Marlène Schiappa réagit à l’enquête de Libération révélant l’hallucinante misogynie au lycée militaire de Saint-Cyr

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Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, réagit à la publication par Libération d’une enquête portant sur des faits de harcèlement misogyne au lycée militaire de Saint-Cyr.

Marlène Schiappa réagit à l’enquête de Libération révélant l’hallucinante misogynie au lycée militaire de Saint-Cyr

Après avoir enquêté longuement sur des faits de harcèlement et d’agression sexuelle au sein de l’UNEF, le quotidien Libération affiche à sa Une le lycée militaire de Saint-Cyr.

C’est une ancienne élève de la classe préparatoire aux grandes écoles, âgée de 20 ans, qui a alerté Libération. Elle avait écrit au Président de la République le 2 décembre dernier, pour dénoncer les traitements qu’elle avait eu à subir en raison de son genre :

« J’ai honte d’avoir voulu aller dans une armée qui n’est pas prête à recevoir des femmes. J’ai appris que porter un vagin ruine une carrière, une vocation, une vie. »

Trois mois plus tard, Libération publie une enquête fournie au sujet du lycée militaire de Saint-Cyr, et de la culture misogyne qu’y font régner une groupe de « tradis », ces garçons qui perpétuent une tradition d’exclusion violente des filles.

Entretien avec Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat en charge de l’égalité

Sur madmoiZelle, nous avions relayé maintes initiatives dénonçant le sexisme sous ses nombreux avatars, que ce soit dans la rue, à la fac, dans les associations sportives, en politique, au travail, dans tous les aspects de la société.

Mais il s’agissait souvent de sexisme ordinaire, d’habitudes résiduelles héritées de la culture. Pas de pratiques d’exclusion violentes et délibérées.

Un ancien professeur du lycée militaire de Saint-Cyr décrit en ces termes la mentalité des garçons « tradis », ceux qui promeuvent activement le harcèlement des filles :

« En réalité, selon eux*, les filles ne devraient tout simplement pas être là.

Les femmes sont des êtres merveilleux, doux et gentils, mais mieux à la maison à faire des enfants. »

« Ils n’ont aucune vision complexe du monde, assène un de leurs* anciens professeurs. La sensualité, la sexualité, ils ne connaissent pas. Pour certains, une fille c’est une sœur ou une maman. »

En clair, elles n’ont rien à faire là. »

*référence aux « tradis », ces garçons qui verrouillent l’ambiance de Saint-Cyr.

Ce que cet extrait trahit, c’est une cruelle lacune d’éducation à l’égalité, une incompréhension préoccupante de l’altérité.

J’ai pu m’entretenir par téléphone avec Marlène Schiappa, Secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Elle condamne fermement les agissements décrits dans l’enquête publiée par Libération.

Je lui ai demandé un commentaire sur cette citation précise, symptomatique à mes yeux du noeud du problème, l’absence de respect et de considération pour les jeunes femmes :

« On y lit une forme de sexisme « bienveillant », reposant sur une sur-essentialisation des femmes.

Cette vision est souvent la conséquence d’un manque de mixité : ces garçons ne voient pas les filles comme des soeurs en humanité, leur conception s’appuie sur une dichotomie sociale de la représentation de la femme dans la société.

D’un côté, la femme est un concept de pureté (la mère, la soeur), de l’autre, c’est un objet sur-sexualisé* »

*références aux « salopes » et « cuisses » qui désignent les filles dans le climat du lycée militaire de Saint-Cyr

Le sexisme « bienveillant » (entre guillemets car cette bienveillance est évidemment un leurre), c’est effectivement ce qui transparaît du renvoi aux qualités supposées intrinsèquement féminines de douceur, pureté, gentillesse.

« Tradis » comme intégristes : l’abandon des valeurs de la République

Cette vision du monde polarisée entre femme au foyer/homme à l’armée n’est pas conforme aux valeurs de la République, ce que déplore la Secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes :

« Les descriptions de l’ambiance culturelle entretenue par ces groupuscules minoritaires « tradis » me rappellent la situation décrite dans certains quartiers difficiles de certaines banlieues : l’absence de mixité, une représentation des femmes bonnes à rester à la cuisine, qui ne sont pas considérées comme des égales aux hommes.

Ce qui transparaît, c’est un manque des valeurs de la République, un manque d’égalité entre tous les individus. »

La misogynie n’est pas un facteur de « sélection naturelle »

D’aucuns défendent cette culture du « bizutage », que je mets entre guillemets compte tenu de la violence des usages dont il est question, en arguant qu’il s’agirait d’une forme de « sélection naturelle ».

Après tout, Saint-Cyr forme l’élite militaire de demain : si vous « craquez » pour quelques coups dans votre porte la nuit, ou parce que vos camarades de classe ne sont pas gentils avec vous, vous n’êtes tout simplement pas faite pour diriger des corps de l’armée française !

À ce sujet, Marlène Schiappa répond :

« Cette idée est totalement délirante, c’est une théorie eugéniste absolument inacceptable, qui ne correspond pas aux valeurs de l’armée française.

Ce raisonnement relève d’une idéologie viriliste qui sert parfois à se rassurer soi-même.

J’ai en effet pu constater lors de plusieurs déplacements et de rencontres avec des femmes militaires qu’elles avaient eu d’excellents résultats, y compris aux tests physiques.

La force et la résistance se mesurent objectivement dans un parcours de formation, et il ne s’agit pas de mesurer qui résiste le plus longtemps à des traitements inhumains.

