À mon ex qui vient de décéder

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L'ex-petit ami de cette madmoiZelle est décédé. Accident, suicide ? Elle ne sait pas. Elle sait juste qu'elle a pleuré, beaucoup, et qu'elle l'a aimé, très fort. Alors elle lui a écrit cette lettre.

À mon ex qui vient de décéder

Bon, t’es mort.

Oui, bah t’as jamais aimé le faux sentimentalisme et les manières alors je me permets de dire, te concernant, les choses comme elles sont : tu es mort.

Tu es mort parce que tu as pris une surdose de somnifères il y a deux mois environs.

Et tu vois, j’allais plutôt bien. Ça fait bien cinq ans que nous ne sommes plus ensemble et plus d’un an qu’on ne s’est pas vus.

Le jour où j’ai appris que tu étais mort

J’ai appris la nouvelle via Facebook.

Ma compétition annuelle d’escrime allait commencer, j’avais une coque en plastique autour des seins et un pantalon à bretelles blanches. Je scrollais sur mon smartphone en attendant l’échauffement, mon épée toute neuve dans la main gauche.

J’ai lu l’annonce, mon cerveau a enregistré l’information, et j’ai suivi son temps de traitement comme au ralenti. Quand j’ai compris, j’ai chialé d’un coup et c’était vraiment absurde.

Absurde d’apprendre le décès d’un proche sur un écran de téléphone en portant une coque en plastique autour des nibards, mais absurde aussi la Mort en général.

Le décès d’un ex, et les réactions des autres

J’ai chialé trois jours, surtout dans le métro. Dans le métro parce que, paradoxalement alors que t’es très entourée, tout le monde s’en fout, de te voir chialer.

Ça a quelque chose de soulageant pour les control freaks dans mon genre. Enfin tu me connais hein, je vais pas t’apprendre ma musique.

Je chialais face à des anonymes parce que les gens que je connais, bah ils réagissaient un peu à côté de la plaque.

Entre celle qui me parle de son dernier plan cul le lendemain et celui qui me dit « Bon, j’te dis désolé, même si bon, vous étiez plus ensemble hein »… je t’avoue que j’ai pas mal écrasé mon ego ces derniers temps.

Y a eu cette maman dans le métro qui m’a prise en pitié, avec sa fille, et qui pour faire son éducation sentimentale-socialiste a été me voir pour me dire :

« Faut pas pleurer ma bichette, t’en retrouveras un autre, moi aussi j’ai eu des peines de cœur tu sais. »

Y a eu ce mec qui, quelques minutes après que j’ai appris la nouvelle, m’a traitée de connasse parce que j’avançais pas assez vite dans les couloirs de la ligne 13.

J’ai été le chercher et je lui ai hurlé dessus en lui racontant tout, en le traitant de lâche sans éducation. Il s’est excusé et il a filé alors que je criais encore : il voulait pas rater le prochain pour Asnières les Courtilles.

Donc en gros, j’allais voir des amis, je faisais bonne figure, je rentrais chez moi, je faisais bonne figure face à mon chat, et entre-temps je chialais dans les transports.

Le jour où je serai plus « vieille » que toi…

Bon, je critique la réaction des gens, mais soyons francs, à leur place, on aurait pas été plus malins. On aurait peut-être été pires. On est jeunes, on a encore peu de formation à ce niveau-là, au niveau de l’intendance mortuaire.

Enfin, je dis « on »…

Ça me fait marrer parce que ce qui allait le moins bien dans notre couple, c’était ça : la différence d’âge. Pas grand-chose, juste quatre ans. Mais ça te suffisait pour m’appeler « gamine » en permanence. Me rabaisser, me garder sous ta coupe.

Quand j’ai fini par m’émanciper, notre relation a flanché.

Ça me fait drôle de me dire que « la gamine » sera peut-être un jour grand-mère et que quand je penserai à toi, je penserai, forcément, du haut de mes 80 balais, à un jeune homme beau, grand, en bonne santé, figé à l’orée des 30 ans.

Ouais, le jour où je serai pour la première fois plus « vieille » que toi, ça me fera vraiment bizarre.

Ce carcan de « mâle alpha » qui t’étouffait

Notre relation avait tout les défauts d’une relation hétérosexuelle classique des années 2010.

Pour affirmer ta virilité, tu avais besoin d’un joli pot de fleurs pas trop exigeant : moi. Je payais tout, y compris le loyer et les vacances, j’avalais des couleuvres et dans l’intimité aussi, il y avait ce côté infantilisant qui m’empêchait de m’épanouir.

Tu ne parlais, strictement, absolument, que de toi.

Tout ça, quand on s’est revus il y a un an, tu me l’as confirmé. Tu m’as confirmé que ce rôle de « mâle alpha » dans lequel tu ne t’étais jamais senti à l’aise t’avait épuisé toute ton adolescence, que tu regrettais de m’avoir traitée ainsi.

