Des journalistes du Petit Journal agressés à la manif du Front National

Une équipe du Petit Journal a été violemment exfiltrée du rassemblement du Front National à Paris. Retour sur ces événements, et sur la gravité de leur signification.

Des journalistes du Petit Journal agressés à la manif du Front National

Oui, la gueule défoncée de Yann Barthès en ouverture du Petit Journal est un maquillage volontairement exagéré, mais puisqu’il faut des images choc pour marquer les esprits, on retiendra celle-ci.

Agression de trois journalistes au rassemblement du FN

Le 1er mai, le Front National tient un rassemblement à la mémoire de Jeanne d’Arc, qu’il revendique comme symbole de la Nation. Jeanne d’Arc ayant trépassé depuis plusieurs siècles, on ne sait pas trop ce qu’elle en pense, mais passons.

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Comme tout rassemblement public, et politique qui plus est, il a été couvert par de nombreux médias. Les équipes du Petit Journal sont également allées sur place, et n’ont pas pu accéder à la tribune presse : leur accréditation n’a pas été validée par la direction de la communication.

Ce n’est pas la première fois que de telles obstructions se produisent ; l’équipe s’est donc rapprochée du carré VIP (à défaut de pouvoir accéder à la tribune presse). Ils filmaient les personnes présentes, comme il est de coutume dans les rassemblements et les manifestations, afin de rendre compte de la participation des élu•es et autres personnalités notoires.

La séquence qu’ils ont pu filmer est d’une rare violence. Pas tant physiquement, du moins au début (ensuite elle le devient), mais symboliquement.

On y voit Bruno Gollnisch, député européen, arborant l’écharpe officielle de sa fonction, taper dans la perche des journalistes avec son parapluie, avec une insistance croissante.

Lorsqu’il parvient à la saisir, la sécurité du FN doit intervenir pour le restreindre. C’est le service de sécurité du Front National qui demande à Bruno Gollnisch de se calmer ! Il refuse de lâcher la perche, qui est attachée à l’ingénieur du son — ce dernier ne peut donc pas se dégager.

Lorsque le service de sécurité parvient à écarter le député européen, les trois membres de l’équipe du Petit Journal sont exfiltrés de la manifestation par le service d’ordre. Ils continuent de filmer, on voit donc les personnes présentes à ce rassemblement du Front National… s’en prendre verbalement ET physiquement aux journalistes.

À ce moment, Yann Barthès affirme que les témoins de la scène ne savent pas que les preneurs d’image et de son font partie du Petit Journal : ils sont pris pour cible parce qu’ils sont journalistes, tout simplement, les manifestants n’ayant pas conscience qu’il s’agit de trois employés du Petit Journal en particulier (que les militants FN ne portent pas franchement dans leur coeur, ce que l’émission satirique leur rend bien).

« Ça aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous »

Au micro de France Inter lundi matin, Yann Barthès est revenu sur l’agression de son équipe. Interrogé par Léa Salamé, il a réfuté toute responsabilité de la ligne éditoriale du Petit Journal dans les réactions violentes de Bruno Gollnisch et des militants.

Répétons-le ici pour que ce soit bien clair : dans un pays démocratique, on ne touche pas aux journalistes. « Je suis Charlie » n’a jamais voulu dire « je soutiens 100% des choix éditoriaux du magazine », ça veut dire : en démocratie, on n’assassine pas les journalistes. Dans l’absolu, on n’assassine personne, mais s’en prendre aux journalistes est lourd de signification.

Pas touche aux journalistes

On ne les agresse pas. On ne les insulte pas. On ne les censure pas. On n’est pas d’accord avec eux ? On l’exprime, on proteste, on dénonce, on manifeste peut-être, mais jamais dans la violence.

En démocratie, Éric Zemmour peut clamer ses théories fumeuses sur tous les plateaux sans être inquiété… sauf lorsqu’il outrepasse le cadre de la liberté d’expression pour tomber dans la provocation à la haine. Il est alors condamné par la justice, il n’est pas passé à tabac.

Si le Front National s’estime diffamé, insulté, harcelé par le Petit Journal, ses membres ont toute la liberté de porter plainte contre les journalistes de Canal+. Dans un État de droit, c’est vers la justice qu’on se tourne pour régler un conflit.

Ce n’est pas un hasard si le Front National fait son fonds de commerce du dénigrement des journalistes et des médias en général : la plus grande menace qui pèse sur le parti, c’est la transparence et la confrontation des idées. Tant que ses ténors peuvent s’exprimer sans contradicteur, leur popularité progresse.

Lors de son passage dans le Supplément dimanche 19 avril, François Hollande l’avait affirmé : « il faut débattre avec Marine Le Pen ». Il faut répondre à la propagande du Front National par les idées, et arrêter de lui opposer un mur de mépris en espérant que leurs idées fanent dans l’esprit des gens.

Alors évidemment, des médias comme Le Petit Journal qui pointent régulièrement les manipulations de la communication des partis politiques (de tous les partis !), sont une menace pour le Front National, qui préfère ne pas accréditer ses journalistes.

On se souvient de la confrontation musclée entre Anne-Sophie Lapix et Marine Le Pen pendant la campagne présidentielle en 2012. Autre exemple : lorsque Marine Le Pen avait refusé de débattre contre Martin Schulz lors des élections européennes, Yann Barthès avait directement interpellé la candidate, ainsi que David Pujadas, présentateur de l’émission Des Paroles et Des Actes. 

