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Après 10 ans d’hyperphagie, suis-je enfin sur la voie d’une alimentation apaisée ?

10 fév 2022 10
Depuis l’adolescence, Lydia est en proie à des troubles alimentaires. Elle raconte comment elle a vécu avec de l’hyperphagie, et comment elle a réussi à mieux comprendre cette maladie.

L’adolescence est un tournant, souvent une étape où une certaine innocence de l’enfance commence à se dissiper. À cet âge, pour moi, c’est l’innocence du corps et de l’alimentation qui est partie en fumée. 

15 ans, c’est l’âge de mon premier régime. L’âge de la perte de l’intuitif et du début du contrôle. À cette période de ma vie, j’ai appris à me détester, profondément : je me voyais énorme, ma tête minuscule au-dessus de l’immensité de mon corps que je trouvais immonde. Et si les raisons que je pourrais citer comme source de ce mal-être sont nombreuses, je souhaite parler ici des conséquences qu’il a eu sur ma vie.

Mon premier régime, et la question du contrôle

Ce premier régime m’a fait perdre du poids. Je fais 150 abdos tous les matins, tous les soirs, sans exception. Tout ce que je mange est réfléchi, un calcul plus ou moins savant sur l’ensemble de la journée, de la semaine, à ce à quoi j’ai droit ou non. C’est le début d’un règlement alimentaire qui s’ancre si profondément dans mon quotidien que je finis par ne même plus le voir. 

À la rentrée, on s’étonne positivement de me voir amincie. « Testropbellecommeça, commenttasfait, blablabla ». Moi, je me réjouis : inconsciemment, ça me confirme à quel point la minceur est gage de valeur. 

Mais ce contrôle n’est pas tenable infiniment. Je suis stressée par le lycée et trouve du réconfort en mangeant. C’est assez naturel de manger des choses qui font plaisir lorsque ça va mal ; ca réconforte et fait du bien au moral. Mais quand on se contrôle à tout prix pour éviter les aliments qu’on considère comme pas sains, quand on finit par craquer, les choses dérapent. « Tout est foutu. Donc autant tout manger. »

Je ne me nourris pas suffisamment, mais on m’applaudit

Quand arrive l’année de terminale, particulièrement dure pour moi en termes de stress et de moral, je prends du poids, et je n’arrive pas à reprendre le contrôle. Je demande à mon père d’aller voir une psy ou une nutritionniste, il ne m’entend pas. Alors, dégoûtée par mon corps et par ce que je considère comme de la faiblesse, je décide d’entamer un régime draconien.

En deux mois, je perds 15 kilos. Je ne me nourris pas suffisamment. Je me pèse plusieurs fois par jour. Je manque d’énergie. J’y pense constamment. Je frôle l’anorexie mentale. À nouveau, le résultat est applaudi.

Le début des troubles du comportement alimentaire 

C’est le début des montagnes russes pour mon poids. Le début aussi d’une profonde solitude, seule face à un monstre qui me dévore. Je me suis construit une cage : dans mon alimentation et tout ce qu’elle touche, je n’ai plus de liberté. 

Je suis en guerre avec mon corps, en guerre avec moi-même. La restriction extrême réveille les alarmes de survie. Après la famine, mon corps a peur de manquer : j’engloutis tout ce que je trouve au point de me sentir malade. Je ne purge pas, ne fais pas nécessairement de sport pour compenser. C’est de l’hyperphagie, mais ça je ne le sais pas encore. Je me sens si coupable, si honteuse, de ne pas arriver à me maîtriser. Pourtant, les autres ont l’air d’y parvenir.

J’envie celles qui mangent une viennoiserie sans arrière-pensée, et dont la ligne ne semble bouger d’un centimètre. Je me souviens, après avoir englouti bien trop, bien trop vite, la sensation et les pleurs de désespoir profond, l’impression que je ne pourrai jamais m’en sortir. Je n’en parle à personne, j’ai trop honte. 

