Le ramadan avec des troubles du comportement alimentaire : « J’étais obsédée par la nourriture »


Période de jeûne, de réflexion et de prière, le ramadan est chaque année un moment-clé pour la communauté musulmane. Mais il peut se révéler critique pour celles et ceux qui souffrent de troubles du comportement alimentaire (TCA).

Le ramadan avec des troubles du comportement alimentaire : « J’étais obsédée par la nourriture »Aude-Line Bénazet

*Certains prénoms ont été modifiés

« Pour moi, cette période est sacrée », commence Lina*. « La faim et la soif se détachent un peu de ton corps, tu dois expérimenter le manque tout le temps et tenir psychologiquement. »

Chaque année, de nombreuses personnes musulmanes s’engagent à se recueillir et à purifier leur corps et leur esprit durant une période emblématique de l’islam : le ramadan. Un mois de jeûne du lever au coucher du soleil, ponctué de prières, qui permet notamment de se mettre à la place des plus démunis. Mais toutes ne le vivent pas de la même façon…

Depuis 2018, Lina* souffre de boulimie : son quotidien est rythmé par l’ingestion d’une grande quantité de nourriture qu’elle expulse jusqu’à treize fois par jour. Si elle tente de se soigner depuis près d’un an, elle peine toutefois à se réconcilier avec son corps et le contenu de son assiette.

En 2020, elle fait ramadan et jeûne avec sa famille. Et chaque jour ressemble au précédent.

« La journée, je me sens capable de contrôler mes pulsions mais, le soir, je finis toujours par m’angoisser de craquer et de manger une brick de trop ».

Ce que Lina appréhende le plus, c’est le sentiment d’avoir trop mangé, car « en deux lampées de soupe, tu te sens déjà pleine. » Bien qu’elle estime ne pas plus s’alimenter pendant le ramadan qu’à l’ordinaire, elle sent son estomac serré par la soif et la faim.

« On pense à la nourriture toute la sainte journée »

Être préoccupé par la nourriture durant une telle période n’a rien d’anormal. Mais lorsque le phénomène est couplé avec une alimentation perturbée, les effets s’avèrent d’autant plus éprouvants pour la tête et pour le corps.

Sophia Desbleds, naturopathe non-musulmane, a déjà pratiqué le mois béni avec sa famille, qu’elle rejoignait au Maroc, alors qu’elle souffrait de boulimie. Habituée du jeûne intermittent et du jeûne long, dont elle avait lu et entendu beaucoup de bien au cours de sa formation, elle se sentait en confiance pour affronter ces quatre semaines. La démarche est purificatrice, et c’est l’occasion d’entrer en communion avec sa famille, que pourrait-il lui arriver de mal ?

« Tous les jours, je me persuadais que ce que je faisais était bon pour moi et pour la bonne cause. »

Mais la thérapeute est vite rattrapée par ses démons.

« Je me rendais compte que j’étais obsédée par la nourriture et par mon apparence. Je regardais tout le temps mon corps dans le miroir. Même si je savais que ce n’était pas son but initial, j’espérais que le ramadan me fasse mincir. Ça prenait beaucoup d’espace dans ma tête et, à cause de mes troubles du comportement alimentaire, c’était plus fort que moi. »

Sophia Desbleds explique d’ailleurs que pour beaucoup de pratiquants et pratiquantes, le mois de la charité est un « deux en un » : à la fois un parcours spirituel et intense, et l’occasion de s’alléger sur la balance. La thérapeute, qui explique n’avoir jamais fait le ramadan dans son entièreté, se souvient avoir ressenti un certain soulagement lorsque cette période sacrée prenait fin.

Lina* tient de son côté à rappeler une certaine dualité durant ce mois :

« Cela a beau être de la privation, tout tourne exclusivement autour de la nourriture. Le matin, tu te lèves avec un creux à l’estomac, évidemment, tu y penses. Le midi, tu ne sais pas quoi faire de ta pause déjeuner lorsque tu travailles. Dès que tu rentres chez toi, tu passes des heures à préparer le “ftour” [le copieux repas de rupture du jeûne, NDLR]…

La nourriture, on y pense toute la sainte journée. »

Elle remarque qu’avec ses troubles alimentaires, elle ne vit plus le ramadan de la même manière. « Ce mois ne m’avait jamais stressée avant, j’en ressortais avec l’impression d’être plus humble et plus apaisée », se souvient-elle. Maintenant, elle est toujours sur ses gardes.