Et ce lundi, il a révélé que le discours du premier mai de Marine Le Pen… n’était qu’une repompée mot à mot d’un article de Marion Maréchal-Le Pen sur la commémoration de la bataille de Bouvines.

Sur le front démocratique…

Je suis la première à critiquer le manque de rigueur, le manque d’honnêteté, la paresse intellectuelle de certains journalistes, certains médias. Pour autant, ce sont toujours les idées, les écrits, les prises de position (ou leur absence) que j’attaque, jamais les hommes qui tiennent les plumes, les caméras ou les micros.

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Une démocratie n’en est pas une sans journalistes indépendants, et lorsque des journalistes sont agressés physiquement dans l’exercice de leurs fonctions, c’est un signe extrêmement grave.

On pense ce qu’on veut du Petit Journal (qui tombe parfois dans un sexisme subtil qui me fait grincer des dents — et qui s’était d’ailleurs amusé de cette critique formulée, à raison, par Guillaume Gallienne,) mais il est intolérable que ses équipes soient victimes d’agression.

Les trois journalistes vont bien, Yann Barthès a rassuré tout le monde sur leur état de santé, et remercié tou•te•s celles et ceux qui ont témoigné leur soutien sur les réseaux sociaux.

Plus de peur que de mal pour eux. Pas sûre qu’on puisse en dire autant du climat démocratique, en France, en 2015…

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L’émission du Petit Journal dédiée au rassemblement du Front National du premier mai commence par une interview des trois FEMEN responsables de l’action menée depuis le balcon d’une chambre de l’hôtel Continental.

Elles sont poursuivies pour exhibition sexuelle, un chef d’accusation qu’elles réfutent, soutenant que des hommes ne seraient pas inquiétés pour ce motif (même si les hommes n’ont pas plus le droit que les femmes de se montrer torse nu dans l’espace public en France, il est indéniable qu’ils PEUVENT le faire plus facilement sans rencontrer de déconvenues).

Elles militent pour la dé-sexualisation du corps féminin, afin que les seins des femmes « ne soient plus considérés comme un organe sexuel » (puisque la poitrine des hommes ne l’est pas !)

« Nos corps sont politiques, ce n’est pas un corps érotique. »

Et ce qui vaut pour les journalistes vaut aussi pour des manifestant•es : en démocratie, on a le droit de manifester, tant qu’on ne casse rien (sinon on paie), tant qu’on n’agresse personne, on exerce un droit constitutionnel.

Ce que Marine Le Pen ne conteste pas, puisqu’elle porte plainte contre les FEMEN pour… atteinte à la liberté de manifester !

Revoir l’intégralité du Petit Journal du 4 mai

On passe sur les justifications du FN qui dénoncent « des micro-espions ». Face au ridicule de ces accusations, la réponse parfaite a été la séquence d’Éric et Quentin, ouvrant les portes du « laboratoire d’espionnage » du Petit Journal.

Journaliste, l’une des professions les plus détestées

Dimanche, Ruth Elkrief était l’invitée du Supplément. Maïtena Biraben l’a notamment interrogée sur les sévères reproches qui ont été faits à BFMTV dans sa couverture des prises d’otage des attentats de janvier, mais à un moment, elle a cité un sondage qui m’a choquée : les journalistes arrivent en tête des professions les plus détestées par les Français•es, à 40%, devant les footballeurs professionnels, les agents d’assurance, les publicitaires et les politiciens.

Que l’on soit critique envers les médias, c’est une attitude saine. Que l’on place les journalistes en tête des professions les plus détestées, qu’est-ce que cela dit de notre démocratie ? Est-ce qu’on ne serait pas en train de tirer sur le messager ? 

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Saiwen
    Saiwen, Le 13 juin 2015 à 22h10

    J'ai dû mal m'exprimer concernant le complément de l'article pénal ^^ Ce que je voulais dire, c'est que, pour les gens communs (vous, moi, le premier venu), il y a diverses façons de se défendre en dehors du pénal, ce qui peut être vachement mieux, notamment pour les recours. Après, effectivement, ce n'était qu'un complément juridique pour vous informer. Dans le cadre des agressions du Petit Journal, non, clairement non, la vie publique ne peut pas être défendue par le respect de la vie privée.

    @Mawika : ah oui oui, bien sur, dans le cadre de leur fonction publique, c'est normal et il ne peut y avoir respect de la vie privée puisque, de fait, il s'agit de leur vie publique ! Je parlais pour les pauvres gens que nous sommes ^^

    @Noémignarde : concernant le floutage, dans les documentaires, il me semble qu'il doit y avoir le consentement de la personne. En effet, ton image t'appartient. Tu décides si tu veux ou non qu'elle soit diffusée à des fins commerciales ou non dans un contrat (j'ai participé à une émission et on a dû signer des papiers avant d'entrer dans la salle, comme quoi ^^). Concernant les événements, on se retrouve dans le droit à l'information "pure", c'est-à-dire un rassemblement+lieu public. Et je crois que tu peux demander à ce que ton visage soit flouté par la suite par LRAR au média qui a fait le reportage (je crois, mais j'ai un gros doute, je ne me suis pas plus amplement penchée sur la question pour le coup). De plus, si dans l'image tu n'es pas reconnaissable, bon bah là la question ne se pose pas je te dirais ! Mais, pour les médias, et parce que ce sont des médias, ils peuvent. Mais à vérifier si c'est bien le fondement juridique.

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