« Le Génie lesbien » prouve que nous avons toutes besoin de la radicalité d’Alice Coffin


Alice Coffin, dans Le Génie lesbien, porte un discours qui bouscule volontairement les pensées tétanisées, secoue les idées recroquevillées derrière un universalisme de façade.

« Le Génie lesbien » prouve que nous avons toutes besoin de la radicalité d’Alice Coffin

Alice Coffin a dû la sentir venir, la tempête. Le shitstorm, comme le veut l’expression anglaise consacrée. Celle qui tourne en boucle autour de « la petite phrase », la parade grossière qui permet à ses détracteurs de ne pas avoir à argumenter, se cachant derrière une indignation de façade.

Dans l’introduction du Génie lesbien, sorti ce mercredi 30 septembre aux éditions Grasset, l’élue lesbienne, ancienne journaliste, met pourtant bien en garde, à propos de son dernier chapitre, collant les mots flatteurs du Chantier Littéraire de Monique Wittig sur son propre discours :

Avant de le lire, rappelez-vous : « Tout travail littéraire important est, au moment de sa production, comme un cheval de Troie, toujours il s’effectue en territoire hostile dans lequel il apparaît étrange, inassimilable, non conforme. Puis sa force (sa polysémie) et la beauté de ses formes l’emportent. »

Immodeste ? Bien sûr. Véridique ? Assurément. Le génie lesbien dans toute sa puissance, son affirmation et son autodétermination.

Alice Coffin et Le Génie lesbien, des mots qui cognent

Le sixième et dernier chapitre de cet essai féministe est à la hauteur de l’avertissement susmentionné. Un monument de radicalité, des phrases qui cognent, des expressions qui prennent aux tripes et qui s’impriment sur la rétine comme les mots des colleuses féministes s’accrochent aux murs des grandes villes.

Ceux-là qui disent « On ne naît pas femme, mais on en meurt » ou « Féminicides = un Bataclan ». Ceux qui donnent la nausée et nourrissent la rage. « Tous les jours, on compte nos mortes », assène l’autrice. Puis plus, loin : « Ils m’ont traitée de bestiau, de laideron, de tous les noms, ont expliqué qu’on allait crever. Je sais qu’ils veulent qu’on crève. »

Alice Coffin dit « ils », et ça dérange. Elle dit « les hommes » et pas « des hommes », ou « certains hommes », ou même « un certain nombre d’hommes mais pas forcément tous car certains d’entre eux sont vraiment sympas ». Elle ne dit pas « je ne suis pas misandre, j’ai un ami homme ».

Elle ne dit pas Not All Men, Not All Pères, Not All Ministres… Non, Alice Coffin dit : « Les hommes n’entendent pas. Ils ont à leur disposition tous les écrans, les perchoirs d’assemblée, les colonnes de journaux pour s’exprimer ». Et la militante sait que certains (pas tous, bien sûr) fronceront les sourcils et jetteront un regard au loin, murmurant entre leurs dents : « Mais moi, je ne suis pas comme ça… »

Certains (pas tous, bien sûr) iront jusqu’à oser suggérer — sincère naïveté ou malhonnêteté intellectuelle calculée ? — que la militante féministe ne saurait pas ce qu’elle fait, qu’elle n’aurait pas choisi et pesé chacun de ses mots, n’aurait pas lu et écouté, et relu et réécouté des femmes brillantes qui ont, avant elle, allumé quelques torches dans le tunnel de la radicalité. 

Le Génie lesbien, des mots forts à la hauteur de l’horreur

Il faut dire qu’un sacré travail d’adoucissement et d’invisibilisation a été mené, au fil des décennies, pour rendre les rares militantes féministes célèbres compatibles avec la tiédeur des positions féministes républicaines françaises.

Dans La Cause des femmes, le temps des malentendus, Gisèle Halimi écrivait « l’humanisme, qui a phagocyté la femme sous le prétexte de la fondre dans l’individu — masculin — constitue le piège le plus redoutable de nos démocraties modernes ». Le jour de sa mort, Emmanuel Macron a osé lui rendre « hommage » en la qualifiant de « républicaine passionnée » pour qui « le féminisme était un humanisme ».

L’avocate féministe s’attaquait pourtant à tout : « Notre numéro de Sécurité sociale commence par le chiffre 2. Celui des hommes par le chiffre 1. Ce n’est évidemment pas un hasard. Nous restons reléguées au second rang, inessentielles derrière les essentiels ».

Des mots qui, s’ils étaient balancés sur un réseau social par une militante moins connue, seraient moqués et tronqués. Relégués au rang des « combats inutiles » des femmes idiotes qui n’auraient rien compris à la hiérarchie des combats. 

« Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité », écrivait aussi De Beauvoir, que les hommes de pouvoir (pas tous, bien sûr) aiment encore à citer comme monument de respectabilité et de nuance. Intouchable. Pendant ce temps, Alice Coffin est une « identitaire », une femme à craindre, un épouvantail lesbien brandi pour décrédibiliser un discours qui dépeint pourtant des réalités.

Les discours radicaux ont toujours existé ; ils ont juste été acceptés et institutionnalisés lorsqu’ils étaient en faveur des dominants. « Le masculin l’emporte sur le féminin », « derrière chaque grand homme se cache une femme », « les petits garçons sont plus turbulents »… Le fameux humanisme à la française se cache les yeux. 

