Je suis bègue et championne de débat ! — Témoignage

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Anna est bègue, mais elle est aussi thésarde, engagée, drôle et surtout... Elle est devenue championne de débats !

Je suis bègue et championne de débat ! — Témoignage
Comme les candidat•es d’À voix haute, le documentaire qui retrace le parcours de jeunes orateurs et oratrices de Seine-Saint-Denis à travers leur préparation au concours Eloquentia, Anna a décidé de prendre la parole. Elle nous raconte comment elle a transformé son bégaiement en force.

J’ai toujours été bègue… Et on a toujours bien pris soin de me rappeler que je l’étais.

C’est quoi, être bègue ?

Le bégaiement est un considéré comme un trouble du langage par l’OMS.

Il a des composantes génétiques : par exemple, si un parent est bègue, l’enfant à naître aura trois fois plus de chances de présenter le même trouble. Le stress est aussi un facteur aggravant.

J’ai passé mon enfance à être reprise dès que je prenais la parole

En tant que bègue, j’ai passé mon enfance à être reprise dès que je prenais la parole, alors que bien évidemment, je ne pouvais pas contrôler mon bégaiement.

Chacun y allait de son petit commentaire : soit je parlais « trop vite », soit je ne « structurais pas mes pensées » (à quatre ans ?), soit, bien sûr, je le faisais « exprès ».

Une fois, on m’a même expliqué que je bégayais parce que je ne savais « pas respirer ». Je vous rassure, je ne suis pas encore bleue, hein.

Outre les diagnostics à deux francs six sous de personnes qui n’avaient aucune idée de ce qu’était vraiment le bégaiement, tout le monde y allait de son petit conseil plus ou moins éclairé (lol) pour me « corriger ».

Il fallait que je respire entre chacun de mes mots, il fallait que je parle au rythme d’un métronome, que je me cogne les côtes pour faire « sortir le mot coincé »… Et je vous assure que parler à un rythme de 70 battements par minutes ne vous donne pas forcément l’air très fin.

On peut se soigner du bégaiement ?

Il existe quantités de thérapies pour réduire le bégaiement, dont on nous promet évidemment monts et merveilles.

Cependant, au bout de la troisième que tu essaies et qui ne fonctionne pas, tu crois juste que tu es un cas désespéré.

Et puis tu relativises. Tu comprends que les choses ne sont pas aussi simples qu’on aimerait nous le faire croire. On ne peut pas faire disparaître un bégaiement en une semaine et pour toujours.

Pour mon compte, par exemple, j’aurai toujours de la peine à commencer par une voyelle ou avec un son en K, malgré tout le travail que j’ai fourni autour de la parole.

La différence, c’est que maintenant, j’ai plus confiance en moi : je ne me demande pas indéfiniment comment tourner ma phrase avant de la commencer.

S’il faut que ça croche (c’est-à-dire, que je bute sur l’un des mots), et bien ça crochera ! Mais moi, je terminerai ma phrase.

C’est d’ailleurs peut-être la chose la plus frustrante quand on est bègue : quand je bute sur un son, les gens me coupent très souvent la parole, ou pensent bien faire et veulent « m’aider ».

Mais moi, je n’ai pas besoin qu’on m’aide pour terminer ma phrase (et que du même coup, on me coupe).

Je veux juste qu’on me laisse dire ce que j’ai à dire !

Mon bégaiement et les autres

Si mon bégaiement m’a appris quelque chose, c’est que les gens ne sont pas tendres avec la différence, et encore moins les enfants. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai toujours cherché à l’estomper.

Quand j’étais à l’école, j’ai tout entendu : on me traitait de « disque rayé », on riait ouvertement devant moi, ou encore on m’imitait en faisant des sons grotesques (c’était le plus dur).

À quatorze ans, entre mon appareil dentaire, ma peau grasse, mon nez qui avait décidé de grandir avant le reste de mon corps ET mon bégaiement, j’avais atteint le summum de la disgrâce adolescente.

