Pourquoi lire de la littérature jeunesse quand on est « adulte » ?

À l'occasion de Lire en short, la fête du livre pour la jeunesse, Lucie Kosmala vous explique pourquoi lire de la littérature jeunesse c'est génial, même quand on est grand•e !

Pourquoi lire de la littérature jeunesse quand on est « adulte » ?

Publié initialement le 17 juillet 2015

À l’occasion du Ray’s Day 2015, journée pour célébrer la lecture, nous remettons cet article à l’honneur.

Cela fait quelques mois que je sévis sur madmoiZelle pour vous parler de littérature jeunesse, et au fond, je n’ai pas commencé par le début : vous expliquer, ou vous rappeler, pourquoi elle mérite qu’on y jette un œil quand on a plus de huit ans et demi !

Depuis plusieurs semaines, des affiches dans les rues, des flyers dans les librairies ou des bandeaux sur Internet annoncent le lancement d’un nouvel événement à échelle nationale : Lire en short. Du 17 au 31 juillet, de multiples activités, lectures, rencontres, ateliers et conférences vont être organisés partout en France pour promouvoir la littérature jeunesse auprès du grand public — vous pouvez voir ce qui se passe près de chez vous sur le site de Lire en short ! Là où c’est vraiment bien, c’est que le Ministère de la Culture est derrière le projet.

En dehors du (formidable) Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, le plus gros salon public européen sur le thème, on entend peu parler des autres manifestations autour du livre jeunesse. Et en terme de médiatisation, on ne parle clairement pas autant des « Pépites », le plus gros prix jeunesse français remis pendant le salon, que du prix Goncourt (pour les curieux qui souhaitent une séance de rattrapage, la liste des lauréats de toutes les catégories est à lire ici).

Faut-il y voir une indifférence générale ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une vraie méconnaissance du genre à cause de cette absence de communication. Mais la bonne nouvelle, c’est que le changement est dans l’air, et que la littérature jeunesse commence à être reconnue pour la qualité de sa création !

Alors qu’on nous fait croire que les enfants ne lisent plus et que le secteur court à sa perte, c’est un marché qui se porte bien, qui est en forte croissance même. Selon le rapport 2015 du Syndicat national de l’édition, les livres pour enfant sont, après la littérature, ce qui se vend le mieux, soit plus de 87 millions livres jeunesse vendus en 2014 (contre plus de 106 millions livres en littérature). Ils représentent 15 % du marché éditorial français (la littérature en représente 25%) !

Alors certes, parmi les plus de 8000 nouveautés publiées par an, il y a les coloriages La Reine des Neiges, mais la littérature jeunesse est avant tout un genre qui repousse toujours plus loin les frontières de la création et des innovations.

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La Chose, de Béatrice Fontanel et Alexandra Huard (éditions Sarbacane)

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Un secteur dynamique à légitimer

Parlons préjugés, et commençons par les romans adolescents. L’étiquette « romans pour ados » fait peur à certains lecteurs, c’est un fait. On peut vite s’imaginer mille niaiseries inspirées des paroles des chansons des One Direction, et des retranscriptions de discussions Facebook sur 200 pages. Et pourtant, d’un point de vue purement commercial, les professionnel•le•s collent généralement cette étiquette pour la simple raison que le personnage principal est un•e ado, avec son caractère souvent fougueux et contestataire, qui apporte aux événements son point de vue de jeune.

Est-ce que cela créé un problème d’identification de la part des adultes ? Quand je vois les succès familiaux d’Harry Potter ou d’Hunger Games, ou l’enthousiasme des petits comme des grands pour les films d’animation, j’ai de sérieux doutes. Est-ce que cela enlève quoi que ce soit aux qualités littéraires d’un roman ? Pas du tout, les exigences et les partis pris sont les mêmes que ceux que l’on retrouve pour la littérature générale. Autrement dit, on trouvera aussi bien des traductions dans un français minable que des textes à tomber à la renverse tellement c’est beau, ce n’est pas plus différent qu’ailleurs.

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La virtuosité des auteurs de romans jeunesse, c’est d’être capable de cerner avec autant de justesse la psychologie de leurs personnages adolescents, en leur donnant vie et intensité. J’admire la fureur de vivre et l’ambition de Marius et Esteban, les deux basques du roman Les Géants de Benoît Minville (éditions Sarbacane) ; la douceur et le mystère qui s’émanent de Jonah, cet orphelin né sans mains, dans le roman qui porte son prénom, de Taï-Marc Le Thanh (éditions Didier Jeunesse) ; ou la détermination et l’intelligence de Méto, un adolescent enfermé dans un étrange pensionnat en quête de ses origines, dans la trilogie Méto d’Yves Grevet (éditions Syros).