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Kevin Turcios / Unsplash

Alterner entre l’hyper-contrôle à l’hyperphagie

Je deviens anti-régime, sur le principe. Dans la réalité, je ne me rends pas compte qu’avec toutes mes règles alimentaires, je suis constamment en train d’en faire. Je deviens végétalienne, en partie par convictions, en partie  —  même si je ne l’avoue pas  —  pour contrôler mieux et plus facilement ce qui rentre dans ma bouche. 

Dans les années qui suivent, j’évite les repas entre amis où je ne pourrai pas choisir ce que je mange, j’angoisse à l’idée de séjour où les repas ne sont pas de mon ressort ; tout est pensé, organisé autour du moment fatidique où je dois manger. Je passe de phases d’hyper contrôle à des phases d’hyperphagie où je ne contrôle plus rien. Inévitablement, le contrôle mène à l’excès non-maîtrisable. 

Mon poids fluctue en permanence. J’ai honte de ce corps qui me dépasse, honte de mes crises d’hyperphagie qui sont si difficiles à comprendre pour qui ne les vit pas. Lors de ces crises, je cache ce que je mange, je me cache pour manger. La lutte envers moi-même se poursuit et je continue de penser que le contrôle réussi est la seule solution. 

Le cercle vicieux de l’hyperphagie 

Je ne sais pas que seul le fait de m’autoriser à nouveau à tout manger, à ne pas faire de hiérarchie entre les aliments, à n’en diaboliser aucun, à écouter et accepter pleinement mes envies, pourra m’aider à résoudre ce cercle vicieux. Cela me paraît complètement inconcevable. 

En parallèle à cette guerre sans fin, je mène également bataille à la procrastination. Je finis par voir une psychologue pour combattre mon habitude de tout remettre à demain. Dès la première séance, elle me fait comprendre que la procrastination est un symptôme qui cache autre chose, et non pas un aspect intrinsèque à ma personnalité. Révélation. Je la vois pendant près d’un an et me libère de tourments que je traîne depuis trop longtemps. Grâce à ce travail, je pense m’être également libérée de ma prison alimentaire… Que nenni. 

Un peu plus tard, je vis une situation stressante où je n’ai pas le temps de m’occuper de moi. Mon poids change, encore, et j’ai trouvé le nouvel ennemi : le sucre. Je décide que je ne mangerai plus aucun sucre transformé et limiterai même ma consommation d’aliments avec des sucres naturels, comme les fruits. Je suis persuadée que je peux me nourrir comme ça pour toujours… Je tiens huit mois.

Les quelques écarts hyperphages qui ont lieu durant cette période me paraissent normaux, des sortes de repas de pause où tout est permis. Encore une fois, ma minceur obtenue est congratulée, comme si ma beauté ne tenait qu’à ça, comme si ma valeur n’était reconnue que par ça. J’essaie de ne pas tenir compte de ces remarques, car je sais l’effet néfaste qu’elles ont sur moi. Mais je perds pied et deviens à nouveau obsédée par cette idée: je dois maintenir mon corps ainsi. Impossible.

« Mon hyperphagie prend le dessus, je fais des crises tous les jours »

J’entame une nouvelle formation qui me stresse bien plus que je ne l’avais anticipé. Mon hyperphagie prend le dessus, je fais des crises tous les jours. Je prends 15 kilos en deux mois. Cette rechute me pousse à confronter mon trouble du comportement alimentaire, et à l’identifier comme tel. 

Pourtant, je tarde à retourner voir une psychologue. J’essaie de m’autoriser à manger de tout, mais après tant d’années de restrictions, ça n’est pas facile à gérer : je tombe souvent dans des excès qui me mènent fréquemment à la crise. Je travaille aussi sur l’acceptation de mon corps tel qu’il est. Parfois j’y arrive, parfois non. 

Le confinement me lance dans une nouvelle direction. Je commence à faire du yoga tous les jours ; j’ai l’impression de me reconnecter à mon corps. Je découvre le principe de l’alimentation intuitive, prends conscience de mes mécanismes de contrôle alimentaire et commence à prendre un chemin qui pourrait s’apparenter à de la guérison. Mon alimentation se stabilise un moment… Jusqu’à l’hiver suivant. 

