« Sous la pression du groupe, je me suis laissée faire » — Carla, 5 ans

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La découverte du corps commence souvent par un jeu. Les premières agressions sexuelles aussi. Témoignage et éclairages d’expertes, au sujet de l’apprentissage du consentement.

« Sous la pression du groupe, je me suis laissée faire » — Carla, 5 ans

Agressions sexuelles entre enfants : notre dossier

En juillet 2017, nous publiions sur madmoiZelle un témoignage qui allait ouvrir une brèche : Le jour où l’un de mes élèves de maternelle a agressé sexuellement sa camarade.

Les commentaires de cet article semblaient indiquer que ce genre d’agressions est bien plus répandu que ce que l’on pouvait imaginer, et c’est pourquoi nous avons lancé un appel à témoignages.

Nous en avons reçu 70 et avons donc décidé de nous lancer dans l’édition d’un dossier complet sur la question.

L’intégralité de la démarche ainsi que le sommaire se trouvent dans Les agressions sexuelles entre enfants : notre dossier en 7 parties.

Les attouchements sexuels qui peuvent avoir lieu entre enfants posent souvent une question cruciale : celle du jeu, du « touche-pipi ».

Parce qu’en effet, certains enfants « jouent au docteur », et ça peut être une étape tout à fait normale et banale du développement de l’enfant. Mais qu’en est-il quand tous les enfants présents n’ont pas exactement envie de participer au « jeu » ?

Le rôle potentiel de la pression sociale

C’est ce qui est arrivé à Carla* :

« J’étais en grande section de maternelle. Avec mes copines et quelques garçons qui avaient un an de plus que nous, nous nous retrouvions pour jouer dans un coin caché de la cour de récréation.

Je ne sais pas comment on en est arrivé là, mais un jour, le « jeu » a été pour les filles de montrer leur sexe à tous et de laisser les garçons le toucher chacun à leur tour.

Je me souviens que je n’en avais pas envie, mais la pression du groupe a fait que je me suis laissée faire. »

Il n’y avait pas eu de violences, personne ne l’a à proprement parlé « forcée », mais la pression sociale a joué ce rôle et l’a quelque part « contrainte à consentir » :

« C’est vers 12/13 ans que je me suis souvenue de cet épisode et suite à cela, je me suis sentie mal, je cherchais une explication.

Je ne me voyais pas comme victime d’agression (ce n’est toujours pas le cas), mais j’étais toujours aussi mal à l’aise vis-à-vis de cet épisode (et je le suis encore). »

J’ai abordé ce témoignage avec Margaux Collet, responsable des études et de la communication du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Elle y voit les racines de la culture du viol :

« On voit ici les origines du bizutage : si on accepte ça à 4 ans, ce n’est pas étonnant qu’à 17 on accepte ça aussi, parce que c’est « marrant » et que les autres filles le font. On ne peut pas dire non dans ces conditions, c’est très compliqué.

On retrouve les mêmes jeux et violences dans les grandes écoles, avec l’humiliation sexiste, la dégradation du corps, ce sont les mêmes mécanismes. »

Agressions sexuelles entre enfants : « Ça va, ce n’est qu’un jeu »

Les rares fois où Carla a osé aborder son malaise et son mal-être par rapport à cet événement, elle s’est heurtée à un type de discours majoritaire :

« Ce n’est PAS une agression, ce sont juste des jeux entre enfants, il faut arrêter de voir le mal partout. »

Et aujourd’hui encore, elle se questionne :

« Est-ce une agression ? Comment l’ai-je intériorisé à l’époque ? Est-ce que ça m’aurait aidé d’en parler à un adulte, est-ce que ça aurait changé quelque chose ? »

Carla, qui a désormais 25 ans, précise qu’aujourd’hui tout va bien pour elle :

« Je ne pense jamais à ce qui est arrivé, je ne pense pas être traumatisée. Les séquelles qui me restent sont ce parpaing dans le ventre quand on évoque le sujet devant moi. »

Peut-on parler d’agression sexuelle ?

Alors, peut-on parler d’agression à proprement parler ? Sans doute pas. Catherine Brault, avocate de l’antenne des mineurs du Barreau de Paris, explique que pour qualifier une agression, il faut qu’il y ait « conscience de l’infraction ».

« Quand ce sont des enfants très petits, il faut qu’il y ait conscience de l’interdit. Ça arrive à 3, 4, 5, 6, 7 ans… C’est propre à chaque enfant. Il existe un principe de responsabilité pénale : l’âge à partir duquel on peut être reconnu coupable d’une infraction.

