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Source : © Katya Konioukhova
Société

La crise agricole, une crise de la masculinité ? Repenser la place des agricultrices avec Julie Francoeur

Dans « Sortir du rang », la chercheuse Julie Francoeur décortique la place des femmes en agriculture et visibilise leur contribution essentielle à ce milieu où les préjugés genrés restent fortement ancrés.

Quelle place accorde-t-on aux femmes dans le monde agricole ? Dans « Sortir du rang : La place des femmes en agriculture », la chercheuse Julie Francoeur passe au crible le modèle agricole québécois, et met en lumière la contribution essentielle des femmes dans le développement des fermes du pays. Une réflexion importante pour déconstruire les préjugés genrés qui structurent encore le milieu et amorcer une transition agro-écologique plus juste. Rencontre.

Qu’est-ce que le modèle d’agriculture familiale et comment invisibilise-t-il le travail des femmes ?

Au Canada, la grande majorité des fermes sont familiales depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le dernier recensement agricole disponible, 98% des fermes sont la propriété d’une famille, et non d’une corporation, industrie, ou d’une coopérative.

Qu’est-ce que ça implique pour les femmes ?

Le fonctionnement de la ferme repose sur un travail de couple, où la grande majorité des tâches et des responsabilités à la ferme sont partagées entre mari et femme, selon une division sexuée assez classique. On attribue aux hommes des compétences professionnelles selon lesquelles les hommes feraient « le vrai » travail agricole, physique. Et aux femmes, des qualités « naturelles » qui les prédisposeraient au travail domestique, associé à la famille. Dans cette logique-là, on donne plus de valeur aux tâches des hommes, et on considère le travail des femmes comme étant secondaire, en appui ou en complément à celui des hommes.

Ce sont des préjugés. J’ai fait une récente étude qui montre que les femmes au Québec, sur les fermes, déclarent le même nombre d’heures de travaux typiquement reconnus comme agricole que les hommes. En revanche, elles déclarent deux fois plus d’heures consacrées au travail domestique. Pour les femmes, cela implique qu’il y a une imbrication très, très étroite entre l’entreprise et la famille. Elles cumulent les tâches agricoles et les tâches domestiques, ce que les hommes, finalement, n’ont pas à faire. Eux peuvent se concentrer sur le travail proprement agricole.

C’est ce que vous appelez la triple journée ?

Les femmes à la ferme n’ont pas une deuxième journée de travail domestique à proprement parler, qui s’ajouterait à celle de leur travail agricole. Les deux sont imbriquées dans le temps et dans l’espace. Elles passent continuellement d’une tâche à l’autre. Et le concept de triple journée, réfère au fait que beaucoup de femmes doivent en plus avoir un emploi à l’extérieur de l’entreprise pour arriver à joindre les deux bouts. C’est pour ces raisons que, de plus en plus, on parle de la surcharge mentale et de la détresse psychologique des agricultrices, pourtant peu documentée…

Quel est aujourd’hui le quotidien des agricultrices qui décident de pratiquer une agriculture en dehors du modèle familial ?

Ce qu’on observe, c’est que, comme elles ne sont pas à l’intérieur d’un couple, cette question-là de division traditionnelle des tâches et de complémentarité des hommes et des femmes, ne se pose pas. Mais, on voit aussi que les femmes qui pratiquent l’agriculture seules, se heurtent à des obstacles plus nombreux, sinon différents, que celles qui pratiquent avec un homme. On entend souvent que les femmes qui cherchent un financement auprès d’institutions, si elles ne sont pas accompagnées d’un homme dans leur projet, ont plus de difficultés, à l’obtenir.

Ce qui est intéressant, néanmoins, c’est qu’au sein des fermes en démarrage, donc des nouvelles fermes, et des petites entreprises qui opèrent en circuit court, notamment en agriculture soutenue par la communauté (du type Amap en France), on observe ce que certains ont appelé « une féminisation de l’agriculture ». Il y a un nombre grandissant de femmes qui vont au moins partager les parts avec leur conjoint, sinon s’établir seules, puis proposer d’autres modèles. On associe ces fermes à de meilleures pratiques écologiques, à des contacts différents avec les clients, les consommateurs… Donc, c’est un modèle qui émerge en ce moment, qui suscite beaucoup d’intérêt, et donne de nouveaux exemples super inspirants.

Dans votre livre, vous montrez comment certaines agricultrices, du fait de leur sociabilisation genrée, vont être davantage tournées vers le care, et donc, le soin des animaux, le soin de la nature… Elles vont créer des modèles au-delà du productivisme ou de la domination de la nature. Qu’est-ce que ça implique ?

Avant toute chose, je pense qu’il est important de ne pas essentialiser les qualités et les compétences qu’on peut attribuer aux femmes, qui sont le fait de la socialisation de genre.

Ce que j’observe, c’est que le care est un concept revendiqué par de plus en plus d’agricultrices elles-mêmes pour parler de leur travail. Prendre soin du sol, des animaux lorsqu’il y en a, des besoins des différentes plantes, de la communauté, de la santé des gens… Intuitivement, de plus en plus de jeunes agricultrices associent leur métier, le travail agricole, à des actes de soins.

Vous comparez la crise agricole à une crise de la masculinité. Est-ce que la transition agricole dépend d’une remise en question du modèle de masculinité dominant ?

Absolument. Je pense qu’il ne faut pas faire l’économie de changements qui sont nécessaires, au niveau des législations, au niveau du financement agricole… Il y a des composantes très matérielles impliquées dans un changement de paradigme en agriculture. Mais la question des identités masculines, de la façon dont on devient homme en agriculture versus comment on devient femme en agriculture, la manière dont on est valorisé ou pas en tant qu’homme en agriculture, c’est pour moi un chaînon manquant dans notre compréhension du problème. Ce n’est pas le facteur unique bien entendu, mais tant qu’on ne valorisera pas d’autres identités agricoles, notamment masculines, la transition sera plus dure à effectuer.

Observez-vous des évolutions positives quant à la place des femmes en agriculture ?

À partir des années 80, il y a eu beaucoup d’évolution en très peu de temps. Les femmes ont réussi à prendre conscience de leur situation, à s’organiser, à se dire agricultrice (parce que jusque-là, elles se disaient femmes d’agriculteurs ou encore collaboratrices de leur mari). Elles ont revendiqué des parts sociales dans les fermes-entreprises qui, à l’époque, étaient presque exclusivement détenues par les hommes. Beaucoup en ont obtenu. C’était vraiment une grosse période de changement.

Mais, depuis, il y a très peu d’avancées qui se sont produites. La situation a stagné à différents niveaux. Aujourd’hui, l’enjeu est de reconnaître la contribution des femmes en agriculture, visibiliser leur travail. Autant pour la transition agro-écologique du secteur que pour le renouvellement des générations agricoles. Parce qu’on sait que le taux de renouvellement des agriculteurs, des fermes agricoles, diminue d’année en année. Les femmes ont un rôle immense à jouer dans le renouvèlement du modèle, dans une perspective agro-écologique, plus respectueuse de l’environnement, plus humaine et plus économique.


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