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Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart, pour France 5 // Source : France Tv
Féminisme

Ce documentaire sur les sœurs Nardal rappelle des racines méconnues de l’afro-féminisme en France

Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart pour France 5, honore la contribution méconnue et pourtant inestimable de Paulette Nardal et ses sœurs pour la Négritude, l’afro-féminisme et le féminisme intersectionnel.

Si l’horreur de l’esclavage, les questions coloniales et d’indépendance n’occupent que quelques pages dans les manuels d’histoire en France, on les rattache surtout à quelques noms, d’hommes évidémment : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas. Pourtant, le mouvement artistique et politique de la Négritude qu’ils ont co-fondé et qui a sous-tendu les luttes d’émancipations des peuples noirs a bénéficié de l’apport inestimable et méconnu de femmes : les sœurs Nardal, comme l’illustre un puissant documentaire. Diffusé pour la première fois le 12 mars 2023 sur France 5, Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude vient pallier leur invisibilisation et reste disponible en replay jusqu’au 20 septembre 2023 sur le site de france.tv.

Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart, pour France 5 // Source : France Tv

Les soeurs Nardal ancrent dès le début du XXe siècle en France les questions afro-féministes

Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude permet également de mettre en lumière combien ces figures intellectuelles françaises ont été à l’avant-garde de concepts qu’on ne nommait pas encore comme l’afro-féminisme, le féminisme intersectionnel et la misogynoir. Des notions souvent perçues à tort par une partie du grand public comme des inventions récentes des États-Unis importées en France. Ce précieux documentaire permet donc d’ancrer en France ces questions qui remontent au moins au début du XXe siècle avec les sœurs Nardal.

Écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart, ce documentaire se concentre particulièrement sur Paulette (1896 – 1985), l’aînée des 7 sœurs Nardal :

« Femme de lettres, elle a été avec ses sœurs parmi les premières à proclamer l’impérieuse nécessité pour les noirs du monde entier d’être fiers de ce qu’ils étaient. À l’heure où toute une génération s’empare des luttes anti-racistes et féministes, leur combat pour la fierté résonne. »

Les sept sœurs Nardal. FONDS LOUIS THOMAS ACHILLE
Six des sept sœurs Nardal (Andrée était alors décédée) © Fonds Louis Thomas Achille. © Fonds Christiane Eda-Pierre

Qui étaient Paulette Nardal et ses sœurs et pourquoi sont-elles occultées de la Négritude ?

Née 48 ans seulement après la deuxième abolition de l’esclavage (qui a eu lieu en 1848, alors que la première abolition de 1794 avait été révoquée en 1802), Paulette Nardal a grandi élevée par son père Paul (premier noir à avoir bénéficié d’une bourse d’étude pour les Arts et Métiers après l’abolition, avant de devenir le premier ingénieur noir) et sa mère (professeure de musique et pianiste accomplie). Les parents encouragent leurs filles à poursuivre des études alors qu’1 Martiniquais sur 5 est scolarisé au début du XXe siècle. Paulette Nardal quitte sa Martinique natale pour rejoindre l’Hexagone étudier les lettres anglaises et françaises à La Sorbonne. Une fois diplômée, l’aînée donne salon avec ses sœurs à Clamart, où elles invitent de nombreux artistes et intellectuels de tous les horizons.

C’est à leur domicile du 7 rue Hébert que se réunissent notamment Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. C’est de là aussi que Paulette Nardal écrit dans le journal La Dépêche Africaine, fondé par le Guadeloupéen Maurice Satineau, un texte fondateur, « L’internationalisme noir », où elle prône l’égalité et la solidarité entre les noirs du monde entier, soit l’un des premiers appels à ce qu’on appelle aujourd’hui le panafricanisme.

En 1931, Paulette Nardal créé La Revue du monde noir, avec l’Haïtien Léo Sajous. Chaque numéro propose des enquêtes, des textes d’histoire, des réflexions sur l’économie, l’art, avec la volonté de créer un référentiel culturel et théorique d’une conscience noire. L’intellectuelle assure un rôle rassembleur majeur pour les personnes noires américaines, caribéennes, européennes et africaines, et le matérialise à travers un autre texte essentiel, « Éveil de la conscience de race » qui jette les prémices de ce qu’Aimé Césaire appellera bientôt la Négritude.