Se réapproprier la démesure est un outil féministe puissant qui permet de secouer le réel pour pointer l’aberrante friabilité des paradigmes actuels. Alice Coffin l’utilise comme les lesbiennes de 1970 l’utilisaient dans le manifeste américain The Woman-Identified Woman :

Lesbienne est un label inventé par l’Homme pour être balancé à n’importe quelle femme qui ose être son égal, qui ose mettre au défi ses prérogatives […] Car dans cette société sexiste, pour une femme, être indépendante, signifie qu’elle ne peut pas être une femme – elle doit être une gouine.

Cela devrait nous montrer où en sont les femmes. Cela dit aussi clairement que possible : femme et individu sont une contradiction dans les termes.

Alice Coffin l’utilise comme Monique Wittig extrait les lesbiennes de la dénomination de « La-Femme » dans la Pensée Straight, recueil de ses textes féministes, devenu soudain le must-read d’une génération de nouvelles féministes françaises découvrant le bonheur de se laisser submerger par la puissance de ses mots.

L’autrice lesbienne écrit aussi :

Et de fait, si l’on juge par les expressions de « désir » dont les hommes usent avec les femmes (viol, pornographie, meurtre, violence et humiliation systématique), ce n’est pas de désir dont il s’agit ici, mais plutôt d’un exercice de domination.

Le Génie lesbien en guerre contre « la guerre »

Alice Coffin n’écrit pas autre chose. Pourtant, son livre n’était pas encore sorti qu’elle était déjà montrée comme la méchante lesbienne qui vouerait une « haine féroce » aux hommes (selon un site d’extrême-droite), ou qui voudrait tout simplement leur faire la guerre, comme l’énonce le titre d’une interview, à faire frissonner dans les chaumières : « On nous interdit de qualifier cette guerre entre les hommes et les femmes ».

Un raccourci qui évince aisément (et volontairement) la suite de la phrase, qui met l’accent sur la responsabilité : « Une guerre qui ne vient pas de nous, les féministes, mais du pouvoir masculin ». 

Le mot « guerre » n’a pas été choisi au hasard. Il est une référence à l’œuvre essentielle de Susan Faludi, Backlash: The Undeclared War Against Women, publié en 1993 et encore terriblement d’actualité, dont chaque ligne est un rappel douloureux qu’aucune avancée sociétale n’est jamais acquise.

Que la liberté des corps s’arrête à la porte de l’excitation potentielle du voisin de table d’une lycéenne en crop-top. Que les grands discours républicains s’évanouissent à la vue d’un foulard sur les cheveux d’une femme auditionnée à l’Assemblée.  

La guerre des hommes contre les femmes ne dit pas son nom

Dans son livre, la militante lesbienne détaille avec précision cette « guerre » qui ne dit pas son nom :

Dans la guerre des sexes, l’oppresseur ne se montre pas comme un guerrier. Il ne dit pas « je suis en guerre contre les femmes ». Il tue, viole, frappe, mais je dit jamais que c’est une guerre, un combat, une lutte et une mise à mort.

Évidemment que ça secoue. C’est » étrange, inassimilable, non conforme ».

Ce lexique belliqueux a pourtant un sens parce qu’il vient contester directement les discours faussement rassembleurs aux relents homophobes d’une partie des dirigeants de la classe politique actuelle.

« Il n’y a pas de plus grande complémentarité qu’entre les femmes et les hommes », a ainsi déclaré la nouvelle ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes le 6 juillet 2020. « Alice Coffin oublie que les hommes n’existent pas sans les femmes. L’inverse est tout aussi vrai. Complémentarité. », tweete un autre député de la majorité fin septembre. 

Le discours du « féminisme de la complémentarité », faussement doux, ouvert et positif, est d’une violence sans nom pour les femmes lesbiennes, dont l’existence même est invalidée par ce concept.

La complémentarité est un mot-valise magique qui permet de repousser le lexique guerrier : comment pourrait-on se déchirer si on est « complémentaires » ? Un yin et un yang qui s’imbriquent et fusionnent pour former un cercle parfait. Un papa, une maman, c’est l’ordre du monde. 

La fin de l’invisibilisation des agresseurs

Pourtant les hommes (pastousbiensûr) tuent encore les femmes (pastoutesbiensûr) et on peine encore à mettre des mots sur les faits. C’est à se demander par quel miracle le concept de féminicide a seulement réussi à s’implanter dans le débat public, tant l’universalisme de façade aurait pu continuer à être brandi comme un masque sans trous pour les yeux…

En 2018, la militante féministe Caroline de Haas avait tenté de démontrer l’invisibilisation des agresseurs lorsque l’on répète à tout bout de champ que « les femmes sont agressées / violées / tuées » mais pas « les hommes agressent / violent / tuent ».

La violence des insultes qu’elle a reçues, et qui l’ont forcée à se mettre en retrait des réseaux sociaux, est comparable à celle qu’a dû absorber Alice Coffin lorsque des internautes ont ressorti récemment une interview de 2018, dans laquelle elle balance sans détour :

Moi, en tant que femme, ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée. Et cela évite que mes enfants le soient aussi.

Des propos volontairement radicaux, parfaitement réfléchis, des propos réalistes, prononcés pour secouer. Résultat : des injures, menaces de viol, menaces de mort, et une protection policière de plusieurs semaines pour l’élue. Mais le danger vient des femmes lesbiennes qui « détestent les hommes », c’est certain…

Interrogée par L’Express, qui affirme « On a été tout aussi choqué du passage où vous expliquez ne plus lire, voir ou écouter des œuvres d’hommes », l’autrice répond : « C’est marrant, parce que, ce qui devrait vous faire frémir, c’est les violences contre les femmes » .

Le sens des priorités. 

Le Génie lesbien, disponible chez Grasset, à la Fnac, en librairies

Marie Turcan

Marie Turcan


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