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Santé

L’orthorexie, cette pratique alimentaire qui flirte avec les TCA

Avez-vous l’obsession de manger sain au point de sombrer dans un engrenage, ressemblant à une sorte de trouble du comportement alimentaire ? Peut-être souffrez vous d’orthorexie… Décryptage avec une experte.

« L’orthorexie, c’est lorsqu’on est vraiment dans une obsession pathologique à consommer de la nourriture saine. Elle n’arrive pas du jour au lendemain. On est vraiment dans une obsession dit d’installation. »

C’est par ces mots que Nelly Goutaudier, maîtresse de Conférences en Psychologie Clinique et Psychopathologie à l’université de Poitiers, et chercheuse au centre de recherche sur la Cognition et l’Apprentissage au CNRS, définit une « pratique alimentaire » de plus en plus présente dans notre société. Décryptez-vous chaque étiquette alimentaire ? Contrôlez-vous la qualité de tout ce que vous ingurgitez ? Ce sont les premiers signes d’un comportement orthorexique.

Comme je vous l’expliquais dans mon article sur l’anxiété alimentaire, actuellement, seules trois pathologies sont officiellement reconnues : l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique. Toutefois, il persiste encore quelques zones grises dans notre relation avec la nourriture. L’anxiété alimentaire en est une, l’orthorexie aussi.

Pour Madmoizelle, j’ai décidé de rencontrer Nelly Goutaudier, auteure du premier rapport en langue française sur le phénomène, L’Orthorexie : Une nouvelle forme de Trouble des Conduites alimentaires ?, paru en 2019.

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© Pexels – Madmoizelle

Interview : décortiquons le concept d’orthorexie

Madmoizelle : Manger sain, c’est plutôt conseillé et bon pour la santé… Alors, ne sommes-nous pas toutes et tous atteints à un moment donné de cette pratique alimentaire que l’on nomme « orthorexie » ?

Nelly Goutaudier : On ignore encore si c’est un trouble du comportement alimentaire. On est dans quelque chose qui ressemblerait un peu à de l’anorexie tout en étant différent. Dans l’anorexie, on a vraiment une fixation sur la quantité de nourriture ingurgitée par les patient(e)s. Il faut manger peu pour justement contrôler le poids, parce qu’il y a toutes ces problématiques autour de l’image du corps. On n’a pas cette composante là dans l’orthorexie. C’est très rare de voir un(e) patient(e) d’orthorexie qui mange sainement pour perdre du poids.

En général, dans l’orthorexie, c’est vraiment cette idée d’aller se fixer sur la qualité de la nourriture. Ce qui est intéressant derrière cela, c’est qu’on a deux types de motivations différentes et en général, c’est cela qui peut indiquer si on est dans une orthorexie saine ou pathologique. Dans le premier cas, on a plus un profil de femmes et d’hommes qui vont manger sainement par conviction. On retrouve beaucoup d’orthorexie chez les véganes ou chez les végétaliens par exemple. Ils consomment sain par conviction au niveau de la protection animale, ou encore pour contrôler leur santé, pour prévenir des maladies cardio-vasculaires. Mais dans le second cas, l’orthorexie pathologique concerne des personnes qui consomment de la nourriture saine pour des raisons esthétiques. Pour tenter de contrôler son poids, d’avoir une plus jolie peau… Ces problématiques là vont ressembler un peu plus à un comportement anorexique.

« L’orthorexie pathologique concerne des personnes qui consomment de la nourriture saine pour des raisons esthétiques. Pour tenter de contrôler son poids, d’avoir une plus jolie peau… »

Mais à partir de quand bascule-t-on d’une orthorexie saine à celle pathologique ?

N. G : C’est beaucoup plus simple de diagnostiquer une anorexie parce qu’on a un nombre de symptômes minimums qu’il faut développer afin de pouvoir parler de trouble. Le seuil qui fait que l’on passe d’une orthorexie saine à une orthorexie pathologique n’est pas encore bien défini. On part du principe que ça doit nécessiter une prise en charge et une surveillance dès lors qu’il y a une altération, voire une souffrance pour la personne.

Quand on souffre d’une orthorexie pathologique, on finit par se couper un petit peu de son réseau social, parce qu’on a ce sentiment de supériorité de la pratique alimentaire. Dès lors qu’on voit que ça commence à impacter la sphère sociale, que la personne n’arrive plus à aller au restaurant par exemple, cela marque le point de vigilance. Bien sûr, lorsque l’on commence à avoir des conséquences au niveau de la santé aussi. L’orthorexie, c’est un continuum qui va du normal au pathologique et qui lorsqu’elle est poussée à outrance peut déclencher des carences alimentaires, parfois un IMC plus bas. Cela peut donner lieu aussi à des problèmes gastro-intestinaux… Donc, il y a la sphère de la santé aussi.

D’après votre étude, on parle d’orthoroxie, depuis les premières recherches scientifiques du Docteur Steven Bratman sur le sujet datant de 1997. Pourtant on ignore encore combien de personnes sont concernées par l’orthorexie pathologique. Quelles sont les prévalences à ce « trouble » ? 