On peut aussi parler de la virtuosité propre aux auteurs d’album, dans leurs réflexions autour de la narration par l’image (avec ou sans texte) et l’habileté des illustrations : prenez Le petit théâtre de Rebecca Dautremer (Gautier-Languereau) dont les dentelles de papier sont une plongée progressive dans l’imaginaire bien particulier de l’illustratrice, l’hilarité contagieuse des animaux dans Mon Pull d’Audrey Poussier (Loulou et compagnie) ou l’album sans texte de Princesse Camcam, Une Rencontre (Autrement jeunesse), qui raconte une amitié toute douce entre un enfant et une renarde qui s’apprête à mettre au monde ses petits !

Les préjugés sur la facilité de l’écriture pour jeune public oublient que c’est au contraire quelque chose de très particulier que de s’adresser spécifiquement à lui. Il y a d’ailleurs un vrai mouvement de critique universitaire qui analyse la littérature jeunesse avec des outils critiques aussi élaborés que ceux que l’on utilise pour étudier la littérature française, et de plus en plus d’étudiant•e•s choisissent de se lancer dans des thèses sur les livres pour enfants.

Des filières universitaires consacrées à l’étude exclusive de la littérature de jeunesse sont également créées un peu partout en France : le master le plus connu est celui à distance de l’université du Maine, et il y a également le parcours à l’université de Lille 3. Dernièrement on compte aussi ceux de l’Université de Cergy-Pontoise, de l’Université de l’Artois, une formation à l’Université Paris-Ouest Nanterre et à Villetaneuse.

La recherche dans le domaine est dynamique, et on est loin d’en avoir fait le tour, il y a encore beaucoup à faire. L’Association Française de Recherche sur les Livres et les Objets Culturels de l’Enfance (AFRELOCE) en est une des chefs de file, et organise régulièrement des séminaires à l’École Normale Supérieure à Paris. En bref, tout ça pour dire que c’est du sérieux cette histoire !

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Une initiation à l’art

La littérature jeunesse est un art aux variations infinies et aux facettes complètement insoupçonnées. La variété des techniques d’illustrations (peinture, dessin, gravure, photographie, sculpture, découpes…), de formats (du tout petit au très grand, de toutes les formes) ou de supports (pop-up, livres accordéon, rabats, livres tactiles…) sont une source inépuisable d’inspiration pour les artistes, et de découvertes pour les lecteurs.

Impossible de rester stoïque devant les pop-up d’Anouk Boisrobert et Louis Rigaud aux éditions Hélium ou La Maison hantée de Jan Pienkowski, de ne pas avoir envie d’essayer d’animer soi-même les images dans les livres de la collection Pyjamarama de Michaël Leblond et Frédérique Bertrand aux éditions du Rouergue, ou dans un autre style, de grattouiller les gros points colorés pour découvrir à la page d’après qu’ils ont changé de couleur dans Un livre d’Hervé Tullet aux éditions Bayard.

Dans tous les cas, l’illustration jeunesse est tellement riche et variée que n’importe qui s’y retrouvera dans la jungle des parutions, qu’il préfère les illustrations à l’acrylique à celles au stylo, réalistes ou complètement abstraites, sur papier ou sur écran ! Quant à ceux qui préfèrent les documentaires ou les livres-disques, il y a également de quoi faire dans ces domaines.

La littérature jeunesse est par ailleurs un moyen très efficace pour désacraliser l’art et le mettre à portée de chacun à travers l’objet livre, dès le plus jeune âge. Certains illustrateurs sont d’ailleurs issus d’écoles d’art, ou y sont professeurs (comme Clémentine Sourdais, Katy Couprie ou encore Gilles Bachelet). Ils sont eux-mêmes inspirés par des grands artistes, mais aussi par le cinéma, la littérature, la musique. Personnellement, j’ai découvert Klimt grâce aux illustrations de David Sala, qui y a apporté son regard et sa propre interprétation esthétique…

Ils font l’objet d’expositions dans des bibliothèques ou des librairies, mais aussi dans des galeries. Leurs originaux peuvent être mis en vente, et vous pourrez vous offrir une illustration de Benjamin Lacombe si vous avez 45 900€ en trop sur votre compte bancaire — le prix de vente d’un de ses originaux lors d’enchères chez Christie’s en mars 2015, un record pour l’artiste.

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Le Bonheur prisonnier, de Jean-François Chabas et David Sala (éditions Casterman)

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Une littérature pour tou•te•s !

Je l’ai déjà dit et je le répète : la littérature jeunesse, ce n’est pas que des récits d’animaux anthropomorphisés, aux préoccupations à haute teneur dramatique du type « Tobie rend visite à sa mamie ». C’est d’ailleurs ce que j’essaye de vous montrer dans mes chroniques : nombreuses sont les histoires qui entrent en résonance avec notre propre vie, quel que soit notre âge !

