Une main aux fesses en 6ème, une claque en réponse, et une réflexion sur le sexisme

Un jour, au collège, un garçon a mis une main aux fesses de Lyna, 11 ans. Elle lui a retourné une claque. Est-ce que « ça se fait pas » ? Récit d'une discussion, et d'un apprentissage.

Une main aux fesses en 6ème, une claque en réponse, et une réflexion sur le sexisme

Dans le cadre du 8 mars, voici un témoignage de Fab qui relate une agression sexuelle vécue par sa fille, élève de 6ème, dans la cour de récré.

Et non, malheureusement, ce n’est pas la première fois que ça lui arrive…

A-t-on le « droit » de répondre par la violence à une main aux fesses ? Les filles sont-elles élevées dans l’idée qu’elles peuvent se défendre ?

Récit & réflexions ci-dessous !

D'où vient ce témoignage ?

Note de Fab : ce texte est tiré de mon blog personnel, où je parle parfois de paternité.

Je l’ai publié la semaine passée sur la chaîne YouTube dédié à mon podcast, et j’ai reçu des dizaines de commentaires relatant ce genre d’histoires.

Je me suis dit qu’il devait peut-être avoir une audience plus grande, alors j’en ai parlé à Clémence, qui m’a proposé de le publier sur mad.

Écoutez ce texte (amélioré) en audio !

Vous pouvez écouter ce texte en version audio, dans un bonus d’Histoires de Darons, mon podcast sur la paternité. (Y a aussi un épilogue et une « morale » à cette histoire, qui n’existent pas dans ce texte écrit) (tout ça pour vous inciter à l’écouter, j’avoue) !

La violence face aux agressions sexistes

Ça fait un bail que je n’avais pas parlé de parentalité, mais nous y voici, j’ai une histoire à vous raconter. Elle est tellement symbolique de tout ce qu’on fait subir à nos enfants inconsciemment que je ne pouvais pas la garder pour nous. La voici.

Samedi 25 novembre 2017, journée de lutte contre les violences faites aux femmes.

Je suis avec les filles — ma femme travaille toute la journée — et je leur lis un commentaire Facebook sous notre article intitulé Mon mec vient de me frapper pour la première fois, que faire ?.

Le commentaire d’une lectrice de madmoiZelle dit :

Citation de ma mère : si jamais ton mari te frappe, tu prends la casserole par la poignée, tu la lui exploses sur la tête.

Puis tu prends la batte de baseball (oui on a des battes) et tu le finis par terre. Tu finis par un gros coup de pied dans les parties.

Et enfin tu fais tes valises.

Ah, il s’excuse ? Tu lui remets un coup de casserole le temps de finir ta valise. Et tu t’en vas.

Avec le temps, j’ai appris à être d’accord avec cette vision des choses. J’ai trop lu, trop entendu de femmes victimes de violences qui ne s’imaginaient même pas qu’elles pouvaient riposter.

On éduque les petites filles à être sages, gentilles, pendant qu’on apprend aux petits garçons à se défouler, à se défendre, à taper dans tout ce qui les contrarie.

À lire aussi : Socialisation genrée : grandit-on dans un monde sexiste ?

Donc remettre les filles dans une perspective de violence, dans un contexte de défense face à la violence, ça me va.

Entendez-moi bien : je suis fondamentalement non-violent, je ne dis pas de leur apprendre à cogner sans raison, mais au moins qu’elles sachent que c’est possible de le faire si elles se sentent en danger.

Tends la joue gauche si on te tape sur la joue droite alors qu’en France, une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son mec, ça va bien deux minutes.

À lire aussi : Le nombre de féminicides commis en 2017, prise de conscience terrifiante et nécessaire

Je lis ce commentaire à mes filles, pour tester leur réaction. Lyna, la plus grande (11 ans), me dit :

— Mais t’as pas le droit de répondre !
— Alors si, en France, il y a un truc qui s’appelle la légitime défense. Dans certaines circonstances, tu peux répondre à des coups face à de la violence.
— Bah pas au collège. C’est un coup à se faire punir.
— Si tu te fais punir parce que tu réponds par un geste violent à une violence que tu as subi, je te promets que je viendrai défendre ton cas auprès du directeur.