Cependant, son petit carnet le prouve, ses crises n’ont jamais été aussi espacées qu’en période sacrée. « Comme je ne mange plus et ne boit plus la journée, je suis passée d’environ 13 vomissements par jour, à un seul, puis plus du tout », précise-t-elle en avouant avoir déjà expulsé son ftour à deux reprises.

Lorsqu’on lui demande si cette situation lui a déjà donné l’impression de perturber son parcours spirituel, elle répond à l’affirmative.

« C’est comme une mutilation […] Je me fais du mal et c’est interdit en islam. »

Les TCA « permettent-ils » de ne pas faire le ramadan ?

Pour les malades, la situation est difficilement tenable au quotidien. Faïza Bossy, médecin généraliste, nutritionniste et journaliste médicale, la juge même dangereuse.

L’experte rappelle que le jeûne du ramadan implique un changement du rythme chronobiologique de l’alimentation. Elle revient sur les indications religieuses et rappelle que la période « n’est pas recommandée aux personnes présentant des pathologies chroniques, des problèmes de santé, des cancers ». Cette liste inclut les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire, caractérisés aussi comme une altération de la santé. Les personnes musulmanes qui ne peuvent pas jeûner pour des raisons de santé sont encouragées à donner aux plus démunis en remplacement.

Bien sûr, on ne force personne à agir contre sa foi, mais si quelqu’un qui est concerné par les TCA souhaite absolument expérimenter la période, « il faut toutefois un accompagnement », recommande la professionnelle de santé.

Mais encore fait-il être capable d’aborder le sujet… Sophia Desbleds prend exemple sur l’une de ses clientes qui vient de débuter le ramadan ce 13 avril 2021. La jeune femme souffre d’hyperphagie, un trouble se traduisant par une consommation excessive et incontrôlable de nourriture. « Elle traverse des périodes lors desquelles elle va mieux, donc sa pathologie n’est pas prise au sérieux ; elle ne se sent pas légitime pour dire que cela affecte sa santé physique et mentale et se force à pratiquer le ramadan », développe la thérapeute, qui dénonce un manque de reconnaissance de la maladie.

Chez Lina*, le sujet n’a pas été abordé : sa famille ne sait rien de ses troubles alimentaires. Cette année, bien qu’elle ait conscience de la possibilité de ne pas jeûner (puisque sa santé est défaillante), elle tient à faire le ramadan car « c’est une période que j’aime et ça me ferait beaucoup de mal de passer à côté. »

Lors du premier ftour, elle avoue s’être sentie anxieuse. Se retrouver face à tant de nourritures n’est pas anodin et se traduit finalement par un véritable combat intérieur.

« Je suis descendue, j’ai vu la table basse pleine de chorba [soupe traditionnelle composée de viandes et de légumes, ndlr], de pâtes, de sauce, de salades, de poissons, de fruits. La table haute était pleine de pâtisseries. J’ai réussi à me restreindre à la salade et à la chorba. J’étais fière de moi.

À la fin, j’ai pris une petite pâtisserie pour me féliciter, et j’espère que tout le mois se passera comme ça. »

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Mélanie Hennebique

Mélanie Hennebique


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Commentaires

Breizh

Encore merci pour l'article, j'ai justement une amie pratiquante qui a pris cette année la décision radicale de ne pas faire le ramadan, car il exacerbait son TA. Elle m'a confié sa détresse et solitude, la douleur et la honte de ne pas pouvoir en parler car justement pas considéré dans sa communauté comme une vrai maladie... La fatigue aussi de devoir éviter les questions (pas méchantes mais un peu inquisitrices) au bureau de la part d'autres collègues. C'est super intéressant de se rendre compte de cet aspect, je n'y avais pas réfléchi avant d'en parler avec elle.
Je pense que ca peux faire beaucoup de bien de réaliser qu'on n'est pas seul.e dans cette épreuve.
 

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