Tu m’as aussi confié que ton travail avec ta psy t’avait permis d’apprendre à assumer tes faiblesses, tes larmes… ce que tu nommais toi-même ta « part de féminité ».

J’ai toujours vu en toi cette part de douceur, cette extrême gentillesse, ce dévouement, même. Ta capacité à n’être jamais méchant, ou jamais volontairement, et toujours tendre, c’était ce qui m’avait fait tomber amoureuse de toi à 18 ans.

Pour ma première fois, tu avais été d’une patience infinie et ce souvenir-là, le plus joli que j’ai de toi, il est gravé dans ma chair.

La virilité, terreau fertile pour tes mensonges

En te revoyant, j’étais très surprise : je t’avais quitté électeur de droite, je te retrouvais féministe troisième vague ! J’étais impressionnée mais méfiante face à cette transformation, et c’est dommage : j’aurais dû t’encourager, te féliciter…

Cette surprise vient du fait que de notre relation, jusqu’à aujourd’hui, je n’avais qu’une lecture simpliste.

Pour assurer ce rôle de mâle alpha tu mentais, souvent, tu racontais de gros mensonges. Tu te disais directeur d’agence quand tu étais réceptionniste, tu disais avoir 30 ans quand tu en avais 24…

À lire aussi : Comment devenir un mâle alpha, un vrai ?

Des mensonges qui ne faisaient de mal à personne, des mensonges faciles à vérifier à vrai dire, des mensonges presque « mignons » dans leur aveu de faiblesse. Et, avec le temps, j’ai pris ces mensonges en pitié.

Je me suis sentie utilisée, trahie, c’était vrai. Tu n’as pas été honnête, tu n’as pas été respectueux. Mais je n’avais pas encore l’empathie nécessaire pour percevoir, derrière, la profonde souffrance.

Et j’ai moi-même fait de graves erreurs qui t’ont blessé durement, poussée par un égocentrisme enfantin mais aussi, un peu, mon instinct de survie qui me criait de me libérer d’une relation qui ne fonctionnait pas.

Ton immense solitude, bien cachée mais bien présente

Bien sûr je ne suis pas psy, et c’est un ou une professionnelle qui aurait eu les compétences pour gérer ces travers…

Mais surtout je n’étais aussi pas expérimentée, je n’avais pas assez voyagé, rencontré de gens, traversé toute sorte d’émotions, pour pouvoir me mettre, rien qu’une seconde, à la place de quelqu’un comme toi.

Quelqu’un qui parle tout le temps de ses « amis » mais qui en deux ans ne m’en a jamais présenté un seul.

Quand j’ai appris ta mort, sur Facebook, j’ai été sur ta page et pour la première fois, en regardant les photos, j’ai réalisé que la plupart du temps, tu posais seul. Ça m’a sauté aux yeux alors que je ne l’avais jamais réalisé avant.

Tu étais entouré de gens qui t’aimaient — ta famille, moi… mais quelque part, d’une certaine façon, il y avait cette solitude.

Je crois que cette solitude est commune à tous les êtres humains. Qu’aucune fusion ne pourra jamais combler le fait d’être né seul sur Terre. Mais que certains humains, des humains comme toi, ne s’en remettent jamais complètement.

Ta mort est-elle un accident ou un suicide ?

Il y a bien sûr eu la question du suicide. Je pensais qu’elle prendrait toute la place, et au début c’était vrai.

Parfois je me disais que c’était un accident et je trouvais ça odieux, parfois je me disais que c’était voulu et ça m’effrayait tout autant de t’imaginer dans cet état-là. Finalement j’en ai parlé avec ta sœur et depuis je n’y pense plus du tout.

Quand j’y repense je me dis simplement : « C’est dommage ». Je sais que ça peux sembler faible, « c’est dommage », mais je n’ai pas envie de penser « quel con » ou « quelle connerie ».

Je ne veux pas d’insulte, pas de violence, pas de mépris, quand je pense à toi dans ce moment-là.

Face au suicide, que faire ?

Si vous avez, ou que l’un de vos proches a des pensées suicidaires, tournez-vous vers les numéros d’écoute comme le Fil Santé Jeunes, SOS amitié ou Suicide Écoute.

Je ne saurai jamais pourquoi tu as pris ces deux plaquettes de somnifères.

Tu avais des rendez-vous de prévus… et en même temps, un homme raisonnable a-t-il vraiment tant besoin de dormir ?

Dans un de tes derniers statuts Facebook tu parle de ton intention d’investir dans le bitcoin… et en même temps, les hommes raisonnables investissent-ils dans le bitcoin ? C’est quoi, être raisonnable ?

Cette envie de dormir, longtemps, profondément, ni moi ni personne n’aurait pu te l’ôter j’imagine. Je suis désormais assez expérimentée pour ne pas avoir le narcissisme de croire que j’aurais pu changer quoique ce soit.