À la maison, on ne comprenait pas que je n’y pouvais rien et que je ne le faisait pas exprès. J’avais l’impression de passer ma vie à faire attention à tout ce que je disais : c’était comme avoir une bombe à la place de la bouche.

Alors que je suis très bavarde, il m’est donc arrivé de faire du mutisme sélectif pour éviter le regard des autres et leurs moqueries.

C’était une période assez noire, mais je me réfugiais dans les livres, parce que quitte à ne pas savoir parler « correctement », je prenais plaisir à maîtriser mentalement des mots dont la beauté me touchait.

Résultat : j’étais la petite intello du coin qui lisait le dictionnaire et qui s’exprimait via la musique et le dessin.

Comment j’ai travaillé mon bégaiement

J’ai donc passé des heures et des heures chez l’orthophoniste et chez des psys pour ne plus vivre cet enfer quotidien, et mon bégaiement s’est effectivement lentement amélioré.

En plus, en grandissant, ma vie est devenue moins stressante, et ça a participé à estomper mon bégaiement plutôt lourd à l’origine.

En fait, ils m’ont surtout donné confiance en moi, ce qui était le plus important. C’est avec eux que j’ai aussi compris que le bégaiement n’allait pas partir par magie.

J’ai alors compris que le bégaiement n’était pas une tare !

C’est aussi pendant cette période que j’ai compris que le bégaiement n’était pas une tare, juste une particularité !

Avec le temps, c’est devenu pour moi ce pote un peu lourdingue mais sympathique, plutôt qu’un handicap.

Par ailleurs, je ne dis pas à ceux qui bégaient, zozottent, chuintent ou ont d’autres particularités verbales qu’il faut absolument chercher à les estomper !

L’essentiel est de bien vivre sa différence, à mon avis — et puis certain•es trouvent ça adorable. Moi, par exemple, je craque pour les gens qui zozottent !

En fait, il faut faire comme bon vous semble. Si vous pensez que la meilleure solution pour vous sentir bien serait la thérapie, foncez-y.

Si en revanche, cette thérapie vous angoisse et vous culpabilise sans trop améliorer les choses, changez de thérapeute ou arrêtez tout !

En plus, l’expression verbale n’est pas la seule expression possible !

Ce jour où j’ai cessé de m’excuser d’être bègue, et où j’ai pris les choses en main

Et puis un jour j’en ai eu marre.

Marre d’être reléguée au rang de « bègue ». Marre de toujours devoir tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler.

Marre du sourire narquois des amis de ma mère que j’entendais dire : « ah, mais elle peut faire un exposé à l’université, elle ? ».

C’était ma troisième année à la fac.

Alors j’ai pris mon courage à 3 mains (deux ça ne suffisait pas) et j’ai décidé de sortir de ma zone de confort : je me suis inscrite dans la délégation Model United Nations (MUN) de mon université.

Les MUNs sont des simulations des Nations Unies, pendant lesquelles des étudiant•es se glissent dans la peau de diplomates et débattent de sujets de politique internationale, en suivant les règles de débat de l’ONU.

Cette année-là, l’équipe de ma fac n’avait plus de coach, donc nous avons dû aller nous entraîner avec l’équipe de l’école polytechnique d’à côté.

Nous, six jeunes femmes de sciences po, droit, sciences sociales, lettres et géographie, nous nous sommes donc retrouvées à nous entraîner avec une équipe d’une vingtaine de personnes, qui ne comptait que deux filles… Et chacune était lauréate de prix de diplomatie.

Autant vous dire que j’en menais par large.

En plus, leur coach avait gagné six distinctions différentes à lui tout seul.

C’était une armoire à glace, très charismatique et un peu terrifiant au début (jusqu’à ce qu’il ouvre son ordinateur et que je vois son fond d’écran avec un chiot qui baille).

Clairement, ça n’a pas été facile. Même en entraînement, j’étais livide.

Quand je prenais la parole, je devais me battre contre mon stress : à chaque fois, la feuille où j’avais écrit mon discours tremblait si fort que je n’arrivais plus à me lire, mes jambes se transformaient en guimauve, et mon bégaiement…

Quand je négociais, il fallait que je fasse des pieds et des mains pour ne pas encore me faire couper.