N. G : Si on lit toute la littérature scientifique, on trouve des prévalences à propos de l’orthorexie qui sont très disparates, variant de 6 à 88,7%. Peut-être que dans certaines études, on mélange l’orthorexie saine à celle pathologique. Mais on a observé que les personnes les plus impactées par ce trouble sont soit des personnes qui ont un régime alimentaire restrictif — végans, végétariens — soit celles qui font des études ou une profession liée à l’alimentation et au corps.

On voit des prévalences qui sont au-delà de 30% chez les étudiants en filière santé, chez les nutritionnistes… Mais aussi beaucoup chez les sportifs de haut niveau ou ceux qui pratiquent une activité physique 3 à 4 fois par semaine. Finalement des personnes pour lesquelles le corps est au cœur de la pratique sportive, ou de l’emploi, comme chez les danseurs de ballet par exemple.

Madmoizelle : Sait-on à quoi est due l’orthorexie ? Est-ce une « pratique alimentaire », si on ose dire, propre à notre époque, et aux sociétés riches ? 

N. G : C’est une excellente question. On ignore encore les raisons de pourquoi on va développer ou non une orthorexie pathologique. On est bien dans une maladie de notre temps, car on est continuellement martelé par des campagnes médiatiques de santé publique. Donc cela pousse les gens à adopter cette pratique qui est encouragée et qui est socialement acceptable.

Aussi, on voit dans quelques études que certains patients qui se rendent dans des centres de soins pour se soigner de leur anorexie et qui se remettent à avoir une alimentation plus diversifiée dans des quantités plus acceptables, devenir orthorexiques. Le caractère pathologique de la quantité se déplace sur celui de la qualité. C’est encouragé aussi par l’abondance de diversification alimentaires « plus responsable » à laquelle nous sommes quotidiennement confrontées. Il y a les rayons bios, les nutri-scores… On a encore du mal à faire comprendre à certaines personnes que manger sain, c’est bien, mais que tout est une question de degré. Pousser à outrance, on peut entrer dans la pathologie.

« On a encore du mal à faire comprendre à certaines personnes que manger sain, c’est bien, mais que tout est une question de degré. Pousser à outrance, on peut entrer dans la pathologie. »

Madmoizelle : Si on pense souffrir d’orthorexie pathologique, quelles sont les prises en charge à suivre ? Et peut-on en guérir ? 

N. G : En général, quelque soit le trouble, que ce soit une maladie biologique ou un trouble psychiatrique, c’est la Haute Autorité de Santé qui émet des recommandations sur ce qu’il faut faire ou non. Comme l’orthorexie n’est pas encore reconnue tel un trouble du comportement alimentaire, on a aucune recommandation officielle.

Mais on part du principe qu’on pourrait appliquer certains éléments des prises en charge des troubles alimentaires à l’orthorexie. Déjà, la première chose à faire, c’est vraiment de travailler sur ce qu’on appelle la psychoéducation. C’est-à-dire d’impulser une prise de conscience aux patients : oui manger sain, même si on nous dit qu’on peut le faire, à un certain point, cela devient pathologique. Puis, si vraiment les symptômes sont handicapants pour la personne, il faut aller retravailler les croyances derrières : si on ne mange pas sain en permanence, ce n’est pas si grave… Enfin, il faut tenter de réintroduire un peu plus de souplesse dans le mode alimentaire.

Ce sont les premières pistes que l’on a en terme de prise en charge, et cela sous-entend aussi d’aller sensibiliser les professionnels de santé. Là encore, ce n’est pas souvent reconnu par les psychologues, les psychiatres ou encore les médecins généralistes. Quel médecin dirait à son patient : « Attention là, vous mangez trop sain ! »

En ce qui concerne la guérison de l’orthorexie, on n’a pas encore assez de recul. Si on regarde les études antérieures qui ont étudié cette question, malheureusement, elles sont souvent faites sur ce que l’on appelle le « tout venant », autrement dit des personnes lambdas. On n’a pas encore suffisamment de recul sur la prise en charge des personnes hospitalisées à cause de leur orthorexie.

Quelques ressources si vous souffrez de troubles alimentaires

À lire aussi : Quand les violences sexuelles causent des troubles du comportement alimentaire

Image en Une : © Pexels – Madmoizelle


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Certains liens de cet article sont affiliés. On vous explique tout ici.

Les Commentaires

17
Avatar de Artifice
3 juin 2023 à 16h06
Artifice
@Pink Bubble Si on parle de végétalien et végan au sens de "catégories sociales"/'façon dont la personne s'identifie" ça me semble pas déconnant de préciser les deux termes parce que ça aurait pu être tout à fait possible en théorie que l'orthorexie touche plus les personnes se déclarant vegan que celles se déclarant uniquement végétaliennes mais pas vegan même si les deux appliquent le même régime alimentaire.
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