Il n’y a pas d’âge fixé en France, mais on prend en compte la capacité de discernement, la capacité de comprendre les conséquences de ses actes. »

Dans ce cas précis, il y a peu de chance que ces enfants aient eu conscience du fait que Carla n’avait pas envie de participer à ce « jeu » et des conséquences que cela pourrait avoir. Christine Barois, pédopsychiatre, explique la complexité du sujet :

« En fait, il y a une question de limite et de comment on met la limite : est-ce qu’on est dans la découverte du jeu ou dans l’agression ? C’est assez subtil. C’est difficile, car si on ne me dit pas que c’est mal, je ne le sais pas. »

Aider les enfants à poser les limites de leur propre corps, c’est possible

Et effectivement, aujourd’hui, le sujet du corps, le sien et celui des autres, du respect de l’autre et de ses limites est rarement abordé à cet âge.

« Aujourd’hui, parler d’éducation à la sexualité à la maternelle est compliqué, m’explique Margaux Collet.

Effectivement, la loi dit qu’il faut parler d’éducation sexuelle dans les écoles, collèges et lycées, sans distinction entre école élémentaire et pré-élémentaire. Mais les circulaires qui précisent l’application de la loi font disparaître l’école maternelle, on n’y parle plus que d’école élémentaire.

Donc, c’est une interprétation de la loi. »

Le rapport relatif à l’éducation à la sexualité publié par le HCEfh en juin 2016 précise :

« La loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception prévoit qu’une « information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène », et que ces séances « contribuent à l’apprentissage du respect dû au corps humain » (art. L312-16 du code de l’éducation). »

Pourtant, Margaux Collet m’apprend que ce même rapport montre qu’aujourd’hui, « l’éducation au corps à la maternelle existe mais est loin d’être systématique. »

Comment sensibiliser les enfants dès la maternelle ?

À titre d’exemple, j’ai rencontré Sonia Lebreuilly, socio-sexologue et éducatrice en santé sexuelle.

« J’ai créé un outil pour les grandes section à la demande d’une mairie, car il y avait eu une histoire d’attouchements entre enfants à la récréation. »

Pour elle, parler du corps en maternelle est important :

« Les enfants se posent 1000 questions. C’est en maternelle qu’on se rend compte de la différence des sexes : c’est normal de vouloir aller voir !

Mais du coup, si on explique à travers des poupons, etc., ça les calme, ça les apaise et ils n’ont pas besoin d’aller vraiment voir. »

Elle précise que ce que l’on entend ici par « éducation sexuelle » n’est pas lié à la sexualité des adultes, cela est fait de manière adaptée à leur âge :

« On ne va pas poser le terme d’agression, mais il y a des situations qu’on peut prendre en exemple. Dans les toilettes, on sait que les enfants se regardent, et on va leur demander s’ils sont d’accord qu’on les regarde.

On va leur expliquer qu’il faut poser la question, et que si l’autre ne répond pas il faut regarder corporellement comment il va être : est-ce qu’il est en colère, triste ? Si on n’a pas le droit de regarder si il n’est pas d’accord, on n’a encore moins le droit de le toucher. »

Beaucoup d’écoles ne mettent aucune action en place

Seulement, la mise en place dans les écoles est très loin d’être automatique : souvent cela dépend du bon vouloir des professeur•es, qui ne sont pas toujours formé•es, ou encore de la direction de l’école ainsi que de son budget.

En guise d’aperçu, le rapport relatif à l’éducation à la sexualité du HCEfh précise que les résultats du baromètre mené auprès d’un échantillon représentatif de 3000 établissements scolaires (publics/privés) au cours de l’année scolaire 2014/2015 sont édifiants :

« 25 % des écoles répondantes déclarent n’avoir mis en place aucune action ou séance en matière d’éducation à la sexualité, nonobstant leur obligation légale. […]

Les thématiques les plus abordées sont la biologie/reproduction, l’IVG/contraception, le VIH/Sida et la notion de « respect », notamment entre les sexes. À l’inverse, les questions de violences sexistes et sexuelles ou d’orientation sexuelle sont les moins abordées. »

Les actions à mener ne sont donc plus nécessairement législatives, puisque le cadre est déjà présent dans la loi, mais bien du côté des moyens octroyés aux enseignants et aux écoles pour appliquer la loi.

Ce témoignage est extrait des plus de 70 textes que nous avions reçus, après avoir lancé un appel à témoins, le 26 juillet 2017.

*Les prénoms ont été modifiés

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Commentaires
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  • Esther
    Esther, Le 13 novembre 2017 à 16h04

    @zazouyeah Woupsy, c'est corrigé !

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