On m’a appris à parler, à défier ma peur, à m’imposer, à développer des stratégies discursives contre plus grand et plus grande gueule que moi.

Notre coach nous a filmés, visionnés en groupes, commentés. On nous a appris les formulations diplomatiques très pointues de l’ONU.

Ça a été une sacrée année !

Parfois, je me demandais vraiment ce que je foutais là et si je n’avais pas visé clairement trop haut.

Mais c’était sans compter sur l’esprit de corps de cette équipe, qui m’a toujours soutenue et dans laquelle je me suis immédiatement sentie inclue : par exemple, on riait beaucoup, mais jamais à propos de ma façon de m’exprimer.

Ils ne m’ont en revanche jamais épargnée parce que je bégayais. Les attentes étaient les mêmes, pour tout le monde. Il n’était pas question de négliger la qualité d’un discours pour quelque raison que ce soit !

Un entraînement qui m’a menée… Aux mondiaux des MUN !

Par la suite, avec mon équipe, je suis partie….

Aux World MUN ! Ce sont un peu les JO de la diplomatie étudiante. Autant vous dire que j’étais plutôt fière : que de chemin parcouru !

Ça a été une expérience crevante, plutôt dure (on dormait quatre heures par nuit) et même si c’était vraiment incroyable, ça a aussi été une expérience frustrante.

Négocier, en tant que femme, c’est pas facile

Mais pas parce que je suis bègue, plutôt parce que je suis une femme. Car négocier, en tant que femme, c’est pas facile.

Les mecs te coupent la parole sans cesse (on appelle ça le manterrupting), ou répètent tes arguments comme s’ils venaient de les inventer (c’est du mansplaining) et certains n’hésitent pas à lever les yeux au ciel dès qu’une femme prend la parole.

Clairement, il faut avoir des nerfs d’acier pour ne pas péter un boulon. Moi, j’en ai vu partir en larmes.

Mais comment vous dire qu’en tant que bègue, j’en avais déjà tellement entendu que ça ne m’a pas du tout fait craquer.

En plus, j’ai eu la chance d’avoir un binôme incroyable, avec qui je me suis très bien entendue, et qui me poussait à fond.

Et puis il a fallu défendre devant 200 personnes une cause qui me tenait vraiment à coeur. Je tremblais toujours mais j’avais la conviction que je pouvais y arriver.

À cette conférence, je me suis fait des amis pour la vie. J’y ai rencontré mon meilleur ami, avec qui je suis d’ailleurs sortie pendant quatre ans, et qui lui aussi avait un trouble du langage.

Comme quoi.

Ce jour où je suis devenue coach

Par la suite, j’ai fondé une équipe de débat en changeant d’université, et j’ai aussi gagné mon premier prix de diplomatie.

Puis j’ai commencé à coacher les équipe des années suivantes en leur apprenant à s’écouter les uns les autres, mais aussi à s’imposer.

J’ai appris, surtout aux filles, à prendre leur place physiquement et verbalement dans le débat.

À bien se planter sur leurs jambes, à utiliser leur corps pour prendre cette place, à habiter ce volume qu’on nous apprend à réduire, nous, femmes, depuis notre enfance.

À lire aussi : « Et toi, tu veux être qui quand tu seras grande ? »

Je leur ai expliqué comment ménager des silences et des pauses dans leurs discours pour attiser la curiosité du public (car oui, dans un discours, la parole est d’argent mais le silence attire l’attention, et sertit la parole d’un cadre d’or).

Fini d’être petite, mignonne et discrète.

Un de mes délégués a dit un jour « en l’ayant eu comme coach, tu ne peux pas ne pas être féministe ».

C’était un des plus beaux compliments que je n’aie jamais reçus.

Et mon expérience de personne bègue a aussi été une source inépuisable d’enseignement pour mes nouveaux élèves.