Ce documentaire permet aussi de mieux comprendre le contexte dans lequel s’inscrit ces réflexions de justice sociale : en 1931 se tient l’Exposition coloniale qui déshumanise des indigènes des colonies françaises à travers des zoos humains, par exemple (cela fait moins d’un siècle qu’à Paris, on pouvait encore aller voir des humains enfermés comme des bêtes de foire…). En réaction, de jeunes marxistes martiniquais montent la revue Légitime Défense en 1932. Mais Paulette Nardal et ses sœurs, toutes très pieuses, se tiennent loin du communisme et son athéisme rouge. C’est ce qui marque en partie une scission entre elles, et les chantres de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas et Aimé Césaire. Celui-ci emploie ce terme le premier en 1935 dans la revue L’Étudiant noir (qu’il a co-fondé avec ses deux camarades) pour prôner l’acceptation de soi et dénoncer l’aliénation coloniale : « Il nous faut planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à qu’il porte ses fruits les plus authentiques. »

Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart
Paulette Nardal, au milieu de sa vie. © Capture d’écran du documentaire.

Paulette Nardal et ses sœurs, des figures majeures de l’afro-féminisme en France

« Césaire, Damas et Senghor ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles et de brio. Nous n’étions que des femmes, mais nous leur avons indiscutablement ouvert la voie », raconte notamment Paulette Nardal dans ses mémoires, qui poursuit ses engagements féministes et anti-racistes toute sa vie.

En 1945, alors que les femmes obtiennent le droit de vote en France, Paulette, Alice et Lucie Nardal fondent Le Rassemblement féminin. Cette association féministe commence par organiser des convois de transports pour que toutes les femmes de la Martinique puissent aller voter, même depuis les coins les plus reculés de l’île, avant d’ajouter d’autres cordes à son arc pour favoriser leur émancipation. Dans la foulée, elles créent la revue La femme dans la cité où Paulette Nardal écrit sur la place des Martiniquaises dans la société et dénonce les violences conjugales et le machisme.

Confrontée à la méfiance des autorités et au sexisme de ses compatriotes sur ses activités engagées, Paulette Nardal ferme le Rassemblement féminin en 1951 et se consacre à la musique à 55 ans, en co-fondant la chorale « Joie de chanter ». Elle contribue alors à importer le negro spiritual en Martinique (un type de musique vocale et sacrée né chez les esclaves noirs des États-Unis au XIXe siècle, et qui est à l’origine du gospel).

Marraine invisibilisée de la Négritude, Paulette Nardal a tout de même droit à une reconnaissance tardive de certains de ses pairs masculins et des institutions. C’est post-mortem que plusieurs universitaires, en particulier aux États-Unis, se rendent compte de la dimension incontournable des sœurs Nardal et de leurs travaux pour la Négritude, l’afro-féminisme et le panafricanisme. En France aussi, des associations réclament aujourd’hui la panthéonisation de Paulette Nardal, aux côtés des rares personnalités noires à y figurer (comme Félix Eboué, Joséphine Baker, et Aimé Césaire). Et ce documentaire passionnant donne envie d’y croire encore, tant elle a eu un rôle salvateur pour les personnes noires, en particulier les femmes. Comme elle aimait le dire en créole martiniquais : « Mwen ka aidé yo poté la po-a » (« Je les aide à porter cette peau-là »).

Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart, pour France 5
Paulette Nardal – Morne-Rouge (Martinique) 1978 © Jean-Louis ACHILLE

Le documentaire Les soeurs Nardal, les oubliées de la négritude, écrit par Léa Mormin-Chauvac et Marie-Christine Gambart, pour France 5, disponible en replay jusqu’au 20 septembre 2023 sur le site de france.tv.

Pour aller plus loin, découvrez l’article « Les cousines NARDAL de Louis Thomas ACHILLE »


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Les Commentaires

2
Avatar de Anthony Vincent
27 mars 2023 à 10h03
Anthony Vincent
@Nytaas je le recommande chaudement, il est magnifique, et très nuancé
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Voir les 2 commentaires

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