Le harcèlement de rue des « cols blancs », une réalité passée sous silence

« Laissez-nous en paix avec nos jupes et nos shorts », le coup de gueule d'une jeune femme contre le jugement silencieux de ces « cols blancs ». Un harcèlement invisible et trop souvent passé sous silence.

Le harcèlement de rue des « cols blancs », une réalité passée sous silence

— Article publié le 14 septembre 2016

Les « cols blancs », c’est le surnom de ceux qui travaillent dans le secteur tertiaire, tous ces gens qui portent des chemises et bossent dans des bureaux (par opposition aux « cols bleus », qui sont les ouvriers, en bleu de travail).

On a rarement vu un « col blanc » balancer un sonore « WESH MADMOISEEEELLE T’ES CHARMANTE » — enfin, un « col blanc » sobre, en tout cas.

Pourtant, quand on vous dit qu’il n’y a pas de « profil type » du harceleur de rue, et que non, il n’y a pas que les p’tits jeunes désoeuvrés qui s’y adonnent, c’est la vérité ! Parmi les cols blancs aussi, les regards lubriques et les petites phrases salaces sont légion.

C’est juste fait avec beaucoup plus de discrétion.

Et c’est ce que dénonce Aude, dans un texte posté sur son profil Facebook, que je lui ai proposé de relayer ici.

« Coup de gueule, Messieurs »

« Aujourd’hui je suis en short. Je prends le RER A direction La Défense. Dans le train, en face de moi, les mêmes hommes en costard-cravate, mallettes à la main.

Vous savez, ces cadres-là qui sont importants, et qui le savent. Qui ont des choses à dire, et un avis sur tout.

Le train avance, et j’aperçois leurs regards sur mes jambes, parfois discrets, parfois insistants. Ces regards qui font culpabiliser une femme de s’être découverte. Ces regards qui nous gênent et qui nous poussent à poser notre sac sur nos jambes, à tirer sur notre short, à baisser les yeux.

À ce moment-là, j’ai beau me dire « je m’habille comme je veux, je sais que ce que je porte est décent », je ne peux pas m’empêcher de regretter d’avoir mis ce foutu short. Pire qu’un samedi soir à Pigalle où les mecs te matent et te lancent leurs répliques bien lourdingues qui se veulent flatteuses.

Parce que ces regards-là ne sont pas flatteurs, non. Il semblent choqués qu’une femme porte un short un lundi matin à Paris. Je décèle un soupçon de reproche et une étincelle un peu vicelarde dans ces yeux de pauvres cinquantenaires mal accomplis.

Ces regards sont de ceux qui nous font porter un pantalon alors qu’il va faire 30 degrés cet après midi. Ces regards sont ceux qui nous font hésiter 15 minutes devant la glace le matin pour savoir si on peut aller travailler en robe.

Je me demande bien si un jour on pourra s’habiller en short sans que les regards des hommes nous déshabillent aussitôt.

Vous qui faites l’apologie de la femme libérée et indépendante à l’heure de la polémique du burkini, appliquez donc votre noble idéologie et laissez-nous en paix avec nos jupes, nos robes, nos décolletés, notre rouge à lèvre et nos shorts.

Merci. »

Le harcèlement des « cols blancs », absent des caméras cachés

J’ai voulu relayer le texte d’Aude, car je retrouve ma propre expérience dans ses mots. Bien sûr, comme beaucoup de filles, j’ai déjà été invectivée dans la rue, en passant devant des terrasses, en attendant le bus… Et même si ces interpellations, sifflements, bruits d’animaux restent au mieux intrusives, au pire profondément insultantes, ma colère est retombée.

Mais je suis toujours en colère lorsque je subis ces regards et ces gestes que décrit si bien Aude.

Ce harcèlement-là ne se voit pas en caméra cachée, parce qu’on ne peut pas capturer en vidéo tout ce qu’un regard transmet lorsqu’il mord ta peau exposée, t’injecte son jugement comme un venin.

Les situations de harcèlement que j’ai vécues sont en grande majorité similaires à celle que décrit Aude. Ça se passait à l’intérieur des tours aux miroirs et aux vitres sombres, dans ces bureaux gris aux couloirs feutrés.

C’étaient des regards trop bas pour trouver mes yeux, des remarques sur mes tenues absolument pas sollicitées, des malaises d’ascenseurs qui n’ont rien à voir avec la gêne des silences entre inconnu•es.

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À lire aussi : Harcèlement de rue ou compliment ? — Je veux comprendre

Il va falloir nous croire : le harcèlement par les « cols blancs » existe

Le harcèlement de rue, celui qui s’entend, qui se voit, on arrive à vous en démontrer l’existence, messieurs. On peut se filmer, vous pouvez marcher quelques pas derrière nous, et vous verrez les têtes qui se tournent, vous entendrez les sifflements, les quolibets, et même à quelle vitesse fusent les « salope » et les « pute » après un « bonjour mademoiselle » laissé sans réponse.

Mais ce « harcèlement des cols blancs », ces regards trop discrets pour une caméra cachée, mais trop insistants pour qu’on puisse les ignorer, vous ne les verrez pas.