Je leur ai donc appris toutes ces techniques de diction que j’avais moi même apprises chez l’orthophoniste, des techniques de respiration, d’articulation, mais surtout, j’ai essayé de leur transmettre cette confiance en sa capacité de s’exprimer que mes thérapeutes m’avaient donné.

En fait, ce « handicap de langage », c’est devenu ma force en coaching.

Et maintenant ?

En rejoignant la grande famille des MUN, je me suis fait des amis qui ne m’ont pas réduite à une consonne crochue ou une voyelle qui se répète.

J’ai aussi la grande fierté de savoir que je serai certainement la première et la dernière « bègue » à leur apprendre à parler !

Cette année, je me suis promis que je quittais le monde des MUN, que j’ai rejoint depuis six ans maintenant.

Je veux désormais me consacrer à ma thèse, et il est temps de passer le flambeau.

À l’origine, la participation aux MUN était pour moi juste un défi personnel. Un pied de nez que j’envoyais à tout ceux qui pensaient que je n’en serais pas capable.

Je n’aurais jamais pensé y prendre goût, ni que cela fasse partie de ma vie pendant si longtemps.

Je n’ai jamais attendu de prix, et je n’ai jamais attendu de mes équipes qu’elles en remportent — même si c’est toujours une vraie fierté quand ça arrive !

J’ai retenu de cette expérience qu’il n’y a pas de petit défi et que surtout, même si on ne le soupçonne pas soi-même, les ressources pour y arriver, on les a tou•tes !

Apprendre à s’entourer de personnes qui ne vous voient pas comme la somme de vos problèmes n’est pas facile, mais une fois que c’est fait, ça aide à les dépasser.

Grâce à ces années passées dans le monde du débat, j’ai personnellement surtout accepté mon bégaiement, qui me poussait jusqu’alors à une haine coriace de ma propre personne.

Aujourd’hui, je m’aime en entier, et j’en viens presque à aimer aussi mon bégaiement !

À lire aussi : À voix haute, le film, magnifie la force de la parole et lance une déferlante d’émotions

Anne-Fleur

Anne-Fleur est arrivée en mars 2017 pour s'occuper des témoignages. Elle aime Harry Potter, le thé bien noir et les plaids douillets.

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Commentaires
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  • A2
    A2, Le 24 avril 2017 à 12h36

    Je suis sidérée de voir qu'autant de bègues aient du mal à s'accepter à cause du regard des autres!!
    J'ai un cousin légèrement bègue, et pendant notre adolescence, il a vécu un temps chez ma mère. J'ai vite remarqué que quand on lui demandait de se dépêcher, il bégayait beaucoup, ce qui avait du coup l'effet inverse, il mettait plus de temps à s'exprimer. Alors que quand on lui laissait le temps de dire ce qu'il avait à dire, ça allait très bien, et on a vite eu des conversations quasiment sans bégaiement. J'ai donc "fait une leçon" aux autres membres de la famille pour qu'il apprennent à faire avec cette "particularité".
    Et aujourd'hui encore, je suis prof de langue avec des adultes. L'un de mes élèves m'a remercié parce qu'il a fait d'énormes progrès depuis que je suis sa prof, parce que "je le laisse s'exprimer". Quand il veut me raconter quelque chose, je le laisse faire ses phrases complètes, et le corrige uniquement à la fin. Comme ça souvent, il se corrige seul au fur et à mesure. Et pareil dans l'autre sens : un étranger apprend le français avec moi, et il n'ose pas encore utiliser le français avec les autres français qu'il fréquente dans son travail parce que "personne n'est autant à l'écoute que moi". Autrement dit on le presse, lui coupe la parole, continue avec lui en anglais... Alors qu'il est très doué en français! Ca m'énerve parce qu'il ne peut même pas utiliser ses facultés juste à cause d'un problème d'écoute...
    On ne peut certes pas comparer un problème de langue étrangère et un problème de trouble du langage, mais ce que je constate, c'est qu'avec plus de compréhensions, de patience et d'écoute des autres, les choses iraient beaucoup mieux.

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