Une claque pour une main au cul dans la cour du collège

Un moment passe, et une dizaine de minutes plus tard, Lyna m’interpelle :

— Tu sais, y a un garçon [qu’on appellera Corentin, NDLR] qui m’a mis une main aux fesses au collège. J’étais en colère, alors je lui ai mis une claque.
— Si tu t’es sentie agressée et que ça t’a énervée qu’il fasse ça, tu as bien fait, je pense.
— Oui mais j’en ai parlé le soir avec Maman, et elle m’a dit que j’aurais pas dû lui mettre une claque, que la violence, ça ne résout rien, que j’aurais dû aller aller voir un adulte.

On arrive là à un moment où je dois vous expliquer notre fonctionnement avec Cath, ma femme : bien sûr, on est d’accord la plupart du temps, mais quand on est en désaccord, on l’exprime aux filles.

Dans le respect de l’avis de l’autre, bien sûr, en disant « tu vois, là je suis pas d’accord avec ta mère / ton père »… mais on le dit, plutôt que de faire mine qu’on est ok alors qu’on ne l’est pas.

Ça permet aux filles déjà de voir :

  • qu’on n’est pas des adultes qui avons la science infuse sur les histoires de la Vie
  • qu’il est possible d’être en désaccord avec nous (puisque nous-mêmes pouvons ne pas être d’accord l’un avec l’autre)
  • qu’elles peuvent en profiter pour se faire leur propre opinion par rapport à la nôtre et à celle des autres adultes.

Bien sûr, ça n’arrive pas tous les 4 matins, et c’est souvent sur des sujets primordiaux et importants, comme celui-ci.

J’enchaîne donc :

— Écoute, je comprends pourquoi ta mère t’a dit ça, mais je suis pas d’accord avec elle. Ça arrive.
— Et en plus, elle m’a demandé d’aller m’excuser auprès de Corentin.
— [Là, je suis scotché, parce que connaissant Cath, ça m’étonne grandement] Ah bon ??? Et tu l’as fait ?
— [Avec les larmes qui montent] Bah oui.
— Et lui s’est excusé ?
— Non. Je, je crois pas.

Parfait. Double peine donc.

Je connaissais les positions de Cath sur la violence ; mon avis, lui, a pas mal évolué ces dernières années après avoir lu tant d’histoires chez madmoiZelle… mais qu’elle vienne lui demander de s’excuser, ça m’a scié le cul.

Malgré tout, je lui laisse très naturellement le bénéfice du doute, et j’enchaîne :

— Écoute, ça m’étonne de ta mère qu’elle t’ait demandé ça. Je suis désolé pour toi, vraiment, t’as l’air d’avoir les boules.
— Oui.
— Tu ne voulais pas t’excuser ?
— Non, parce que c’est lui qui m’a touché le cul.
— Oui, je comprends. Mais pourquoi tu l’as fait ?
— Parce que Maman m’a demandé de le faire.
— Et si ta mère te demande d’aller te jeter dans le canal, tu vas y aller ? [Vous noterez l’excellente vanne]
— Beh non.
— Mais s’il te plaît, vraiment, ne fais plus jamais un truc que tes parents ou un adulte te demandent de faire, et que tu n’as pas envie de faire.  T’aurais au moins pu dire à Maman que t’avais pas envie, elle aurait été capable de t’entendre, tu sais.
— Oui je sais, mais j’ai pas osé.

Voilà voilà. Ça fait des années qu’on tente de leur dire qu’elles peuvent nous dire les choses, à leur apprendre la désobéissance, les inciter à réfléchir par elles-mêmes, à subir le moins possible et à exprimer leurs opinions…

Y a encore du boulot.

Après un p’tit câlin de réconfort, je lui propose d’en reparler à trois avec Cath, pour mettre tout ça au clair.

Après un déj à discuter, il s’avérera :

  • Que Cath a bien dit qu’elle n’approuvait pas de taper en représailles de cette main aux fesses.
  • En revanche, jamais elle ne lui a demandé d’aller s’excuser.
  • Mais, face à la position de Cath, Lyna n’a pas pu faire autrement que d’aller s’excuser, sans doute pour « réparer » son geste et la mettre en conformité avec l’avis de sa mère.
  • Elle a bravé sa paire de boules pour aller s’excuser, l’a sans doute bien avalé, puisqu’elle ne m’avait pas parlé de cette histoire, qui datait d’il y a un mois et demi.