À ce stade, cela fait dix ans que je fais de l’hyperphagie et j’ai l’impression que je ne parviendrai jamais à m’en défaire. Je décide d’entreprendre deux séances d’hypnose. L’une d’entre elles me révèle la nécessité pour moi de m’aimer vraiment. Celle censée cibler plus spécifiquement mon hyperphagie est assez inefficace. Encore raté, du moins c’est ce que je me dit sur le coup. 

Ne plus penser à son corps, pour se libérer l’esprit 

Je désespère de trouver une solution, jusqu’à ce que je découvre des podcasts parlant spécifiquement de l’hyperphagie. J’en écoute plusieurs qui me font énormément de bien.

Parmi les conclusions que j’en tire et que j’applique, il y a arrêter de me peser et ne plus me regarder dans le miroir. L’idée est de ne plus faire de mon corps une obsession… et c’est un soulagement. Ne pas penser à mon corps me libère l’esprit. Petit à petit, la cage que j’avais construite faiblit.

J’ai longtemps pensé que si j’arrivais à garder le contrôle, je mincirais et stabiliserais mon poids. Mais c’était ce contrôle permanent qui m’amenait systématiquement à l’hyperphagie. C’est en lâchant ce contrôle sur mon corps et mon alimentation, et en m’écoutant plus, que mon poids s’est naturellement stabilisé. Il fluctue toujours mais les montagnes russes sont révolues.

Je réalise que même si j’avais l’impression de repartir à zéro à chaque nouvelle crise d’hyperphagie, c’est un chemin de guérison sur plusieurs années que j’ai entrepris. Aujourd’hui, je pense enfin pouvoir dire que j’en suis sortie : il m’arrive encore de manger avec excès, surtout lorsque je ressens des émotions que je n’identifie pas ou que je ne sais pas gérer. Mais j’accepte ces moments et je me laisse moins happer par l’angoisse de l’impression de perte de contrôle. 

Laissons-nous manger en paix, sans jugement

Ça ne veut pas dire pour autant que je suis complètement libérée de mes règles restrictives. Il m’arrive souvent de longuement réfléchir à ce que je veux manger, pour être sûre que j’écoute mes besoins et mes envies, et non pas ces règles destructrices. Je pense qu’avec le temps, elles prendront de moins en moins de place, et que ça ne nécessitera plus autant cet effort conscient. 

Aujourd’hui je ne me pèse plus, je ne me scrute plus pendant des heures dans un miroir, je me sens beaucoup plus libre de manger ce que je veux, quand je veux. Je savoure ce que je mange, et je suis heureuse de manger. Je suis contente de mon corps pour tout ce qu’il me permet d’accomplir et j’essaie le plus possible de ne plus le voir comme quelque chose dont le but premier est de correspondre à un certain esthétisme. J’ai trouvé le bout du tunnel, et je souhaite à tous et toutes d’y parvenir.

Toutefois, ce passé me rend très sensible aux remarques que l’on peut faire sur l’alimentation  — d’autant plus sur la mienne —, quelles qu’elles soient et quelle que soit l’intention derrière. Ces réflexions me crispent et me mettent parfois en colère, parce qu’elles imitent si bien les voix intérieures que je me démène à faire taire. Alors à celles et ceux qui en ont fait les frais, je suis désolée si je semble surréagir, mais c’est tellement vite fait pour moi de glisser à nouveau dans mes habitudes destructrices…. Laissons nous manger en paix, sans jugement, dans le plaisir et la sérénité. 