Mais j’aurais voulu penser à te demander des nouvelles plus souvent.

Deux mois après ta mort, le contrecoup est toujours là

J’ai pas pu aller à l’enterrement. Pardonne-moi, mais j’ai pas l’âge de voir des gens de mon âge à l’horizontale dans un cercueil. La dernière fois que je t’ai vu à l’horizontale, excuse-moi, hein, mais on couchait ensemble. Ça fait contraste.

Ça fait deux mois que tu es mort et ce soir j’ai chialé tout d’un coup dans ma douche. De façon un peu drama comme dans les films.

Je croyais que c’était passé et puis je me suis laissée submerger par une vague de solitude profonde et soudaine, comme une lame de fond. J’ai chialé en me disant juste, en te disant juste, dans ma tête :

« Qu’est ce que t’as fait ? »

Pas « comment tu l’as fait », pas « pourquoi tu l’as fait » mais « qu’est-ce que t’as fait ? ». C’est la réaction de tout être humain devant ce qu’il définit comme une « catastrophe » : le « qu’est-ce que », animal, sans forme, sans prétention au concept.

Le silence des hommes qui souffrent

Des hommes piégés dans la solitude du mâle hétéro des années 2010, il y en a des milliers, en France et ailleurs.

Incapables de parler de leurs émotions, d’entrer en communion avec les autres et le réel, incapable d’appeler à l’aide ou d’écouter, de voir, quand les mains sont tendues.

Et pourtant tu tendais la main en permanence, toi : toujours prêt à aider tes proches. Du temps de notre relation, tu étais parfois méchant, par inadvertance, mais la plupart du temps tu étais juste fragile comme un animal blessé, acculé par le réel.

Tu avais juste sommeil.

Le suicide touche davantage les hommes

En France, en 2014 (source) :

« le taux de mortalité des garçons de moins de 24 ans par suicide est trois fois plus élevé que celui des filles. Cela est notamment dû aux modalités employées. »

À travers le monde, des campagnes comme Things guys don’t talk about ou les initiatives de Justin Baldoni permettent de sensibiliser et de repenser la masculinité.

Sur madmoiZelle, le podcast The Boys Club propose tous les 15 jours un échange avec un homme qui parle de son rapport à son genre.

Vous pouvez trouver d’autres ressources sur notre rubrique masculinité.

Le moment, inconnu, où tout a basculé

Ça me fait bizarre de me dire que cette relation, avec tous ses défauts propres aux tentatives amateurs, bah c’est sans doute ta relation sentimentale la plus achevée. La mienne aussi d’ailleurs.

Nous sommes resté ensemble 2 ans, nous avons rencontré nos familles respectives, il y a eu cette bataille de boules de neige sur le long chemin entre la gare RER et chez ta mère…

Je sais qu’il a eu d’autres filles depuis, surtout une, mais je crois que notre relation reste la plus « classique » que tu aies eu, non ? Qu’est ce qu’il s’est passé depuis ? À quel moment est-ce-que c’est devenu trop compliqué ?

Le hasard, cet enfoiré, a voulu qu’au moment d’apprendre ton décès j’héberge justement un autre ex et sa petite amie actuelle.

Oui, celui d’avant toi. Ouais, je sais, ça fait bizarre.

Quand je suis rentrée, il m’a prise dans ses bras et je lui ai fait jurer de vivre jusqu’à 90 ans. Mais il est tellement épanoui, heureux dans sa relation actuelle avec une femme adorable, qu’il devrait facilement tenir jusqu’à 95 piges si rien ne l’en empêche.

C’est quoi la différence entre vous deux, le détail qui a fait dérailler la machine ? C’est quoi la différence entre quelqu’un qui sourit et quelqu’un qui ne s’en sort pas ?

Ces questions ne me hantent. Pas tout le temps, mais parfois, quand je prends le métro, quand je me promène à la FNAC (c’était notre sortie préférée tu te souviens, un délire de classe moyenne)… j’y pense tout d’un coup.

Et c’est comme une petite partie de ma jeunesse qui pince là où ça fait mal.

Avec amour,

Signé Gamine.

À lire aussi : Des hommes pleurent… pour sauver des vies

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Commentaires
  • Syloene
    Syloene, Le 11 février 2018 à 13h38

    Bravo à cette Madz, très beau et très émouvant, au point que j'ai versé ma larme en pensant à mon meilleur ami décédé il y a 5 ans. Le soir de sa crémation, entre tristesse et vodka pour oublier, je lui ai écrit une longue lettre, sur SMS, sur son tel. Mon petit message pour l'au delà de mon côté, mais je ne savais pas que sa mère avait gardé le dît téléphone actif. Elle m'a répondu 2 jours plus tard pour me dire que même pendant la cérémonie, personne n'avait fait un si beau discours et m'a remerciée. Courage à ceux.elles qui passent par là.

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