Comment j’ai confronté l’auteur de la main aux fesses

Et ensuite ?

L’histoire ne s’arrête pas là. Il s’avère que le petit Corentin est dans un groupe de travail avec Lyna. Et qu’il venait à la maison samedi après-midi pour bosser sur leur exposé.

Après avoir vérifié avec Lyna qu’elle était ok sur le fait que je lui cause, j’ai donc alpagué ce bon Corentin en lui disant :

— Ah mais j’ai entendu parler de toi, Corentin ! Tu sais pourquoi ?
— Non…
— T’es sûr que tu sais pas pourquoi ?
— …
— T’as pas fait un truc à Lyna particulièrement bête dernièrement ?
— Ah si, je lui ai mis une main.
— Une main où ?
— [La tête rentrée dans le cou] Aux fesses.
— Voilà. Pourquoi tu as fait ça ?
— Parce que Jojo m’a dit « cap ou pas cap ? »
— Ah. Bah ça tombe bien, parce que Jojo vient aussi cet aprèm, on s’expliquera. Tu sais que ça se fait pas, de mettre au main au cul sans demander si c’est ok ?
— Oui j’ai compris.
— Très bien. Je sais bien qu’on vous l’explique pas, à vous les p’tits mecs, qu’on va tout faire pour vous dire que les filles sont différentes de vous, mais c’est faux. Tu sais pourquoi ? Parce qu’avant d’être une fille, Lyna est un être humain, et que comme toi, elle mérite le…
— Le respect ?
— Exactement. Donc tu me promets que tu manqueras plus jamais de respect à Lyna, certes, mais aussi à toutes les autres filles ?
— Oui, promis.
— J’imagine que t’en as pas parlé à tes parents ?
— Non.
— J’imagine que t’es pas très fier de cet épisode ?
— Non.
— Donc voilà ce qu’on va faire : je ne vais rien dire à tes parents pour cette fois. Mais si j’entends à nouveau parler de toi, je m’occuperai d’appeler tes parents directement et de leur expliquer. On est ok ?
— Ok !

À vrai dire, je ne sais pas si la complicité / ne pas en parler aux parents était la bonne carte à jouer à ce moment-là. Peut-être pas. Mais c’est comme ça que je l’ai senti sur l’instant.

D’où vient cette main aux fesses comme un défi ?

Pour la petite histoire, j’ai sorti la même tirade au fameux Jojo, mais avant ça, je lui ai demandé d’où ça lui venait son « cap ou pas cap ? », il m’a répondu :

— J’avais vu ça sur Youtube, y a un youtubeur qui faisait pareil, et j’en ai parlé à Corentin.
— Et donc comme t’as vu ça sur Youtube, tu t’es dit « chouette je vais le refaire » ? J’espère pas pour toi, parce qu’y a vraiment tout et n’importe quoi sur Youtube, j’espère que t’es capable de faire le tri.
— Oui, je sais.
— Et c’est pas parce que c’est un adulte qui le fait que c’est toléré. Avant d’imiter bêtement les adultes, demande-toi si tu penses que ça se fait, ou pas. Je suis sûr que tu trouveras la réponse au fond de toi.

Qu’apprendre de cette histoire de main aux fesses ?

Voilà voilà. Je me permets juste de dresser ici une petite liste de leçons, parce que cette histoire est symptomatique de tellement de choses qui foutent en l’air notre société actuelle.

Pour commencer, et avant tout : quand j’ai pris conscience de l’impact potentiel que pouvait avoir cette banale histoire de main au cul sur le reste de l’existence de Lyna, j’ai eu le tournis.

Si vous rapportez à l’échelle d’une vie cette culpabilité qui l’a amenée à aller s’excuser contre son gré, si vous « l’étendez » à d’autres sujets sans qu’on l’ait « traitée » ce jour-là, ça fait un peu peur…

À lire aussi : Pour définir ma zone de respect, je dois apprendre à dire « non » #62jours

Ensuite : si vous voulez apprendre à vos mômes à se faire leur propre opinion face aux adultes — critère essentiel pour qu’ils deviennent des êtres humains libres — vous aurez environ toute la société contre vous. Brace yourselves.