La littérature jeunesse est un espace de liberté dans lequel on peut raconter des petites choses de la vie ou d’autres plus difficiles, d’une manière imaginative, poétique, ou encore très inhabituelle.

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Louve, de Fanny Ducassé (éditions Thierry Magnier)

Cela concerne aussi bien les albums, à travers le choix des images et éventuellement celui des mots, que les romans, dans le traitement des thèmes. Je pense ici à Nos Étoiles contraires de John Green aux éditions Nathan, qui fait le pari audacieux d’aborder un sujet aussi lourd que le cancer avec tendresse et humour, ou au roman Le Pull de Sandrine Kao (Syros), qui aborde le thème du harcèlement avec force et conviction.

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La magie de la littérature jeunesse, c’est l’évolution de son degré de compréhension en fonction de l’âge du lecteur. À mesure que l’on grandit et que l’on acquiert des connaissances, le livre grandit avec nous. Certains auteurs n’oublient pas l’adulte qui accompagne l’enfant lors de sa lecture, et les adultes lecteurs de littérature jeunesse pour leur propre plaisir. Ils leur font des petits clins d’oeil à travers l’insertion subtile de références, dans le texte ou l’image, que seul un adulte saisira, tandis que l’enfant n’y fera pas attention.

L’exemple le plus radical mais qui illustre parfaitement ma théorie, c’est bien L’hôtel des voy(ag)eurs de Gilles Bachelet. Un enfant y lira une simple bataille d’oreillers, alors que l’adulte verra tout de suite que c’est un album super cochon à base de partouze de polochons (je vous avais dit que c’était un exemple radical) (pardon maman) ! Mais au-delà d’une volonté assumée de la part de l’auteur, l’avantage dans le fait d’être un adulte, c’est que l’on a été enfant, et donc que l’on peut être sensible à ce qu’on leur raconte dans les livres en faisant l’effort de repartir intérieurement quelques années en arrière.

J’ai retenu une seule citation de mes années de prépa littéraire, et c’en est une de La Fontaine qui servira parfaitement mon propos :

« Si Peau d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant.
Il le faut amuser encor comme un enfant. »

Le gars, au dix-septième siècle, il préconise déjà aux adultes d’écouter et de lire les histoires pour enfants ! Avec quatre siècles de création dans les pattes, je peux vous garantir que vous avez de quoi être surpris•es et conquis•es par la littérature de jeunesse. Alors n’hésitez pas à avoir la curiosité de franchir le seuil d’une librairie pour découvrir le rayon jeunesse et vous faire conseiller par un•e libraire aux yeux constellés d’étoiles, ou vous aplatir pour farfouiller dans les bacs d’albums illustrés dans une bibliothèque.

N’hésitez pas non plus à piquer un roman sur les étagères de votre ado de frère, ou à regarder quelques vidéos de « booktubeurs» zélés, à l’occasion de leur participation à Lire en short par exemple. Et surtout, faites-moi part de vos trouvailles !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • P.L.U.S
    P.L.U.S, Le 10 juin 2016 à 12h03

    rosedust
    Hello les filles ! Quelles formations avez vous faites (ou faites vous) pour bosser dans ce secteur? :)
    @Lucie Kosmala @P.L.U.S @Moonshade
    Désolé de répondre si tard, je ne suis pas très active sur le forum (rapport à l'anonymat et au fait que j'ai envie de laisser le moins de traces de mon passage).
    Bref, pour répondre à ta question, j'ai fais le Diplôme Universitaire Médiathèque Et Technologique (DUMET), option jeunesse au Département Archive et Médiathèque de Montauban. C'est une formation théorique ET pratique. Le premier semestre consiste à un enseignement théorique (droit, catalogage, Dewey, Rameau ...), des trucs chiants mais très intéressants une fois que tu as compris (je sais, ma fin de phrase est contradictoire, mais c'est le sel du métier :)). Le second semestre, ce sont des cours sur ton option ( pour moi jeunesse, pour les autres, informatique) et un stage pratique (deux mois maxi. Au-delà, tu dois être rémunéré). Cette formation te permettra d'acquérir un savoir théorique très solide et une expérience en médiathèque.
    Après, il faut savoir que pour trouver un poste c'est très dur (j'en suis à un an de recherche après ma première vraie expérience en médiathèque). Tu peux trouver un poste en contractuelle et être titularisé par la suite, c'est le bonheur que souhait à TOUS les postulants en médiathèque. Mais étant donné que c'est RARE, et que la situation actuelle est pas folichonne, la voie royale c'est les concours de la Fonction Publique et Territoriale. Et avec le DUMET tu pourras passer les concours en C (bas de l’échelle du fonctionnaire) et en B(milieu de l'échelle du fonctionnaire).
    J'espère ne pas t'avoir saoulé d'informations et éclairé ta lanterne. :hello:

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