Il faudra nous croire sur parole, quand on vous dit qu’on ne se sent pas plus en sécurité, pas plus respectées, pas moins harcelées dans les centres d’affaires que dans les quartiers populaires. Car c’est la vérité.

Le harcèlement des « cols blancs », pas toujours invisible

Je laisse ici la plume à Mymy, qui partage avec vous une expérience de harcèlement loin des jeunes désœuvrés.

« Je marche dans la rue, je rentre chez moi. 17h30, il fait beau. Je crois que je suis en jupe. Au feu rouge, un homme m’invective depuis sa voiture. Col blanc, veste de costard sur la banquette arrière, grosse gourmette en argent. Et cerise sur le gâteau : un enfant d’une douzaine d’années, de toute évidence son fils, sur le siège passager.

— Alors, on se balade ?

Je ne réponds pas. Ouvrier en salopette ou PDG en costume, ma méthode reste la même : tête haute, regard droit, ignorance totale. Il redémarre et me suit, au pas.

— Mademoiselle, vous êtes muette ? Vous allez où comme ça ? Vous voulez pas faire un tour, par cette belle journée ? Alors, jeune fille, on a perdu sa langue ?

Son ton paternaliste rend le harcèlement encore pire. J’ai envie d’une douche de Javel. Je mobilise toutes mes forces pour l’ignorer et je prends trois rues qui ne sont pas du tout ma route, jusqu’à ce qu’il me lâche la grappe, accélérant sur un éclat de rire gras.

Je ne voulais pas qu’il sache où j’habite. On ne sait jamais, s’il avait du temps à perdre une fois son gosse déposé au judo ou à son cours de solfège… »

Les hommes « bien de chez nous » harcèlent aussi

Celles et ceux qui voudraient laisser croire qu’il n’y a que « ces étrangers » à l’éducation sexiste pour se rendre coupable de harcèlement de rue ont tort. La bonne vieille France n’est pas en reste, invoquant sa tradition de « libertinage » jusque dans des affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles !

On se souvient de l’agression de Jack Parker dans le métro parisien, par un bon vieux quadra — qui était « bien de chez nous », précisons-le pour couper court aux fantasmes…

Et relisons le procès constant qui est fait aux femmes qui circulent dans l’espace public, quoiqu’elles portent :

se mettre a la place des hommes

Extrait de Baisse les yeux, tais-toi, ravale ta colère et déglutis tes larmes

On essaie bien d’en rire en se disant que la solution serait de disparaître derrière un drap transparent… Mais il y a plus simple.

Comme le souligne Aude dans sa conclusion, il suffirait déjà que tous ces braves gens, si prompts à libérer les femmes de « leurs prisons de tissu », réalisent qu’ils exercent une domination comparable à celle qu’ils prétendent dénoncer.

En France, absolument personne ne m’oblige à couvrir mes cheveux, mais trop de regards et trop de jugements m’incitent à couvrir mes jambes, et gare à moi si je deviens victime d’agression…

Vous pouvez dès à présent arrêter de perpétuer des comportements que vous dénoncez par ailleurs, vous, chers messieurs si respectables avec vos costumes-cravate et vos belles idées de liberté, égalité, fraternité.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Padidée
    Padidée, Le 18 septembre 2016 à 13h19

    Je vous répond un peu tardivement... :fleur:

    J'admire les femmes qui n'ont jamais vécu de harcèlement, qui en sont contentes et qui ne se trouvent pas moins jolies pour autant, et j'admire encore plus celles qui ne sont pas jolies, qui s'en fichent et qui ont confiance en elles.

    @Cilece , Je ne pense quand même pas que ces mecs soient "abrutis" au point de réagir de cette manière à la simple vue d'une partie du corps, je pense qu'ils voient la femme entièrement et qu'ils en sont attirés sexuellement, non? Et je pense aussi que l'attirance sexuelle ne se fait pas sans objectivation de la personne.
    Même si tu m'as dit que tu t'es faite harceler en jogging etc. pour me rassurer, ça a l'effet inverse, car cela accroît mon idée comme quoi c'est uniquement le physique dont ces hommes parlent (ce qui ne peut pas être changé) et pas la tenue, le style, ou l'attitude (ce qui peut être changé).

    C'est pour ça que je ne vous comprend pas @BeaW et @Cilece quand vous dites que ça ne dépend pas de votre allure physique.

    @prettyrosemary Je parlais de mecs dans la rue qui lui ont dit des trucs du type "Je peux venir avec vous?" en ne regardant qu'elle.
    C'est vrai que je n'ai pas envie de me faire insulter, mais je me dis que c'est inévitable malheureusement.

    @BeaW Je comprends que vivre ça souvent doit vraiment être difficile et doit faire peur.

    En fait, ce que je veux, c'est qu'on me dise ça au moins une fois. Dès ce moment, je me dirais "Ouf, je suis comme les autres jeunes femmes". Et si ça m'arrivais, comme à vous, plus qu'une fois, j'aurais sûrement la même opinion que vous.

    En attendant, je me dis que peut être que @Mcmm a raison, et qu'au final, je suis passée entre les mailles du filet :)

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