Enfin : nos enfants regardent des trucs tous les jours qui sont complètement crétins, et bizarrement, ils tentent de les imiter.

C’était déjà pareil quand j’étais môme, ça n’a pas changé, mais la quantité d’images à disposition était bien moindre et y accéder était un parcours du combattant.

C’est un cliché récurrent sur l’usage d’internet chez les mômes, mais en voici une illustration : tout ça mérite une éducation et un dialogue particuliers !

Parce que wow, tant que nos enfants continueront à ériger les adultes crétins et misogynes en modèle, on n’est pas sortis.

Quant à Corentin et Jojo, je ne sais pas s’ils le referont ou pas, ni si cette discussion les aura marqués… mais dans tous les cas, une chose est sûre : dans cette histoire, Lyna a été soutenue et protégée, et y a bien que ça qui compte à mes yeux.

Rappelons à toutes fins utiles que le premier harcèlement de cour de Lyna, c’était quand elle avait 7 ans

Si ces histoires d’éducation et de parentalité vous intéressent, je vous propose de découvrir mon podcast Histoires de Darons, où je reçois chaque premier et troisième lundi de chaque mois un père pour discuter avec lui de son parcours vers la paternité.

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Fab

Fab est le créateur et le patron de madmoiZelle.com, lancé le 1er octobre 2005 dans son grenier. Il aime mener de très longues interviews et aider des jeunes-qui-n'en-veulent à percer.

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Commentaires
  • Manea
    Manea, Le 16 mars 2018 à 8h43

    Souvenir d'une pionne au collège qui m'avait expliqué qu'il fallait ignorer les mecs qui essayaient de me toucher les seins en pleine cours de récré parce que "ils font ça pour que tu réagisses, si tu ne t'énerves pas ça arrêtera de les amuser et ils ne feront plus rien". Bah oui, parce que c'était ma faute, j'étais tellement drôle à les traiter de sales obsédés :rolleyes: au passage, j'avais bien précisé de qui il s'agissait et ils n'ont eu aucun problème, pas même un petit topo sur le fait qu'on ne touche pas la poitrine d'une fille sans qu'elle soit d'accord, "boys will be boys" :sick:
    Un jour une fille de ma classe a collé un coup de genoux en pleins dans l'entrejambe à un de cette bande qui avait pris suffisamment confiance en lui pour se pointer direct en face d'elle et lui attraper un sein (sans honte, pas en mode discret, genre tout allait bien). Si j'avais osé je l'aurais applaudie pendant qu'on l'emmenait chez le principal se faire expliquer que "taper les autres c'est pas bien".

    Dans le même style, j'aurai toujours une pensée émue (non) pour ce prof de techno en cinquième qui m'a dit de pas en faire tout un drame quand je suis allée me plaindre que pendant son cours ces mêmes mecs sont allés fouiller dans mon sac pendant que j'avais le dos tourné (j'étais sur un ordinateur et j'avais laissé mon sac à ma place - déjà le prof qui dit rien alors que les gars volent dans les sacs en pleins cours, super !) et en ont sorti mes serviettes hygiéniques avant de venir me les agiter sous le nez à grands coups de "nan mais tu portes des COUCHES ?? aaaah non, c'est pour tes rèèèègles, t'as tes règles là ? haaaan c'est dégueulasse, HEY LES GENS APPROCHEZ PAS MANEA, ELLE A SES REGLES"
    Là encore, zéro explication qu'avoir ses règles c'est normal et pas honteux, zéro punition pour eux pour avoir pris mes affaires ou pour avoir exposé mon intimité devant toute la classe, zéro éducation de ces crétins, juste un "nan mais faut pas leur en vouloir, ils comprennent pas". Et moi qui aurait aimé leur exploser à la figure (voir leur exploser la figure direct) et qui ai ravalé ma colère et mes larmes parce que je me serai pris tous les blâmes si j'avais réagi.

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