu’après.

Le stealthing, une agression que j’ai eu du mal à identifier

Dans un premier temps, par « fierté » ou par honte,  je n’ai pas voulu en parler. Je crois que j’avais envie de faire bonne figure : mes amies, présentes à la soirée, m’avaient vue partir avec mon agresseur, et  je n’avais pas envie de reconnaître que ça c’était mal passé. Dans mon groupe de potes, je suis vue comme celle qui n’a jamais peur de rien, qui expérimente plein de choses… Et je crois que je n’avais pas envie d’être perçue comme une victime.

Mais surtout, je crois que je n’étais pas prête à admettre qu’il s’agit bel et bien d’une agression. Comme par un genre de un mécanisme d’auto-défense, j’ai, si ce n’est nié, en tout cas minimisé cet événement à une simple « expérience déplaisante ».

Jusqu’à ce qu’en avril dernier, au hasard de lectures sur internet,  je tombe sur l’article d’Anouk Perry publié le 26 avril 2017 sur madmoiZelle : Retirer son préservatif sans prévenir, est-ce un viol ?

Le stealthing, dont j’ai été victime, est un viol

La question que je refusais de me poser était là, en noir sur blanc dans le titre. Le mot viol, surtout.

Dans un premier temps, il a fallu encaisser le choc, et la crise d’angoisse qui s’est déclenchée sur le coup. Mais cette lecture a été salutaire pour moi. Elle m’a permis de poser des termes clairs sur ce qui me perturbait depuis cette nuit d’été, de trouver des réponses à ce vécu que je ne savais pas comment traiter.

Tout ce que j’avais occulté est revenu me heurter de plein fouet, parce que j’avais un mot à mettre là-dessus. Mais pouvoir qualifier ce que j’avais vécu m’a permis de réagir. Sans cela, j’aurais probablement enfoui cet événement en moi : même si cela me pesait, je n’avais pas de quoi penser mon agression comme telle et je me sentais démunie.

Au moment où j’ai découvert cet article, je souhaitais déjà prendre contact mon agresseur : celui-ci étant parti pendant que je dormais, et je n’avais jamais pu avoir d’explications. Je voulais lui dire ce qu’il m’avait fait, ne pas rester silencieuse face à cet acte.

Réaliser que ce que j’avais vécu était non seulement une agression sexuelle, mais aussi un fait social m’a fait réaliser que j’étais en droit de demander plus qu’une conversation avec lui : j’étais légitime à aller plus loin dans ma démarche, à réclamer des réparations.

Porter plainte pour viol était une possibilité.

Décider de porter plainte pour viol, un parcours compliqué

J’ai beaucoup lu sur le sujet, puis j’ai recherché une aide juridique. Mais avec le contexte de crise sanitaire, je n’ai pas réussi à rencontrer de juriste ou d’avocat qui aurait pu m’aider dans ce parcours.

J’ai donc pris la décision de contacter une association, le Collectif Féministe Contre le Viol, pour avoir leurs conseils.

Les bénévoles m’ont aidée dans mes décisions : elles ont été à l’écoute, m’ont fait des recommandations, et ont toujours respecté mes décisions, même quand elles allaient à l’encontre de leurs conseils. Je les ai contactées à trois ou quatre reprises, à chaque étape de ma démarche.

Il m’a fallu plusieurs mois pour savoir ce que je voulais vraiment faire.

Il était très important pour moi de m’écouter et d’être bienveillante envers moi-même. J’ai pris me temps de me demander si une plainte irait dans le sens de la réparation que j’attendais, que je saurai gérer les processus légaux… Je ne voulais pas me lancer dans des démarches qui m’épuiseraient et auraient l’effet inverse de celui que je recherchais.

En tant que femme, on peut avoir la culpabilité facile : se dire qu’on ne réagit pas de la « bonne » manière, qu’on ne fait pas ce qu’il faudrait. J’ai tenté d’éviter ce sentiment à tout prix.

J’ai porté plainte pour viol après le stealthing

Dans ce contexte déjà difficile, je ne pouvais pas m’imposer de vivre, après mon agression, une situation qui me paraîtrait insurmontable. Et surtout, je voulais être sûre d’avoir toutes les informations dont j’avais besoin.

Puis j’ai pris une décision.

Ce mercredi 27 janvier 2021, j’ai déposé plainte pour viol.

Quand j’ai réalisé que je m’en sentais capable, j’ai pensé aux conséquences sociales de cette plainte. J’espère que l’action symbolique, l’éventuelle jurisprudence qui pourrait naître de ce ce procès aura un impact politique positif pour moi et pour les autres personnes victimes de stealthing. J’ai envie de faire savoir que oui, c’est une agression, et qu’il faut faire avancer les choses sur ce sujet !

