Message aux gens gênants qui inventent des « amoureux » à ma fille de dix mois


Non, ma fille de dix mois n'a pas d'amoureux, et elle n'en aura peut-être jamais, alors arrêtez de lui bourrer la tête avec des normes hétérosexistes, merci !

Le week-end dernier, les premiers rayons de soleil printaniers m’ont fait sortir de ma tanière avec ma fille de dix mois pour foncer au parc. Alors, qu’elle vivait sa meilleure vie à mâchonner des cailloux (c’est une blague, ne faites pas ça chez vous, c’est dangereux), un autre bébé vint à passer, se déplaçant à l’aide d’un trotteur, soit l’équivalent d’un déambulateur pour marmot.

« Coup de foudre » au parc

Suivi de près par ses parents, il aperçoit ma fille et s’arrête à quelques mètres, visiblement intrigué par cet autre individu de petite taille. Sa mère se met alors à bramer :

« Oh, c’est le coup de foudre au parc ! Ça y est Jean-Kévin, tu as rencontré la femme de ta vie ».

Comme je déteste le conflit et que je n’ai aucune répartie, je n’ai rien répondu et j’ai juste fait la gueule derrière mon masque.

Par contre, une fois Jean-Kévin (je suis au regret de vous apprendre qu’il s’agit d’un pseudo) et ses parents repartis, je me suis tournée vers ma fille et je lui ai dit avec conviction :

« N’écoute pas ces bêtises Chouchouille (pareil, ce n’est pas son vrai prénom). On n’est pas obligée d’être amoureuse pour être heureuse. Et plus tard, si tu en as envie tu auras autant d’amoureux ou d’amoureuses que tu veux. Et ça peut être zéro. »

Elle m’a répondu un docte « Guababa » qui est actuellement l’unique mot qu’elle maîtrise, et elle est retournée à ses cailloux.

Même si la mère de Jean-Kévin ne cherchait sans doute qu’à créer un lien de connivence entre nous grâce à l’humour, cette petite saynète agaçante m’a fait cogiter.

Arrêtons d’enfermer les enfants dans des schémas amoureux

Pourquoi les adultes aiment-ils tant plaquer des schémas de relations amoureuses entre adultes sur les bébés et les enfants ?

Et d’abord, qu’est-ce qui a fait penser à cette femme que mon bébé de dix mois – habillé en blanc et gris – était forcément une petite fille ?

Pourquoi pense-t-elle que son fils qui a très certainement moins de deux ans aura une « femme de sa vie » et pas un « homme de sa vie » ?

Et enfin, pourquoi dès qu’il semble s’intéresser à un autre enfant — du genre opposé —, elle lui suggère que cela doit être sur le mode de la séduction ou d’une relation amoureuse ? Et l’amitié, alors ?

« Il va toutes les faire tomber »

Même bien intentionnées, l’accumulation de remarques similaires à celle de la mère de Jean-Kévin entretient l’idée que la relation de couple hétérosexuel est un passage obligé.

Je ne veux pas avoir l’air d’une Mère-la-morale, je ne suis pas parfaite non plus. Je pense que j’ai déjà dû par le passé demander à mes cousins plus jeunes s’ils avaient des amoureuses, mais je ne le ferai plus.

Cela contribue ainsi à invisibiliser les autres orientations sexuelles, tour en renforçant les stéréotypes de genre.

Que retient un petit garçon quand il entend : « quel charmeur celui-là, il va toutes les faire tomber ! » ou « attention, les filles, le bourreau des cœurs arrive ! » ?

Dans son livre Tu seras un homme féministe mon fils, la journaliste Aurélia Blanc analyse très bien ce qui se joue à ce niveau-là :

« Il ne vous aura pas échappé que, même « pour rire », nous n’entendons jamais de remarque sur le joli petit couple que forment Adam et Ryan pourtant inséparables, ni sur « l’amoureux » de Pierre. Étonnant, non ? Moi qui croyais que nous pouvions rire de tout !

De la même façon, lorsque nous demandons à la petite Julie si « elle drague », non seulement ça fait un flop, mais nous prenons le regard noir du parent en pleine poire (comment ça, vous êtes en train de dire que ma fille est une allumeuse ?!).

Eh oui, car toutes ces petites phrases ne servent pas seulement à faire rire (sans quoi cela fait bien longtemps que nous aurions renouvelé le genre, n’est-ce pas ?). Sous leur vernis d’humour, ces remarques viennent renforcer et valider les stéréotypes de genre.

Reprenant des discours et des clichés déjà hyperprésents dans la littérature jeunesse, les dessins animés, la culture populaire, ces petites phrases constituent autant d’injonctions faites à nos enfants.

L’air de rien, elles leur signalent clairement le chemin à suivre, celui du couple hétérosexuel où, selon son sexe, chacun·e est censé·e jouer un rôle différent. Les filles, celui de la princesse à conquérir. Et les garçons, celui du séducteur né, dont on s’attend à ce qu’il multiplie les conquêtes (féminines, cela va sans dire). »

« Tu as un amoureux… ou une amoureuse ? »

En m’appuyant sur son livre, je vous ai dressé une petite liste des trucs qu’on peut mettre en place pour sortir de cette dynamique :

  • Arrêtons de prêter une vie amoureuse aux bébés et jeunes enfants : laissons-les vivre leur vie tranquillement
  • Abandonnons nos injonctions hétéronormatives, en suggérant par exemple aux enfants qu’ils pourront avoir plus tard s’ils le souhaitent « une amoureuse ou un amoureux »
  • Encourageons les amitiés garçons/filles de nos enfants
  • Parlons de sentiments avec nos enfants, et en particulier entre père et fils, pour que les garçons comprennent que l’amour ce n’est pas « un truc de fille »
  • Partageons avec eux des œuvres culturelles inclusives et qui vont à contre-courant des stéréotypes de genre
  • Expliquons-leur que l’amour n’a rien à voir avec le genre et qu’il n’y a pas de règles en la matière : certaines personnes sont très heureuses en couple, d’autres n’en ont pas envie du tout
  • Apprenons la politesse plutôt que la galanterie aux petits garçons

Voilà, avec tout ça, on devrait déjà pouvoir retourner se balader peinardes au parc, ma fille et moi.

Clémence Boyer

Clémence Boyer


Tous ses articles

Commentaires

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Désactive ton bloqueur de pub ou soutiens-nous financièrement!