Je rappelle que le harcèlement et l’injure sont passibles de poursuites, ils sont punis par la loi française.

Ce ne sont pas des rites de passage, encore moins des critères de sélection, mais bien des délits. »

« Tolérance Zéro » contre « les agissements d’une minorité »

Si la Secrétaire d’État a eu des mots très durs pour condamner les violences perpétrées contre les jeunes femmes du lycée militaire de Saint-Cyr, elle souligne néanmoins qu’il s’agit des agissements d’une minorité.

Au cours du Tour de France de l’égalité, lui permettant d’aller directement à la rencontre des citoyen·nes français·es, Marlène Schiappa assure qu’elle n’a pas observé une telle culture misogyne en d’autres lieux militaires français.

De tels faits s’observent difficilement dans le cadre d’une visite ministérielle, mais ce n’est pas la méthode qu’elle a retenue pour recueillir la parole des Français·es au cours de son Tour de France :

« Je ne fais pas des visites officielles d’une demi-heure avec les supérieurs hiérarchiques.

Avec mes consoeurs du ministère des Armées, Florence Parly et Geneviève Darrieussecq, nous passons plusieurs jours sur place, nous organisons des temps d’échanges avec les jeunes directement, sans les personnels encadrants.

Le but du Tour de France de l’Égalité était d’aller au contact direct des gens, d’écouter leur témoignages. »

Marlène Schiappa : « il faut des sanctions »

Si les « tradis » ne sont qu’une minorité dans les institutions militaires, ils n’en restent pas moins responsables de campagnes d’intimidation et de harcèlement violentes.

Des actes que Marlène Schiappa condamne fermement :

« Il est important que les ministres des armées affirment clairement une tolérance zéro vis-à-vis du sexisme, de l’homophobie, mais également de la transphobie au sein des armées. »

Florence Parly, la ministre des Armées, s’est d’ores et déjà exprimée en réaction à la publication de l’enquête

Agir pour lutter contre le harcèlement misogyne dans les lycées et les écoles

« Nous ne sommes pas dans la réaction » me précise Marlène Schiappa au téléphone, ce vendredi 23 mars.

La ministre des Armées, Florence Parly, et sa Secrétaire d’État Geneviève Darrieussecq avaient d’ores et déjà alertées de ces situations.

Les trois ministres préparent avec deux députés un plan d’action de lutte contre ce type de violences.

Cette enquête de Libération amène aujourd’hui la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’armée, à travers l’exemple du lycée militaire de Saint-Cyr, alors que la semaine dernière, c’est dans les universités françaises qu’une offensive anti-sexiste était lancée.

En effet, une campagne de sensibilisation contre le sexisme ordinaire était lancée dans les universités, impulsée conjointement par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, ainsi que le secrétariat en charge de l’égalité.

Ce plan de lutte contre le sexisme comprend notamment la généralisation de cellules d’écoute à destination des victimes de violences sexistes et sexuelles. Plus d’infos dans notre article : Contre le sexisme à l’université, de nouvelles mesures arrivent !

Un service militaire pour tou·tes dans ces conditions ?

La dernière question que je pose à Marlène Schiappa porte sur l’un des projets auxquels Emmanuel Macron semble tenir sérieusement : la mise en place d’un service national universel, souvent caricaturé en « retour du service militaire ».

Même s’il n’était pas question de renvoyer toute une classe d’âge à l’armée, de telles révélations comme celles que l’on peut lire aujourd’hui en Une de Libération ont de quoi refroidir : si les valeurs que l’Armée compte transmettre aux 18-20 ans sont à ce point contraire aux valeurs de la République, à quoi bon ?

Sur ce point, Marlène Schiappa me précise que la forme d’encadrement retenue pour effectuer ce service citoyen n’a pas encore été arrêtée :

« Ce service citoyen ne passera pas forcément par les armées.

Il pourra avoir lieu dans un encadrement civil, associatif, le projet est encore en cours de construction. »

Et la Secrétaire d’État me précise que l’un des modules de formation prévus au menu de ce service citoyen porte précisément sur l’égalité femmes-hommes, et sur la déconstruction des stéréotypes.

M’est avis que les six lycées militaires français, gérés par le ministère de la Défense seraient de formidables terreaux d’expérimentation pour ce futur module consacré à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Si l’ambiance y est comparable à celle du lycée militaire de Saint-Cyr, il y a du travail pour les futurs formateurs.

À lire aussi : Lettre ouverte à Emmanuel Macron, chef des armées : quelles valeurs l’armée française est-elle censée incarner ?

Marlène Schiappa en interview

Marlène Schiappa est Secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes. Le 12 février dernier, elle était venue répondre aux questions de Clémence sur son parcours mais surtout sur ses idées et ses projets au sein du gouvernement.

Dans la vidéo ci-dessous, nous abordons longuement les problématiques liées à la culture du viol, au harcèlement de rue, à la laïcité, ainsi que les principales mesures du projet de loi de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

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Clemence Bodoc

Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Commentaires
  • JulietteGee
    JulietteGee, Le 27 mars 2018 à 14h52

    Bonjour le forum,
    Merci à toutes et à tous pour votre participation sur le topic. Je prépare un article témoignage sur ce sujet.
    Alors si l'une/l'un de vous a été en prépa/lycée militaire, a subi du harcèlement, si vous connaissez quelqu'un, de votre entourage, de votre famille, ou un proche qui a été dans une école militaire, ou si vous êtes en contact avec une personne qui souhaite témoigner au sujet de tout ça, vous pouvez me contacter.
    Je lis mes MP et n'hésitez pas regarder les vôtres !

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