Ma plainte pour viol à la gendarmerie

À l’écoute des faits, la gendarme qui m’a reçue s’est montée très compréhensive, mais complètement désemparée. Ne sachant pas comment qualifier mon agression, elle a dû sortir de la pièce et aller en parler avec une collègue : elle n’avait aucune connaissance de ce genre d’acte, ou de la manière de les traiter.

Elle a pris note des premiers éléments que je lui avais donné, et m’a donné rendez-vous pour que je revienne plus tard. Entre temps, il fallait qu’elle en discute ses collègues et sa hiérarchie, pour tenter de savoir quels éléments seraient déterminants dans ma plainte et sa qualification.

Après deux jours, j’y suis donc retournée. Mon dépôt de plainte a duré trois heures, et elle m’a demandé de lui transmettre tous les détails de cette soirée. Au long de ce moment difficile, elle a été très prévenante, m’a mise en condition, m’a prévenue de chaque question qui risquait de me faire du mal. Elle a pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas être brutale.

Un processus qui m’est nécessaire, à l’issue incertaine

J’ai aussi reçu pendant cette plainte quelques conseils juridiques : à quel moment il était nécessaire de prendre un avocat, quelles seraient les étapes à venir si ma plainte était reçue…

La gendarme m’a prévenue qu’il était très possible que ma plainte soit classée sans suite. Ce genre de fait n’est pas très connu en France, et ils sont considérés comme « difficiles » à prouver, mais elle croyait sincèrement que je pourrais être entendue.

Elle m’a expliqué que quoiqu’il arrive, mon agresseur serait auditionné et ferait de la garde à vue. Je lui ai demandé si les personnes présentes à la soirée seraient auditionnées aussi, mais cela ne devrait pas arriver. J’en ai été rassurée : je n’avais pas envie que chaque invité soit au courant. Ensuite, on m’a expliqué quelles seraient les voies de recours si jamais ma plainte n’était pas reçue.

Je suis parfaitement consciente que l’absence de jurisprudence rend l’issue de ma démarche très incertaine. Cependant, si je l’ai fait pour moi, je l’ai également fait pour toutes les personnes qui ont vécu ou vivront cet acte abject et sont découragées de porter plainte par la méconnaissance de cette pratique.

Porter plainte pour viol m’a soulagée

Ce moment n’a pas été facile. La plainte m’a fait revivre cette agression dans les détails, et j’ai été mise face à des choses que j’avais occultées, des infos que je n’avais pas forcément traitées.

Mais je suis rassurée et soulagée d’avoir pu enclencher ce processus : les plaintes sont possibles, même si le stealthing n’est pas une agression connue. J’ai été écoutée, et j’espère pouvoir sensibiliser et faire entendre cette réalité !

Même si cette démarche n’est pas la bonne pour tout le monde, je sais qu’elle sera une positive pour moi. Je l’ai choisie, mise en place sous mes conditions et à mon rythme, et en cela j’ai déjà repris du pouvoir sur cette situation. J’espère sincèrement qu’elle servira à sensibiliser sur la question, et à faire entendre aux autres victimes qu’elles ne sont pas seules.

À lire aussi : Un an après #MeToo : comment accompagner les victimes de viol lorsqu’elles portent plainte ?

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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Commentaires

Grumpy

On s’est éparpillé sur la question du droit ou non de se protéger à l’insu de son partenaire mais le cas qui a été présenté au départ à ce sujet posé en réalité d’autres questions à mon avis. Étant donné que c’était un acte parmi d’autres, dans une relation de domination et d’abus d’un homme sur une femme plus jeune, en situation de fragilité.

- Sur quel critères s’appuyer pour déterminer à partir de quel moment il s’agit bien d’une relation de domination, d’abus, etc. plutôt qu’une relation d’égal à égal ?

- Est-ce que négocier un rapport sexuel en posant des conditions à l’acte, qui ne sont ensuite pas respecter, c’est ok?

- Est-ce que négocier un rapport sexuel contre un service autre que le rapport sexuel en lui même c’est ok (que ce soit pour procréation, pour de l’argent, etc) ?

- Est-ce qu’un rapport sexuel ne devrait pas être, plutôt que consenti, désiré par les deux partis ?

- Est-ce que notre vision actuel d’un « consentement » est pas problématique en fait? Laissant trop de place encore à la coercition sexuelle.

Je pense que c’est important d’éclaircir tout ca parce qu’il y a encore énormément de flou sur ces questions qui permettent à des hommes de continuer leur exactions sur des femmes sans ressentir ne serait-ce qu’un brin de culpabilité.

Mais bon ça a pas grand chose à voir avec l’article de départ ^^ C’est top si le retrait de capote peut enfin être puni, j’espère que ça va aboutir. C’est une mise en danger de la vie d’autrui.
 

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