L’hyperphagie, un TCA souvent mal compris

Karen Demange est psychologue spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire. Nous lui avons demandé de poser son œil d’experte sur ce témoignage. Après sa lecture, elle nous explique :

« Cette personne décrit très bien ce qu’est l’hyperphagie, un trouble alimentaire souvent mal compris. Certaines personnes associent l’hyperphagie aux moments de crises, pendant lesquelles les malades s’alimentent à l’excès. En réalité, ce trouble se caractérise par l’alternance de phases : celles de prise de poids à cause de l’alimentation excessive, et celles de contrôle, pendant lesquelles les personnes atteintes tentent de “réparer” la prise de poids précédente en se restreignant de manière radicale, frustrante, et fatigante.

Plus la phase de contrôle va être restrictive, plus la propension à retomber dans la phase d’excès alimentaire va être élevée. Dans ce système, le poids fait un yo-yo et l’hypercontrôle devient de plus en plus fort, mais de moins en moins efficace. Physiquement, car le corps ne réagit plus de la même manière et résiste aux privations, mais aussi psychologiquement, car le mental s’épuise. Ces phases de contrôle alimentent donc l’hyperphagie, et n’en représentent pas une sortie. »

Elle rappelle, comme le souligne Lydia, l’importance de sortir de ce système de contrôle autour de l’alimentation :

« Certains professionnels, peu au fait de la réalité de l’hyperphagie, pensent qu’il faut aider les patients et patientes à reprendre le contrôle sur leur alimentation. En réalité, il faut sortir de cette notion même. C’est comme être sur un ring de boxe : les patientes alternent entre donner des coups et en recevoir, et il est nécessaire de sortir du ring.

Il est difficile de s’assurer que la personne qui témoigne est “sortie” de l’hyperphagie de manière définitive, les troubles du comportement alimentaire étant complexes. Mais il est important de noter que chaque étape de son parcours a été indispensable : les séances de thérapie, par exemple, même si elles n’ont pas eu l’air d’avoir des effets “immédiats”, ont certainement eu une grande utilité : c’est ce parcours, ce travail sur elle qui lui a permis d’arriver à s’écouter comme elle le fait aujourd’hui, pour en arriver à une forme intuitive d’alimentation.

Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de ce concept d’alimentation intuitive. Mais on ne peut pas y arriver du jour au lendemain, et dire d’un coup à une personne atteinte de troubles alimentaires « écoute toi, ton corps sait ce qu’il lui faut ». C’est un parcours de compréhension et d’écoute de soi qui nécessite du temps, et de l’aide.

Hypnose, psychothérapie, podcast : la témoignante a utilisé plusieurs axes thérapeutiques pour s’en sortir. Ecouter d’autres personnes atteinte du même trouble que soit, par le biais de podcasts ou de conversation, c’est ce qu’on appelle de la pair-aidance, cela peut beaucoup aider. »

Interrogée sur ce qu’elle conseillerait à une personne atteinte d’hyperphagie, elle répond :

« Il faut prendre conscience que les troubles alimentaires se soignent, c’est indéniable. Je suis persuadée que si cette lectrice va mieux, et qu’elle a pu apprendre à s’écouter, c’est parce qu’elle est passée par la thérapie dans son parcours.

Pour se soigner, il faut pouvoir s’écouter, et écouter les autres, et les soignants sont importants pour soi. Il ne faut donc pas hésiter à demander de l’aide à des personnes compétentes, tout en cherchant de l’aide ailleurs si on le souhaite. C’est ce qui permet d’arriver à la conclusion très encourageante de cette personne : il faut écouter ses besoins. »

À lire aussi : Mon trouble du comportement alimentaire couplé au confinement, c’est l’enfer

Crédit photo : Rene Asmussen / Pexels

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Les Commentaires
10

Avatar de RainyMood
12 février 2022 à 06h18
RainyMood
Merci pour l'article.
Je pense que j'en guérirais jamais vraiment, y aura toujours des moments où je vais craquer. Suffit que je sois submergée par des crises d'anxiété pour me vautrer sur la bouffe et culpabiliser pendant longtemps.
Le mieux que je puisse faire, c'est éviter les tentations, même si c'est pas simple. Surtout en plus quand on a un entourage qui ne sait pas s'occuper de son postérieur et te critique dès que tu prend du poids ou que t'en perd.
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